prisonnier

Le billet

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bagnard

Il y a environ soixante-dix ans, un billet de cinq livres sterling de la banque d’Angleterre fut envoyé en paiement à un marchand de Liverpool. En l’examinant à contre-jour pour s’assurer qu’il n’était pas faux, le caissier distingua de minces traits rougeâtres sur les marges et entre les lignes d’impression.

En les regardant à la loupe, il reconnut que c’étaient des caractères d’écriture tracés avec du sang. Après de grands efforts, il parvint à discerner les lignes suivantes :  

« Si ce billet, tombe entre les mains de John Dean de Longhille, près Carlisle, il lui apprendra que son frère est captif à Alger. » 

Immédiatement,on lit venir le nommé Dean, et on se procura les renseignements et les secours nécessaires pour libérer le prisonnier. Onze ans s’étaient écoulés depuis le jour où il avait écrit sur le billet en se servant, d’un morceau de bois taille menu et trempé dans son sang.

Il vivait encore quand on vint le racheter, mais les misères et les privations avaient épuisé ses forces et il mourut peu de jours après son retour dans son pays.

Paris, 1891.

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Le mouvement perpétuel  résolu par un forçat 

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Parmi les nombreuses curiosités qui attirent l’attention du visiteur de l’arsenal de Rochefort-sur-Mer, il en est une qui mérite une mention spéciale en raison de son caractère digne de fixer l’intérêt dès amateurs de Merveilleux Scientifique.

Avec la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel est le problème qui, depuis longtemps, hanta le cerveau des chercheurs. L’Académie des Sciences, fatiguée par les nombreux rapports émanant de fous ou d’utopistes sur ces deux questions, a résolu, peut-être un peu légèrement, de ne faire aucun cas des travaux traitant ces deux questions.

Pourtant, il est probable que le problème fut au moins une fois résolu en ce qui concerne le mouvement perpétuel par un de ces hommes retranchés pour leurs forfaits de la société, par le forçat François Dubois.

A Rochefort, vers 1840, dans les bâtiments construits sous les ordres de Colbert pour servir de bagne, étaient internés de nombreux forçats dont l’adresse manuelle faisait de vrais artistes.Exemptés, des travaux dits de grande fatigue, ces artisans utilisaient leurs loisirs forcés à confectionner soit des appareils de précision pour la marine, soit des plans ou réductions de machines, ou encore des objets de fantaisie d’autant plus intéressants que les instruments rudimentaires mis à leur disposition ne nuisaient en rien au fini de l’oeuvre. 

Parmi les prisonniers, un ancien horloger condamné aux travaux forcés à perpétuité construisit une horloge tout en cuivre, dont la particularité était, disait-il, de ne jamais s’arrêter une fois mise en marche, sauf par usure ou encrassement des organes. L’horloge, par sa marche ,ayant confirmé les dires de son auteur, on promit la grâce, à ce dernier si ladite horloge ne s’arrêtait pas avant dix ans.

Pendant huit ans, la machine étroitement surveillée marcha sans arrêt, mais, hélas, le mauvais démon qui avait mené son inventeur en prison le tenta de nouveau. Il fut surpris fabriquant au bagne même de la fausse monnaie. La loi était formelle : c’était la mort.

Le malheureux fut donc jugé et pendu.

Certain du châtiment qui l’attendait, le criminel put, nous ne savons comment, mettre la main sur son horloge. Quelques coups de lime, un organe soustrait, et l’âme du merveilleux instrument s’envola : la machine s’arrêta.

En vain les meilleurs techniciens et praticiens s’essayèrent à faire revivre le mécanisme : ce fut inutile. Maintenant l’horloge muette n’est plus qu’un objet de musée. Son inventeur, né peut-être pour révolutionner la mécanique, a disparu dans l’ignominie, ne laissant pas plus de traces que le bâton d’Archimède n’en laissa sur le sable lorsque l’antique savant fut interrompu par la main d’une brute au milieu d’un problème dont la solution eût peut-être doublé la fortune du vainqueur de Syracuse.

