politique

Sans faille

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 Au sujet des rapports de la Politique, du Pouvoir, et de l’Académie, le vieux mot de l’écrivain et historien Ernest  Renan est toujours bon à rappeler.

Charles de Freycinet était alors Président du Conseil. Il faisait ses visites académiques. Il va voir Renan. 

— Suis-je assuré de votre soutien, cher ami ?
Très certainement, Monsieur le Président du Conseil, répond Renan en s’inclinant, vous pouvez à ce jour considérer que ma voix vous est acquise.

Puis, comme se ravisant, avec une extrême douceur, et jetant un regard de coin à son tout puissant interlocuteur, il ajoute :

— A moins, toutefois, que M. le Président de la République ne me la demande.

Louis-Philippe dans son jardin

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On accuse aujourd’hui les journaux politiques de travestir les faits les plus simples dans l’intérêt de leur opinion, et, réellement, quand chacun d’eux a supprimé les détails qui le gênent, en mettant en relief les détails qui lui plaisent, le même fait, quoique vrai au fond, équivaut à un mensonge.

Ce reproche, qu’on adresse aux feuilles actuelles, n’est pas nouveau, et déjà, sous le règne de Louis-Philippe, on l’adressait à certains journaux qui trouvaient dans l’acte le plus insignifiant matière à critiques passionnées, à plaisanteries burlesques ou à louanges hyperboliques.

A cette époque, un lecteur assidu des feuilles politiques avait eu la fantaisie de rédiger divers articles sur un même thème, d’après l’opinion connue des journaux alors en vogue. Le thème choisi était celui-ci « Le roi Louis-Philippe s’est promené dans son jardin. »  Sur cette donnée, qui semble prêter fort peu à l’éloge ou au blâme, voici ce que des journaux de diverses couleurs étaient supposés dire :

Le journal d’opposition radicale :

L’homme funeste qui, contrairement au vœu du peuple, s’est emparé des rênes de l’État, a été vu se promenant dans son jardin. Et quel moment prend-il pour s’abandonner à cette honteuse et coupable oisiveté ? Le moment où l’Europe en armes est liguée contre nous, le moment où le peuple souffre, où le commerce agonise, où l’industrie est morte. Ah ! que voilà bien le chef de ces ventrus, de ces députés du juste-milieu, qui, semblables à des oiseaux de proie, se sont abattus sur notre malheureux pays !… France ! France ! on te trahit !… Aux armes ! L’heure est venue de vaincre ou de mourir !

Le journal satirique à images : 

Il avait la tête en poire et se promenait dans son jardin. Il regardait… que regardait-il ? Voler les mouches. Il entendait… qu’entendait-il ? Bourdonner les hannetons. Il sentait… que sentait-il ? Je n’en sais rien, mais ce n’était pas une odeur suave, s’il sentait l’œuvre de ses ministres. Tout en se promenant, il songeait… à quoi songeait-il ? A vider nos poches et à remplir les siennes. Tandis qu’il regardait, écoutait, sentait et songeait, une guêpe, qui rôdait par là, vit sa tête pointue et la prit pour une grosse poire juteuse. Elle s’élança, mais elle fut bien attrapée : ce n’était qu’une calebasse vide.

En revanche, le journal ministériel s’écriait sur un ton dithyrambique :

Notre roi populaire, l’homme providentiel qui a sauvé la France des fureurs de l’anarchie, a donné hier, à la ville et au monde, un spectacle merveilleux et touchant : il s’est promené dans son jardin. On se sentait pénétré d’admiration et de respect à voir ce souverain qui, après de longues et pénibles heures consacrées aux soins de l’État, se délassait un moment sous ses ombrages, en rêvant encore à la gloire et au bonheur des Français.

Nous ne voulons pas prolonger ce badinage,mais il y avait plusieurs autres journaux, de nuances intermédiaires, qui brodaient à leur façon sur ce canevas si peu politique. 

Les formes ont vieilli. Les hommes et les choses ont changé. Cependant, aujourd’hui encore, n’apprécie-t-on pas la plupart des faits comme on les appréciait au temps dont il s’agit ? Si nous voulions appliquer aux hommes actuels certains jugements des organes de la publicité. Mais ce terrain est trop brûlant pour nous… passons.

Elie Berthet. « Histoires des uns et des autres. » Paris, 1878.

Autre dimension

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Etranger à toutes coteries, à toutes conventions, ne considérant que le grand côté des choses, le peintre Corot n’est jamais descendu jusqu’à s’occuper de ce qu’on appelle en France la politique.

