printemps

Au printemps

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corotUn des amis de Corot le priait de venir dîner chez lui.  Corot s’excusait de son mieux, n’osant pas refuser nettement une invitation. 

 Non, disait-il, j’ai à travailler tout l’hiver, j’ai beaucoup d’engagements à tenir !
— Eh bien, promettez-moi de venir à Pâques, au printemps !
— Au printemps ! fit Corot en rougissant avec une sorte d’indignation; je manquerais, moi, à mon rendez-vous avec les bourgeons qui commenceront à éclater, avec l’herbe fine, avec mes petits oiseaux qui viennent me regarder travailler en se dressant curieusement au bout d’une branche ? jamais ! 

Ceux qui ont vu Corot le reconnaîtront à cette sortie pleine de la conviction et de l’exubérance de la jeunesse. 

Hélas ! cette année, le printemps est près de rougir ses bourgeons, déjà les pinsons, les roitelets, les bouvreuils commencent à venir au rendez-vous accoutumé. Un seul y manquera et ce sera celui qui les a tant aimés : ce sera Corot. 

« Figaro : journal non politique. » Paris, 1875.

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Le nid d’hirondelles

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Plutarque cite l’histoire d’un nommé Bessus qui avait tué son père et dont on ignorait le crime.

Étant un jour près d’aller à un souper, il prit une perche avec laquelle il abattit un nid d’hirondelles. Ceux qui le virent en furent indignés et lui demandèrent pourquoi il maltraitait ainsi ces pauvres oiseaux. Il leur répondit qu’il y avait assez longtemps qu’elles lui criaient qu’il avait tué son père. Toutes stupéfaites de cette réponse, ces personnes la rapportèrent au juge, qui ordonna de prendre Bessus et de le mettre à la torture. Il avoua son crime et fut pendu.

Sir Thomas Brown, dans son Essai sur les erreurs populaires, dit que l’on craint de tuer les hirondelles, quoiqu’elles soient incommodes, parce qu’on est persuadé qu’il en résulterait quelque malheur. Elien nous apprend que les hirondelles étaient consacrées aux dieux Pénates, et que par cette raison on s’abstenait de les tuer.

On les honorait, dit-il, comme les hérauts du printemps, et à Rhodes on avait 
une espèce de chant pour célébrer le retour des hirondelles.

Collin de Plancy. « Dictionnaire infernal. » Paris, 1863.
Illustration : Désiré François Laugée.

Le temps des cerises

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C’est un poète, mais un poète à la muse populaire que ce Jean-Baptiste Clément. Le peuple de maintenant le connaît surtout par la chanson célèbre « Le temps des cerises », que Mimi Pinson fredonne encore quand elle sent l’amour, par un beau soir de printemps, chatouiller sa petite âme poétique, mais au fond, elle préfère la nouveauté du jour : « Tout va très bien, Madame la Marquise ».

Combien frais et pimpants pourtant, ces couplets d’au Temps des cerises :
Lorsque nous étions au temps des cerises
Nous avions le coeur gai comme un printemps
Et comme une aurore
Nos lèvres s’ouvraient au rêve sonore
Et l’amour gonflait nos coeurs de vingt ans.

L’auteur a raconté quelque part que ces couplets qui eussent pu lui valoir une petite fortune lui avaient tout juste rapporté quatorze francs ! Oh ! c’est toute une histoire amusante pour ceux qui aiment l’anecdote :

Un jour de dèche particulièrement sévère, comme Clément errait sur le Boulevard Anspach à Bruxelles, où il était réfugié, il rencontra un ténor qui avait chanté quelque temps à l’Opéra et qui ne se trouvait guère plus argenté que lui. Il courait les tours de chants dans les casinos de Bruxelles. Ayant demandé au chansonnier s’il n’avait pas dans ses vieux cartons quelque chanson inédite, Clément lui présenta « Au temps des cerises »qui plut aussitôt au ténor :  

 Je la prends dit-il, j’ai idée que cela plaira beaucoup au public.

Il faisait très froid ce jour-là. Mal vêtu, Clément tremblait un peu. Le chanteur eutjean-baptiste-clement pitié de son ami qui devait se rendre à Liège pour faire jouer au casino de cette ville une revuette. Il lui représenta qu’il devait se montrer dans une tenue plus soignée que celle qu’il avait alors et le forçat d’accepter sa pelisse, qui était encore fort convenable. Ayant touché quelque argent sur sa « Revue », Clément revint à Bruxelles et voulut rendre la pelisse qui lui avait été fort utile. Le ténor retrouvant sa superbe, refusa de reprendre le vêtement.

— Non, non, gardez-la, mon bon ami.
— Soit, fit Clément, mais alors vous allez accepter ma chanson. Elle vous plait, vous la chantez bien, et partout, je vous la donne en toute propriété.

Marché conclu. Clément conserva la pelisse. mais, certain jour de disette, il l’engagea au Mont-de-Piété qui lui en offrit quatorze francs. C’est ainsi que la célèbre chanson qui devait populariser le nom de Jean-Baptiste Clément ne lui rapporta que cette poignée de gros sous.

« Le Progrès de Sidi-Bel-Abbès. »Bel-Abbès, 1936.