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1914.
La véritable histoire de la pendule du Forçat François Dubois
: criminocorpus.

Un prisonnier politique 

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ane

A Barcelone, en février 1936, deux partis se disputaient les voix catalanes : les conservateurs autonomistes, d’une part, et les autonomistes de gauche, d’autre part.

La veille des élections, la rue Pelayo connut le plus bel embouteillage qu’on ait jamais vu à Barcelone : un âne venait d’être livré à lui-même sur la chaussée et s’y tenait immobile et méditatif, ses longues oreilles sourdes au concert de vociférations et de klaxons des chauffeurs. Mais les vociférations se changèrent bientôt en une rigolade intense quand on vit que l’âne en question, ingénieusement tondu, portait sur le flanc cette inscription : « J’appartiens au front d’ordre (le front national de chez nous). » 

Un garde municipal se dévoua, mit la main à l’encolure de l’animal et l’emmena incontinent au commissariat de police. De là, le baudet fut envoyé derechef au Palais de Justice, où il fut rondement jugé.

L’âne ayant transgressé à la loi qui fixe les modalités de propagande électorale, fut conduit illico aux écuries municipales, son incarcération dans une prison d’Etat présentant des inconvénients d’ordre matériel qui firent reculer les juristes catalans. 

Maître Aliboron fut détenu. 

La presse barcelonaise s’intéressa au prisonnier et réclama son élargissement. Cet âne, considéré comme prisonnier politique, bénéficiait du décret d’amnistie récemment promulgué. Quant à l’intéressé, il se trouvait, paraît-il, content de son sort. 

Illustration : Joseph Kuhn-Régnier.

Un caillou dans les haricots

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Les haricots sont certainement entre tous les légumes, les mieux connus des prisonniers de Sing Sing (New York) et d’ailleurs.

Il advint, en mai dernier, qu’un prisonnier, membre de la Ligue de Secours Mutuel, organisée à la prison même, en mangeant des haricots se cassa une dent sur un caillou. Il estima et déclara bien haut que si le cuisinier voulait servir des cailloux, il devait les mieux faire cuire. Ses camarades de la Ligue l’approuvèrent. Le chef délégué de la Ligue, qui était en même temps le chef de l’équipe qui triait les haricots donna sa démission de ces deux emplois. L’indignation ne fit que s’accroître. Même les nouveaux venus frémirent de colère.  

Bientôt les délégués de la Ligue de Secours Mutuel donnèrent leur démission collective. Douze coiffeurs employés dans la salle de coiffure de la prison démissionnèrent également. Ils préféraient ne rien faire ailleurs, plutôt que d’accepter d’être barbiers dans une prison où on servait des cailloux à demi-cuits.

C’était l’heure de la relève. Le directeur décida de doubler la garde, fit appeler les permissionnaires, déclara qu’en effet la nourriture avait été mal préparée, que les haricots étaient insuffisamment cuits, que les prisonniers avaient des motifs de se plaindre, mais ne prenaient pas la meilleure manière pour le faire, qu’ils avaient agi avec un peu de précipitation, et qu’il espérait qu’ils allaient tous reprendre tranquillement leur travail.

Ce qu’ils firent…

« L’Aventure : journal hebdomadaire. »  Paris, 1927.

La bête de Saint-Florent

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Il y avait dans les marais de Saint-Florent, au delà de la Porte St-Jean (Niort était enclos de murs et de tours et des portes y donnaient accès. Au nord la Porte St-Gelais. Au sud la Porte St-Jean), une bête monstrueuse dont le souffle donnait la mort. Les malheureux qui restaient, le soir, hors les murs, quand les portes se fermaient, étaient retrouvés morts le lendemain, sans blessures, tués par le souffle de la Bête.

Les échevins décidèrent de faire quelque chose. Il y avait dans les caves du Donjon, un prisonnier qui devait être pendu. Ils le firent venir à leur conseil et lui proposèrent sa grâce, s’il acceptait d’affronter la Bête pour la terrasser.