Jean-Baptiste Camille Corot laissait dédaigneusement aux imbéciles le soin de trancher ces questions, qui ne se dénouent ici que dans les ruisseaux et sur des pavés de barricades où se font tuer les plus bêtes. C’est ainsi qu’en 1848, après qu’on s’était fusillé pendant trois jours, il descendit de son atelier et dit simplement à son concierge :

« Ah ça, il paraît que l’on n’est pas content ! »

Ce à quoi le concierge lui fit une réponse qu’il n’écouta pas, car au bout de cinq minutes il était remonté chez lui et assis devant son chevalet.

« Le Figaro. »Paris, 1875.

La circulaire de Courteline

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Voici un détail amusant sur la personnalité de Georges Courteline qui vient d’entrer à l’Académie Goncourt : Courteline ne répond jamais aux demandes d’enquête sur des questions littéraires, artistiques, politiques ou sur n’importe quel sujet, que lui adressent les revues ou les journaux, ou plutôt il y répond d’une façon originale. Il a fait imprimer des circulaires ainsi disposées :

Au coin de gauche, la mention suivante : « Cabinet de G. Courteline », puis, au-dessous, cette autre : « Centralisation des interviews. — N°… » et, enfin, le texte que voici :

Monsieur et cher confrère,

En réponse à votre lettre du……, par laquelle vous voulez bien me demander mon avis sur …….., j’ai l’honneur de vous informer que je m’en fous complètement.

Dans l’espoir que la présente vous trouvera de même, je vous prie d’agréer, Monsieur et cher confrère, l’assurance de mes sentiments les plus dévoués.

Pour M. G. Courteline :
Le Centralisateur général,
Signé : (Illisible) 

Un de nos confrères hebdomadaires qui vient de recevoir cette circulaire imprévue n’en est pas encore revenu.

« La Revue limousine : revue régionale. »  Limoges, 1926.
Illustration :  Georges Courteline : photographie de presse. Agence Meurisse

Les boiteux

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Thomas-Faed

Le siècle actuel semble appartenir aux boiteux avec toutes ses gloires. La tragédie que préférait l’Empereur était Hector, de Luce de Lancival. La meilleure comédie du temps était l’ Avocat, par M. Roger; Eh bien ! M. Roger et M. Luce de Lancival, ces deux représentants de l’art dramatique, étaient boiteux.

Lord Byron fut proclamé le premier poète de l’époque; Walter Scott, le premier romancier. Personne ne leur disputa la palme. Ils étaient boiteux l’un et l’autre. En France, pendant que la politique tournait toutes les têtes, les partis se dessinèrent, et chacun se choisit un chef. Les libéraux modérés et constitutionnels se rallièrent sous le drapeau de Benjamin Constant. Il était boiteux. Enfin, les hommes positifs, dédaignant les théories, se rangèrent sous le patronage du premier talent financier de notre époque, M. le baron Louis. Il est boiteux.

Depuis la révolution de juillet, l’opposition avait reconnu pour chef M. de La Fayette. Il est boiteux. Le gouvernement se fit représenter à l’extérieur par M. de Talleyrand, bien plus boiteux encore. Le parti royaliste appela alors à son secours l’illustre Châteaubriand. A peine rentré dans la carrière politique, il se sentit pris de douleurs rhumatismales, et il est boiteux, comme il convient à un illustre du siècle où nous vivons.

« Echo de la frontière. » paris, 1833. 
Illustration : « Sir Walter Scott et ses amis littéraires à Abbotsford. » de Thomas Faed.

Les prévisionnistes

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A propos des incomparables bévues que les prévisions des gens sérieux ont amenées ces dernières années, un journaliste constate que les horoscopes des devins qu’on traite de pas sérieux auraient eu une valeur prophétique très supérieure.

« Depuis quarante ans, en effet, dit-il, les gens prétendus sérieux, les hommes politiques, les ministres, les députés, ont fait d’insignes folies. Ils se sont trompés plus lourdement dans leurs prévisions que tous les astronomes ou nécromanciens de la création. »

Comme conclusion, il établit que se fier aux gens qui disent la bonne aventure n’est pas la vraie superstition, mais que la vraie superstition, la plus funeste, c’est celle qui consiste à se fier aux gens dits sérieux.

Si on croyait que le journaliste a émis un complet paradoxe, on se tromperait, car les sages du siècle qui font de la politique sans Dieu, ignorant le Sine me nihil potestis facere, « Sans moi vous ne pouvez rien faire », de l’Evangile, sont au-dessous des tireurs de cartes, qui traitent la question sociale.

Les tireurs de cartes politiques mènent seulement les choses à l’aventure; ces sages pharisiens conduisent aux catastrophes.

« Le Mois littéraire et pittoresque. »  Paris, 1910.