prophète

La tombe d’Eve

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 Médine-el-Djeddah-tombeau-eve

Les musulmans, maîtres des contrées bibliques, ont reçu des Arabes un grand nombre de traditions et légendes qu’ils conservent, et dont ils font autant d’articles de foi. A en croire le fondateur de l’Islam, Adam aurait bâti la fameuse Kaaba de la Mecque, qui partout est devenue l’objet de la vénération des croyants.

Si donc le premier homme habita le pays et même la maison qui vit naître le prophète; rien d’étonnant à ce que, non loin de là, puisse se trouver le tombeau de la mère des humains. A quelque distance et à l’occident de la ville sainte, sur le territoire qui lui constitue une sorte de fief sacré, se trouve la petite cité maritime de Djeddah (ou mieux Médine-el-Djeddah, ville de la grand’mère). Dans son port débarquent chaque année un grand nombre de pèlerins, lesquels doivent acquitter une légère taxe pour l’entretien du tombeau de la grand’mère, qui a donné son nom à la ville.

Sur un plateau désert voisin des murs de la cité se voit, en effet, une clôture mesurant environ deux cents pas de long sur six de large. Un tapis de verdure formé de plantes odoriférantes couvre le sol qui, selon la tradition musulmane, recouvre la dépouille de la compagne d’Adam. Un palmier marque la place de la tête. Au milieu s’élève un petit bâtiment surmonté d’une coupole. Dans cette coupole, comme à la Kaaba, se trouve une pierre noire portant des caractères énigmatiques.

S’il en fallait croire une des légendes ayant cours, la dimension de cet enclos donnerait la mesure du corps de la première femme. Une autre version affirmerait que, la tête d’Ève étant à Médine, ses pieds toucheraient à l’Afrique.

Quoi qu’il en soit, les pèlerins venant à la Mecque pour vénérer le berceau du prophète ne manquent pas de visiter la tombe d’Eve. Ils touchent du front la pierre noire et lisent pieusement les versets du Coran inscrits aux parois du petit sanctuaire. Il va de soi que ces actes de dévotion sont accompagnés d’offrandes, que les derviches gardiens du lieu se partagent, ou plutôt se disputent… car, dit-on, il n’est pas rare de les voir en venir aux mains pour s’attribuer les présents dus à la piété des visiteurs.

« Grands souvenirs historiques. » Eugène Muller / Joseph Bertal. Paris, 1902.

Le prophète de Cayahaga

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Peaux-Rouges

Les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord ont eu aussi leur prophète. Ce Mahomet, qui manqua sa mission, espérait, au moyen de prédications, réveiller chez les Indiens l’énergie éteinte, constituer une grande nation au moyen de la réforme religieuse et chasser les Européens de la terre qu’ils avaient usurpée.

Il y avait, comme on le voit, dans son entreprise un but sérieux. Plusieurs des idées dont il se fit l’apôtre étaient véritablement élevées mais il eut recours, comme cela arrive souvent, à des moyens peu honorables pour propager sa doctrine. Il appartenait à la nation Delaware, et résidait à Cayahaga, près du lac Erié. Cependant on le rencontrait souvent chez les peuplades de l’intérieur, qu’il s’efforçait de fanatiser en affirmant qu’il était envoyé par le Grand-Esprit pour leur montrer la véritable route et leur rendre le bonheur dont leurs pères avaient autrefois joui.

Il avait tracé sur une peau de chevreuil une carte qu’il appelait Le grand Livre par imitation de la Bible, que les Indiens connaissaient sous ce nom et qu’on leur avait appris à respecter. Sur cette carte était dessiné un grand carré de quinze pouces de côté, ouvert a deux de ses coins, qui étaient supposés représenter le nord-ouest et le sud-ouest. D’après le prophète de Cayahaga ce carré était l’image des régions célestes où les Indiens devaient séjourner après leur mort. Les deux ouvertures ménagées aux angles servaient d’entrée mais le passage était difficile il fallait franchir un large fossé, éviter un précipice, surmonter une foule d’obstacles. Le matin esprit veillait toujours dans ces parages pour s’emparer des Indiens. S’il réussissait a les saisir, il les conduisait dans une contrée aride où tous les fruits étaient avortés, tous les animaux maigres, et où il se servait d’eux, en guise de chiens et de chevaux, pour ses chasses diaboliques.

L’espace en dehors du carré représentait le terrain donné aux Indiens pour habiter pendant leur vie, et dont leurs pères avaient longtemps joui. En le leur montrant, le prophète s’écriait:

Voyez ce que le Grand-Esprit nous avait donné et ce que nous avons perdu par nos vices Aujourd’hui les Visages-Pâles sont maîtres de notre terre de vie et gardent l’entrée des régions célestes, au nord-ouest, de sorte que les Peaux-Rouges n’ont plus qu’une seule avenue pénible et éloignée pour arriver au pays des âmes. Si vous voulez reconquérir et la terre que vos pères habitaient vivants, et la porte qui les conduisait aux contrées bienheureuses, offrez des sacrifices au Grand-Esprit, renoncez à toutes les habitudes qui vous viennent des Visages-Pâles, cessez de boire leur breuvage mortel (l’eau-de-vie); alors vous retrouverez la force de les chasser, et vous rentrerez dans l’héritage de vos ancêtres !

Il appuyait ces conseils de descriptions splendides des régions célestes; il les montrait foisonnant de chevreuils de dindons gras, de porcs, de buffles, et vendait, pour une peau de la valeur de cinq francs, un exemplaire de cette carte du paradis, illustrée de tout ce qui pouvait le rendre désirable.

Ses prédications étaient écoutées, et ses cartes se vendaient assez bien mais il faisait peu de prosélytes. Le gouvernement américain eut la sagesse de le laisser dire, sans essayer une répression qui eût peut-être ranimé chez les Delawares le vieil esprit national: si bien qu’après une légère effervescence éveillée dans deux ou trois peuplades, tout tomba de soi-même, et le prophète rentra dans l’obscurité.

« Le Magasin pittoresque. »   Edouard Charton, Paris, 1851.