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Le poissonnier de l’air

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On sait que les rivières tendent de plus en plus à se dépeupler de leurs habitants naturels, que des efforts sont faits pour les empoissonner, mais qu’on ne réussit guère qu’à les empoisonner, surtout quand on les détourne de leur cours pour les envoyer à Paris.

Très affecté de cette situation déplorable, qui plonge d’ailleurs dans le désespoir l’intéressante corporation des pêcheurs à la ligne, un illustre savant étudiera les voies et mesures à prendre pour y remédier. Au moment même où, se promenant à la campagne, il se livrera à de profondes méditations, une écrevisse vivante cherra du ciel (cependant très pur) sur son nez, et y restera accrochée par la pince droite, pendant que la gauche lui enlèvera ses bésicles.

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Le lendemain, les gazettes annonceront cet événement, et aussi que, le même jour, une pluie d’ablettes est tombée sur Carpentras ; qu’une avalanche de sangsues s’est abattue sur Landerneau ; qu’enfin un terrible cyclone d’anguilles a ravagé de fond en comble Carcassonne et ses environs. Peu sensible aux misères du commun des mortels, l’illustre savant, apprenant cette catastrophe, se frottera les mains et s’écriera : « Eurêka ! »… c’est-à-dire : « Voilà mon affaire ! »

Il fera construire aussitôt un ballon qu’il baptisera du nom de « Poissonnier de l’air », en raison de l’inconvenance d’autres désignations plus scientifiques et tirées du grec, telles que Aéropisce ou Pisce-en-l’air. Chaque année pendant la fermeture de la pêche, ce ballon ascensionnera du frai préparé selon la formule, et les aéronautes le sèmeront à pleines mains dans les nuages qui leur paraîtront le plus propices à la reproduction.

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Il en résultera que, par la suite, on ne pêchera plus qu’avec une arbalète, laquelle lancera dans les airs un bouchon garni d’une demi-douzaine de crins, d’autant d’hameçons, et d’autant d’asticots. Les gaillards adroits pourront très bien ramener une friture d’un seul coup, car il est de toute évidence que les malheureux poissons, réduits dans les hautes régions à un jeûne pénible, se jetteront sur n’importe quel appât, comme des députés sur un pot-de-vin.

Bibi-Tapin. »Almanach de Bibi-Tapin. »Paris, 1898-1899.

Le maigre du vendredi saint

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Un rédacteur du Paris dit avoir interrogé au hasard cent personnes et leur avoir demandé pourquoi elles n’avaient pas mangé de viande le vendredi saint.

Voici leurs réponses :

13 : Parce que ce n’est pas l’habitude de faire gras.

16 : Pour ne pas faire autrement que les autres.

16 : Pour ne pas être remarqué.

1 : Pour faire plaisir à ma belle-mère.

3 : Parce que ça s’est trouvé comme ça ; il y avait du poisson… alors.

4 : Parce que ma mère m’avait dit : « Promets-moi que tu feras maigre. »

3 : Parce que j’aime la morue.

3 : Parce qu’on ne mange de la morue qu’une fois par an… Autant que ce soit ce jour-là qu’un autre jour.

4 : Parce qu’un bon maigre vaut bien un mauvais gras.

3 : Parce que le boucher était fermé.

9 : Parce que, au restaurant, en dehors du poisson, il n’y avait que du veau piqué et que je le déteste.

2 : Par gourmandise. Chez… Chose, qui a un chef épatant, le menu, ce jour-là, c’est un poème à en rêver.

1 : J’ai fait gras le matin, parce que j’étais seul ; j’ai fait maigre le soir, parce que j’étais en famille.

3 : C’est la cuisinière qui a composé le menu.

1 : Dans mon. pays, le vendredi, c’est le jour de l’arrivage du poisson ; j’ai conservé l’habitude de manger du poisson ce jour-là.

7 : Je n’en sais rien.

4 : A cause de ma femme, qui dit qu’on n’en meurt pas pour faire maigre un jour dans l’année.

1 : Moi, je ne voulais pas, je disais : non, je veux de la viande. Alors la bourgeoise a dit : « Ce n’est pas que je sois dévote ; mais enfin, Philippe, voyons, ton entêtement est ridicule, tu manges bien du poisson les autres jours ! » J’ai répondu : « C’est vrai, après tout », et j’ai mangé de la morue.

1 : Parce que c’est un restant de croyances… Je ne vais pas à la messe ; mais, le vendredi saint, la légende chrétienne me hante.

3 : Ça m’est égal de faire maigre, pourvu que ce soit du poisson que j’aime, du saumon, par exemple.

6 : Pour ne pas avoir d’histoire dans mon ménage.

3 : Parce que je ne veux pas passer pour un excentrique.

1 : A cause de ma future belle-mère : elle ne donnerait jamais sa fille à un homme qui mangerait gras le vendredi saint.

2 : Je ne mange jamais de viande.

1 : Parce que ça me change.

1 : C’est chic.

Une seule a répondu nettement : « J’ai fait maigre, parce que je suis catholique. »

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.

Poissons reconnaissants

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Les poissons auxquels nous n’accordons qu’une intelligence très limitée, sans doute, parce qu’ils ne font guère de confidences, sont-ils aussi bornés qu’on le croit généralement ? La chose n’est pas sûre. On cite même quelques exemples qui prouvent que ces animaux sont capables de mémoire, plus que cela, de reconnaissance.

Un bon bourgeois de Norwich (Angleterre) avait, à force de patience, apprivoisé une carpe qui venait manger dans sa main. Après quelques années, devenu rhumatisant, le brave homme fut incapable de se baisser pour se livrer à cet exercice. Il imagina de placer à l’extrémité d’une ligne un hameçon à pointe soigneusement émoussée et vint pêcher dans le vivier. Sa carpe favorite saisit l’appât; il l’enleva avec précaution, lui donna sa pâture accoutumée, et la remit ensuite dans son élément. 

Il revint le lendemain, recommença le même exercice, et la carpe se prêta très volontiers à cette pêche d’un nouveau genre. Elle méprisait d’ailleurs les appâts que lui offraient les étrangers, ne voulant recevoir d’autre nourriture que celle de son bienfaiteur.

On connaît un cas plus caractéristique encore, raconté par le professeur Francklin, qui parvint à apprivoiser un brochet, animal peu sentimental cependant… Le naturaliste, passant un jour devant un bassin, remarqua un brochet flottant sur l’eau, le ventre en l’air, la tête fendue. Le poisson, en poursuivant une proie, était venu donner de l’avant contre l’arête cimentée du réservoir, et s’était ouvert le crâne.

Le compatissant professeur pansa et banda la fracture du blessé, qui guérit rapidement. Depuis, chaque fois qu’il longeait le même bassin, il voyait le brochet accourir à sa rencontre. Le requin d’eau douce le suivait en manifestant sa joie, par des bonds tumultueux.

M. Francklin s’étant penché pour saisir l’animal, celui-ci au lieu- de fuir, se laissa faire. Il marquait une joie excessive de cette marque d’intérêt, et semblait solliciter de nouvelles caresses de son sauveur. Dès lors, M. Francklin prit l’habitude, chaque matin, de rendre visite au poisson reconnaissant.

Lorsqu’il cessa de venir, celui-ci disparut également.

Etait-il mort de chagrin ? Peut-être…