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Les malandrins de Chicago

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Chaque ville a sa petite spécialité gastronomique, architecturale ou pittoresque dont elle est frère : Marseille a sa Canebière, Dijon a sa moutarde, Nice a son Carnaval,  Le Caire a ses âniers, Paris a ses députés, Venise a ses gondoliers… Chicago a ses bandits.

Ils sont réputés dans le monde entier, les bandits de Chicago, et il ne se passe guère de semaine sans que l’univers retentisse du bruit de leurs exploits. Leur effectif s’élève dit-on à 50 000 hommes, dont les meilleurs « professionnels » formant l’élite de la corporation, sont organisés en plusieurs troupes rivales commandées par d’illustres gangsters, Bugs-Moran,_Al Capone et tutti quanti… Ces grandes compagnies qui souvent se livrent entre elles de véritables batailles rangées, image de la guerre civile, possèdent un outillage particulièrement soigné : mitrailleuses, autos blindées, canons, grenades, laboratoires de bombes et de gaz toxiques… Ce qui leur permet -de tenir en échec la police, fort bien armée elle aussi, et très active.

La ville de Chicago est donc le fief incontesté des malandrins et des bootleggers, et c’est là seulement qu’on peut assister à ce fameux et étrange spectacle, unique au monde, connu sous le nom de « Show Up ».

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Le Show Up est une exposition de malfaiteurs, que la police organise deux fois par semaine dans ses bureaux, le mercredi soir et le samedi après-midi. On amène là, et on place sur un rang, bien en vue, comme pour un concours de beauté, tous les gens sans aveu arrêtés dans les dernières rafles. Le public est invité à entrer (principalement les citoyens qui ont été victimes ou témoins de vols ou de violences dont les auteurs ont réussi à s’échapper), à examiner les sujets présentés, et s’il y a lieu, à les reconnaître et à dénoncer leurs forfaits.

Cependant, les bandes bien administrées possèdent une caisse de défense contre la justice, de sorte que les malfaiteurs sont pécuniairement soutenus dans leurs procès : on leur donne de bons avocats, on achète des témoins en leur faveur, on essaie de graisser la patte aux juges. De sorte que beaucoup d’entre eux peuvent poursuivre jusqu’au bout leur carrière, tel Al Capone. Celui-ci ayant fait fortune dans la vente illicite des bières et du whisky, aspire maintenant au repos complet et projette d’abandonner son titre et ses fonctions de chef de bande. En outre, il ne veut plus remettre les pieds à Chicago.

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Son intention est de vendre sa propriété de Palm Beach, en Floride, qui fut le théâtre de nombreuses difficultés cadrant mal avec sa dignité de millionnaire, et de faire construire, à 30 milles au nord de Miami, un autre domaine. Sa nouvelle propriété aura une étendue de 1400 ares et sera entourée d’un mur de construction solide d’une hauteur de trois mètres, car, a-t-il dit, « il y a maintenant tellement de malhonnêteté… »

« Ric et Rac : grand hebdomadaire pour tous. » Paris, 1930.

Un procès d’Emma Calvé

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L’impresario Schürmann demande aux juges du tribunal civil de Paris de condamner Mme Emma Calvé à lui payer un dédit de 20,000 francs et une somme de 3,000 francs pour frais divers.

Nous sommes en juillet 1904. Mme Emma Calvé vient d’être engagée par M. Schürmann pour une tournée en Allemagne et en Autriche. Elle doit se faire entendre dans Carmen et dans Cavalleria rusticana. La tournée comprenait vingt représentations, Mme Emma Calvé devant toucher 40 % sur les recettes brutes. Son dédit était de 20,000 francs. A Leipzig et à Hambourg, le succès fut éclatant, mais à Dresde un incident grave se produisit et c’est sur cet incident que s’appuie aujourd’hui M. Schürmann pour justifier sa demande.

On jouait Carmen. La salle était comble. Les deux premiers actes et le commencement du troisième avaient valu aux interprètes et plus spécialement à Mme Emma Calvé un succès triomphal. Mais soudain un flottement se produit parmi les artistes en scène. On en est au moment où Carmen veut pénétrer dans le cirque pour assister à l’entrée d’Escamillo et le voir combattre le taureau qu’il doit tuer en son honneur. Mais don José l’en empêche et la poignarde. Or, d’après le livret, Carmen doit pendant cette scène, tourner le dos au public, c’est-à-dire faire face à don José qui lui barre le chemin. Et ce soir-là, raconte Me Daniel Cogniet, l’avocat de M. Schürmann, Mme Emma Calvé avait voulu renoncer aux prescriptions du livret, c’est-à-dire qu’elle voulait, pour son dernier récitatif, faire face au public, obligeant ainsi don José à la poursuivre et à la poignarder dans le dos.

