populaire

Le véritable Cadet Rousselle 

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Avec le roi Dagobert, M. de Malbrough et M. Dumollet, Cadet Rousselle a bercé notre enfance : nous savions, dès notre plus jeune âge, que cet étrange bonhomme, aussi attaché à la division ternaire qu’un serment de Bossuet ou un discours de Brunetière, avait trois maisons, trois habits, trois chapeaux, trois souliers, trois chats, trois chiens et trois deniers, et qu’il était d’ailleurs bon enfant, c’est-à-dire fort niais.

Y a-t-il eu un être réel qui ait inspiré ces traits à la verve populaire ? Oui, ce personnage a existé, et le chef-lieu du département de l’Yonne peut revendiquer l’honneur de l’avoir compté au nombre de ses habitants. Nous possédons d’abord, à ce sujet, le témoignage de l’abbé Fortin, archiprêtre, mort en 1878, qui avait connu Cadet Rousselle. C’était, dit-il, dans ses « Souvenirs », un huissier de la ville, nommé Guillaume Roussel, qui prêtait à rire à ses contemporains. En partant de cette affirmation, M. E. Thierriat s’est livré à des recherches historiques. 

Guillaume Roussel naquit dans le Jura, à Orgelet, en 1743, et, s’étant installé à Auxerre, il devint premier huissier audiencier au baillage et siège présidial de cette ville. Il épousa une certaine Jeanne Serpillon, qui avait seize ans de plus que lui, et c’est d’elle sans doute qu’il tenait sa maison. Cette maison était sise tout à côté de l’Horloge, entre le porche de la Tour Gaillarde et un corps de garde qui se trouvait alors à cet endroit. Par un acte passé en 1781 entre la ville et l’huissier, Roussel fut autorisé à construire, sur un espace de vingt pieds de long et huit de large, au niveau du cintre du porche de la Tour, moyennant le paiement à la ville de six livres par an. Combinaison très ingénieuse : il obtenait ainsi, à peu de frais, un droit imprévu de « prospect » pour sa maison enserrée entre le corps de garde et la haute masse de la Tour. On dut beaucoup jaser dans la ville sur cette construction bizarre, et ce fut elle, sans doute, qui inspira le couplet sur les maisons de Cadet Rousselle, « qui n’ont ni poutres ni chevrons ».

La chanson, en effet, fut composée dix ans après l’exécution de ce travail. La tradition veut qu’elle soit l’œuvre d’un des volontaires Auxerrois qui servaient, en 1792, sous les ordres du maréchal Lückner, en Flandre, car elle a été fortement inspirée de la vieille chanson brabançonne de « Jean de Nivelle ». Chantée d’abord par des soldats bourguignons, elle se répandit ensuite dans tous les corps de troupes, puis dans la France entière… Mais revenons à Guillaume Roussel. 

En 1793, il organisa la fête de la Raison, qui eut lieu dans la cathédrale d’Auxerre et se termina par un cortège à travers les rues de la ville. Il y parut même vêtu de nankin couleur chair, le menton orné d’une longue barbe blanche en filasse et le dos pourvu de deux grandes ailes bleues, une faux à la main… On a reconnu les attributs traditionnels du Temps. Mais, par une piquante dérogation à l’usage, l’huissier tenait sa faux renversée, afin de montrer que la République serait éternelle. 

Trois mois après la mort de sa femme, en 1803, il épousa une parente de la défunte, âgée, celle-ci, de vingt-sept ans de moins que lui. M. Thierriat pense que cette seconde union fut, comme la première, très intéressée, et que ces différences d’âge excitèrent la malice native des Auxerrois. N’est-ce point ce second mariage qui inspira l’un des couplets de la chanson (car la chanson a pu s’enrichir et s’allonger pendant plusieurs années) : 

Cadet Rousselle a trois chapeaux.
Les deux ronds ne sont pas très beaux,
Et le troisième est à deux cornes :
De sa tête il a pris la forme… 

Quoi qu’il en soit, Cadet Roussel trépassait en 1807, et la cérémonie eut lieu dans la cathédrale où, quatorze années auparavant, il avait si galamment figuré le Temps, ou plutôt l’Eternité… 

H. Morand.  » La société coopérative l’Union de Limoges. » 1927.

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Le temps des cerises

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C’est un poète, mais un poète à la muse populaire que ce Jean-Baptiste Clément. Le peuple de maintenant le connaît surtout par la chanson célèbre « Le temps des cerises », que Mimi Pinson fredonne encore quand elle sent l’amour, par un beau soir de printemps, chatouiller sa petite âme poétique, mais au fond, elle préfère la nouveauté du jour : « Tout va très bien, Madame la Marquise ».