Bien entendu, il accepta. On l’équipa. On l’arma. On le munit même d’un masque de cuir. Et, à la nuit tombée, on lui fit passer la Porte St-Jean que l’on referma derrière lui.

bete-saint-florent.

Le combattant rencontra la Bête et l’affronta avec succès. Laquelle tomba dans le marais, et son vainqueur, tout heureux, avant de retourner en ville, pour s’assurer d’avoir bien occi la vilaine bête, se pencha sur sa victime en levant son masque pour mieux voir. Hélas ! Dans son dernier soupir l’affreux animal atteignit le gracié qui mourut tout aussitôt.

« Aguiaine : revue de recherches ethnographiques. » Jean-Marie Gautier. Société d’ethnologie et de folklore du Centre-Ouest (Saint-Jean-d’Angély). 1979.

L’homme qui savait tout

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II faut rendre hommage à la mémoire de ce grand méconnu : Nicolas Fréret, qui naissait à Paris le 15 février 1688, et qui tombé dans un injuste oubli, n’en fut pas moins le savant le plus universel, l’érudit le plus fécond et le plus prodigieux qu’ait jamais possédé le monde intellectuel.

Fréret avait tout appris, tout retenu, tout assimilé, l’histoire, la philosophie, la géographie, l’archéologie, les littératures, les langues et les religions anciennes et modernes, la philologie, la grammaire, l’ethnographie, etc., emmagasinait dans son puissant cerveau, grâce à une mémoire positivement miraculeuse, le total des connaissances humaines. C’était une encyclopédie vivante, un phénomène sans pareil.

Nicolas Fréret vécut toujours en véritable anachorète, seul avec ses bouquins et les 1357 cartes géographiques qu’il avait dessinées lui-même, entre son chat, compagnon silencieux, et les familles de rats qui venaient grignoter ses souliers pendant qu’il travaillait. Son existence de bénédictin paraissait devoir être absolument dénuée d’aventures; mais il lui en arriva pourtant une fameuse.

Il avait soumis à son académie le manuscrit d’un traité sur L’Origine des Français et de leur établissement dans les Gaules, qui fut dénoncé comme subversif par un de ses collègues, l’abbé Vertot. Un beau matin, une escouade de police cerna la maison de Fréret, l’arrêta au nom du roi et le mena en prison : ce dangereux « criminel » était accusé d’avoir irrespectueusement falsifié la vérité historique en formulant des hypothèses neuves qui bousculaient les vieilles routines. Enfermé à la Bastille, il prit la chose très philosophiquement. D’un ton presque joyeux, il dit à son guichetier :

Savez-vous ce que je vais faire ? Non ?… Je vais faire une grammaire chinoise.
— Hein ?.. une grammaire ?…
— Chinoise, oui !… Je vais profiter de la tranquillité qui m’est offerte ici pour composer cet ouvrage dont j’ai depuis longtemps l’idée. Cela tombe à merveille.

Et lorsqu’il sortit de la Bastille, quelques mois après, sa grammaire terminée fut envoyée à Pékin… pour apprendre aux Chinois à parler correctement !

« Ric et Rac : grand hebdomadaire pour tous. » Clermont-Ferrand/Paris, 1938.

L’espoir d’un brigand

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Giuseppe-Musolino

Le procès de Giuseppe Musolino, de ce chevaleresque bandit d’opéra-comique, pour qui le sexe charmant montre un enthousiasme presque égal à celui dont jouit chez nous le beau Jean de Reszké, est très instructif pour les auteurs de romans-feuilletons, qui trouveront en ce brigand prisonnier des carabiniers, pour une fois arrivés à temps, le type d’un héros fort réussi.

De lui cette réponse, charmante de naïveté présomptueuse, à son  avocat qui l’avertissait qu’il pourrait bien être condamné à trente ans de réclusion :

« En tel cas, je conseille aux jeunes filles italiennes d’adresser un recours en grâce en ma faveur à la reine, et de le renouveler jusqu’à ce qu’elles obtiennent satisfaction. »

« La Revue mondaine : hebdomadaire, littéraire et artistique. »  Paris, 1902.