Mais il arrive que le ténor allemand qui lui donne la réplique oublie la modification voulue par la cantatrice. Il ne bronche pas et Mme Emma Calvé de lui jeter l’épithète d’imbécile, suivie bientôt, à voix plus haute, de plusieurs autres plus vives. Cependant don José, ahuri, ne bronche toujours pas et c’est alors que perdant tout sang-froid, Mme Emma Calvé aurait prononcé trois fois le mot qu’illustra Cambronne à Waterloo. Scandale, cris, protestations. Départ précipité du roi de Saxe, qui assistait à la représentation. Bref, la salle se vide en un clin-d’oeil. Le lendemain le directeur général de l’Opéra-Royal adressait à M. Schürmann le télégramme suivant :

« Vu que Mme Calvé, comme, on m’informe à l’instant et certifié par des témoins, s’est laissé entraîner d’une façon regrettable à insulter gravement un des premiers membres de l’Opéra-Royal (le ténor allemand), je ne peux plus permettre à cette dame de remettre les pieds à l’Opéra-Royal.

La seconde représentation n’aura donc pas lieu.

Comte Serbach. »

Dans ces conditions, la tournée devenait difficile, pour ne pas dire impossible. A Berlin, Mme Emma Calvé refuse de jouer dans Cavalleria rusticana et regagne Paris.

Tel est le procès qui vient d’être exposé aux juges du tribunal civil de la Seine.

« Revue musicale de Lyon. » Lyon, 1906.

Le bâtonnier

Henri-Robert

Sur le bâtonnier Henri-Robert les anecdotes sont innombrables. Il y en a de peu connues.

Sait-on par exemple que cet illustre avocat, dont une des qualités essentielles est la parfaite maîtrise de soi, débuta aux assises ayant appris sa plaidoirie par cœur, tel Gambetta plaidant pour Buet ? Le président n’avait pas plutôt fini l’interrogatoire des témoins, que le jeune débutant se levait et, sans perdre haleine, commençait sa plaidoirie. Le président l’arrête :

Maître, lui dit-il sans bienveillance, quand vous aurez l’habitude des assises, vous saurez peut-être qu’avant la plaidoirie il y a le réquisitoire… 

Me Henri-Robert, qui conte lui-même l’anecdote, ajoute en riant :

Ce qui m’embêtait le plus c’est que ma phrase de début était très bien et naturellement je n’ai pas pu la replacer.

Depuis, M. le bâtonnier Henri-Robert a acquis quelque « habitude des assises »et c’est lui qui malmène parfois les magistrats. Un jour il faillit tuer un avocat général. C’était dans une affaire d’assassinat par coups de marteau. Le jeune avocat s’était approché du banc des jurés et, tout à son affaire, voulait démontrer que le coup avait été porté de telle et telle façon. Mais le geste fut si vif que le manche lui resta dans la main et que la masse métallique partit derrière lui, frôlant à un millimètre près la placide figure du brave  avocat général. 

Au cours de sa carrière. Me Henri-Robert a quelquefois occis des avocats-généraux, mais il a simplifié sa méthode : un simple mot lui suffit. Dans une affaire passionnelle qu’il plaidait en 1890, il termina sa plaidoirie par cette phrase éloquente :  

Mon client adorait sa maîtresse, Messieurs, et il n’a qu’un regret : c’est de lui avoir survécu. Il voulait se tuer d’abord et la tuer ensuite.

Cela fit un effet énorme et l’accusé fut acquitté. Mais en sortant, son ami Willard, le  distingué avoué à la Cour, le « général Willard » comme l’appellent ses intimes, lui fit remarquer ce que sa péroraison avait de hardi.

 — Bah ! lui répondit le maître, déjà partisan d’une méthode qui lui a si bien réussi, aux assises le tout est d’être acquitté.

« Le Cri de Paris. »Paris, 1919.

L’occultisme ou le ouija américain

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Les Américains sont déconcertants. Un savant du Michigan affirme que le psychisme fait fureur, en ce moment, aux Etats Unis. Les tables tournantes sont vieux jeu.

On vient d’inventer, patenter et lancer le Ouija Board. C’est une planchette triangulaire montée sur un trépied mobile, lequel se promène sur un tableau carré où des lettres sont marquées. On place les doigts sur la planchette, l’Esprit ! la conduit. Il l’arrête sur telles lettres dont l’ensemble forme des mots, puis des phrases. Voilà la communication avec l’au-delà ! Le Ouija est partout et sans cesse consulté pour les moindres événements.

Un procès retentissant met, en ce moment, le Ouija à l’ordre du jour. Un riche veuf américain, Rigal, a promis mariage à Mrs. Cecilia Green, il y a un an. Aujourd’hui, il refuse de conduire à l’autel sa fiancée, sous prétexte que son Ouija l’a gentiment déconseillé de tenter un second mariage. Cecilia exige 50 000 dollars de dédit.

Les juges sont perplexes S’ils donnent raison au Ouija, si de par ce verdict, la rupture du Ouija devient légale, les procès vont affluer et de beaux jours se préparent pour les avocats des Etats-Unis. S’il lui donnent tort les dames sentimentales se récrieront à la pensée qu’on condamne un bel exemple de piété conjugale : un marié qui veut rester fidèle au souvenir de sa défunte épouse.

« Le Semeur algérien. »  Alger, 1920.