Combien frais et pimpants pourtant, ces couplets d’au Temps des cerises :
Lorsque nous étions au temps des cerises
Nous avions le coeur gai comme un printemps
Et comme une aurore
Nos lèvres s’ouvraient au rêve sonore
Et l’amour gonflait nos coeurs de vingt ans.

L’auteur a raconté quelque part que ces couplets qui eussent pu lui valoir une petite fortune lui avaient tout juste rapporté quatorze francs ! Oh ! c’est toute une histoire amusante pour ceux qui aiment l’anecdote :

Un jour de dèche particulièrement sévère, comme Clément errait sur le Boulevard Anspach à Bruxelles, où il était réfugié, il rencontra un ténor qui avait chanté quelque temps à l’Opéra et qui ne se trouvait guère plus argenté que lui. Il courait les tours de chants dans les casinos de Bruxelles. Ayant demandé au chansonnier s’il n’avait pas dans ses vieux cartons quelque chanson inédite, Clément lui présenta « Au temps des cerises »qui plut aussitôt au ténor :  

 Je la prends dit-il, j’ai idée que cela plaira beaucoup au public.

Il faisait très froid ce jour-là. Mal vêtu, Clément tremblait un peu. Le chanteur eutjean-baptiste-clement pitié de son ami qui devait se rendre à Liège pour faire jouer au casino de cette ville une revuette. Il lui représenta qu’il devait se montrer dans une tenue plus soignée que celle qu’il avait alors et le forçat d’accepter sa pelisse, qui était encore fort convenable. Ayant touché quelque argent sur sa « Revue », Clément revint à Bruxelles et voulut rendre la pelisse qui lui avait été fort utile. Le ténor retrouvant sa superbe, refusa de reprendre le vêtement.

— Non, non, gardez-la, mon bon ami.
— Soit, fit Clément, mais alors vous allez accepter ma chanson. Elle vous plait, vous la chantez bien, et partout, je vous la donne en toute propriété.

Marché conclu. Clément conserva la pelisse. mais, certain jour de disette, il l’engagea au Mont-de-Piété qui lui en offrit quatorze francs. C’est ainsi que la célèbre chanson qui devait populariser le nom de Jean-Baptiste Clément ne lui rapporta que cette poignée de gros sous.

« Le Progrès de Sidi-Bel-Abbès. »Bel-Abbès, 1936.

L’opéra populaire à Venise

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Les théâtres d’opéra vénitiens furent les premiers théâtres d’opéra réguliers et publics. Tous les théâtres qui avaient été ouverts jusque-là étaient aristocratiques. Ainsi, le grand théâtre Barberini à Rome, qui, malgré ses 3.5oo places, était un théâtre d’invités.

Une anecdote nous montre, pendant une représentation, en 1639, le maître du logis, le cardinal Antonio Barberini, futur archevêque de Reims, chassant à coups de bâton un de ses invités, un jeune homme de bonne mine, pour faire de la place aux gens de marque.

Désormais, à Venise, c’est le peuple qui a son théâtre d’opéra. Il paye : il est maître chez lui. Monteverdi, établi à Venise depuis 1613, avait prévu cette transformation artistique et sociale, et il semblait l’appeler depuis longtemps; car il écrivait déjà en 1607 ces lignes si nouvelles pour son siècle :

« Les hommes de science protestent que le peuple se trompe, et ne saurait juger. Non, le peuple a raison; et s’il contredit l’élite, c’est à l’élite à se taire. »

Francesco Cavalli. « Le Mercure musical. »  Paris, 1906.
Illustration : « Orfeo. » Monteverdi. Capture YouTube.

Tabellion et locomotion

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Saviez-vous qu’à Paris on ne voit jamais un notaire en omnibus ? Les avoués et les avocats prennent fréquemment ce véhicule démocratique, mais jamais, au grand jamais, un notaire n’en franchit le seuil.

Ce n’est pas, croyez-le bien, que pris individuellement nos tabellions soient gens à dédaigner l’économie résultant de l’emploi de ce moyen de locomotion populaire mais cette abstention leur est imposée par un article du règlement édicté par la Chambre de discipline et qui comporte la défense expresse à tous les notaires de Paris monter dans les voitures publiques.

Cela ressemble à une facétie et cependant rien n’est plus vrai. C’est là un des mille petits ridicules généralement ignorés auxquels entraîne, pour tout ce qui touche de près ou de loin au monde de la magistrature, le culte de la fôôôrme.

« La Joie de la maison : journal hebdomadaire. »  Paris, 1892.
Illustration :  « A travers Paris. »texte et dessins de Crafty. Paris, 1894. 

Roger Lapébie

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L’athlète qui a gagné si brillamment cette année le fameux Tour de France, Roger Lapébie, accomplit en ce moment son service militaire comme aérostier à Meudon. Très sportifs, ses chefs lui avaient donné toutes les facilités pour s’entraîner en vue de cette compétition où il put tenir sa place dans l’équipe nationale, grâce à la longue permission que l’on avait bien voulu lui accorder.

Mais, consciencieux à l’excès, notre champion, trouvant sans doute ces facilités insuffisantes, décida d’en prendre une supplémentaire sans autorisation et le dernier dimanche de juin se rendit à Reims pour y disputer une course. Son capitaine l’apprit et appliqua au délinquant le tarif habituel, soit huit jours de prison. Pourtant, il voulut continuer à se montrer sportif, et accepta, le Tour de France commençant le mercredi suivant, de ne faire exécuter la sentence qu’au retour de la grande épreuve.

Lapébie put ainsi prendre le départ, mais avec une permission valable seulement jusqu’au dimanche suivant et renouvelable si ses chefs jugeaient ses premières performances suffisantes.

« Et voilà pourquoi, nous dit le populaire coureur après nous avoir conté cette aventure, je me suis comporté dans ce Tour de France 1937 beaucoup mieux que je n’osais l’espérer. Alors même, pour huit jours de prison, je n’ai pas à me plaindre. »

Mais, aux dernières nouvelles une réception, a été organisée au régiment en son honneur et son commandant l’a, en personne, chaudement félicité après avoir sans doute levé la punition.

« Midinette. Journal. »  Paris, 1937.

La vieille prophétie du pont de Balgownie

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George Gordon Byron (Lord Byron) aimait les coutumes des lieux où il était né et se plaisait à raconter les légendes et les superstitions dont on l’avait entretenu. Il y ajoutait la foi la plus vive. Il était bon camarade et très dévoué. Il poussait même cette qualité fort loin. Un de ses compagnons, qui avait un petit cheval des îles Shetland, vint un jour lui proposer de faire une promenade sur les bords du Don (Petite rivière qui a son embouchure près d’Aberdeen).

Ils montaient et marchaient tour à tour ; mais quand ils atteignirent un vieux pont jeté sur la rivière, Byron arrêta l’écolier et le supplia de mettre pied à terre et de le laisser passer seul avec le cheval, parce qu’il existait une vieille prophétie populaire qui disait que le  pont de Balgownie tomberait si le fils unique d’une veuve et le seul poulain d’une jument y passaient à la fois.

« Et qui sait, dit-il, si ce poulain n’est pas le seul enfant d’une jument, et nous sommes tous deux fils de veuves; mais toi, tu as une soeur; et moi, personne que ma mère ne me pleurera. »

Son camarade céda; mais aussitôt que Byron eut échappé aux dangers de ce terrible passage, l’autre enfant voulut absolument le tenter aussi. Il arriva sans accident sur l’autre bord, et tous deux en conclurent très sérieusement que la mère du petit cheval avait eu d’autres poulains.

« Lord Byron. Tome 1 . » Louise Swanton Belloc, Paris,  1824.