Prosper Mérimée

Tout duelliste sera décapité !

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don-pedro

Tout le monde, en Espagne, révère la mémoire du fameux don Pedro qui gouverna la Castille, de 1350 à 1369, et mourut dans une terrible rixe avec son frère, Henri de Transtamare, lequel, avec l’aide de Du Guesclin, venait de le battre à la journée de Montiel.

Ce roi, généralement connu dans l’histoire sous les noms de Pierre le Cruel et de Pierre le Justicier, aimait à se promener seul, le soir, dans les rues de Séville, cherchant les aventures, comme le calife Haroun-al-Raschid. Prosper Mérimée raconte, à ce propos, dans sa célèbre Carmen, la piquante anecdote que voici : 

Certaine nuit, le monarque se prit de querelle, dans une rue écartée, avec un homme qui donnait une sérénade. On se battit, et le roi tua le cavalier. Au bruit des épées, une vieille femme mit la tête à la fenêtre et éclaira la scène avec la petite lampe (candilejo) qu’elle tenait à la main. Or, le roi don Pedro, d’ailleurs leste et vigoureux, avait un défaut de conformation singulier. Quand il marchait, ses rotules craquaient fortement. La vieille, à ce craquement, n’eut pas de peine à le reconnaître. 

Le lendemain, le « Vingt-quatre »  (on appelait ainsi le magistrat chargé de la police et de l’administration municipales) vint faire son rapport au roi. 

 Sire, lui dit-il, on s’est battu en duel cette nuit dans telle rue. Un des combattants est  mort.
— Avez-vous découvert le meurtrier ? demanda le monarque.
— Oui, Sire.
— Pourquoi n’est-il pas déjà puni ?
— Sire, j’attends vos ordres.
— Exécutez la loi, répondit sèchement don Pedro. 

Or, le roi venait de publier un décret portant que tout duelliste serait décapité et que sa tête demeurerait exposée sur le lieu du combat. Le «Vingt-quatre» fut donc des plus embarrassés en entendant l’ordre du maître. Néanmoins, il se tira d’affaire en homme d’esprit : il fit scier la tête… d’une statue du roi, et l’exposa dans une niche au milieu de la rue, théâtre du meurtre. Le monarque et tous les Sévillans trouvèrent le trait fort bon et la rue prit son nom de la lampe de la vieille, seul témoin de l’aventure. 

Voilà la tradition populaire…dit en terminant Prosper Mérimée

Quoi qu’il en soit, il existe encore à Séville une rue du Candilejo, et, dans cette rue, un buste en pierre qu’on dit être le portrait de don Pedro. Malheureusement, ce buste est moderne. L’ancien était fort usé au dix-septième siècle, et la municipalité d’alors le fit remplacer par celui qu’on voit aujourd’hui… 

« Le Pêle-mêle. » Paris, 1908.

Madame de Balzac

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hanska.Elle fut si peu de temps la femme du grand romancier que, lorsqu’on parle d’elle, on dit généralement Mme Hanska. C’était le nom de son premier mari. Mais elle n’en a pas moins tenu une place considérable dans la vie de Balzac.

Elle était d’une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu empâtée, nous dit son dernier biographe. Mais elle savait conserver dans l’embonpoint, un charme très vif, que pimentait un accent étranger délicieux ou des allures sensuelles fort impressionnantes. Elle avait d’admirables épaules, les plus beaux bras du monde, un teint d’un éclat irradiant. Les yeux très noirs, légèrement troubles, inquiétants, sa bouche épaisse et rouge, sa lourde chevelure encadrant de boucles à l’anglaise un front d’un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses mouvements lui donnaient à la fois un air d’abandon et de dignité dont la saveur était rare et prenante.

Balzac était court, bedonnant et fort laid. Dès l’âge de trente ans, il n’avait plus une dent dans la bouche, et cela le défigurait horriblement quand il riait. Mais dès qu’il parlait, le charme opérait. Il ensorcelait tout le monde.

Comment ces deux êtres si différents s’étaient-ils connus et avaient-ils pu s’imaginer qu’ils étaient faits pour vivre ensemble ?

Demandez cela aux liseuses de romans. Mme Hanska, comme l’Inconnue de Mérimée et comme tant d’autres, après avoir éprouvé un vrai plaisir à lire Balzac, s’était mise à correspondre avec lui. Et Balzac, qui ne détestait pas l’intrigue, avait été heureux de nouer un commerce de lettres avec une étrangère très cultivée, très riche et très belle. Pendant longtemps ils s’écrivirent sans se connaître. Le pays de Mme Hanska était si loin ! Enfin, à force d’insister, il obtint un rendez-vous d’elle, en Suisse, à Neuchâtel. Rien de plus romanesque que cette première rencontre. Il avait été convenu qu’elle serait assise sur un banc de la promenade et qu’elle tiendrait sur ses genoux un livre de Balzac, ouvert et bien en vue. Le jour dit, un homme petit, tête énorme et gros ventre, passe et repasse devant le banc.

« Oh ! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce ne soit pas lui ! »

Elle avait oublié d’ouvrir le livre. Vite elle l’étale sur ses genoux et attend. L’homme aussitôt l’aborde. Elle devient pâle, manque de s’évanouir et, s’étant ressaisie, se jette dans ses bras…

Elle hésita beaucoup cependant à devenir sa femme. D’abord elle avait réfléchi et son idéal en avait souffert. Ensuite Balzac se plaignait de crises au foie et au coeur. Le mariage dans ces conditions n’était guère tentant. Mais lui qui soupirait depuis des années après cette échéance et qui comptait trouver dans la corbeille de noces de sa femme de quoi se libérer enfin avec tous ses créanciers et satisfaire ses goûts de grand seigneur, il fut si prenant, il l’entortilla si bien, qu’elle finit par lui céder. Hélas ! trois fois hélas ! ils étaient volés tous les deux ! Il l’avait crue millionnaire, et sa fortune se réduisait à peu de chose.

Elle avait fait un rêve de gloire, et elle avait épousé un homme fini, isolé de tout et de tous, traqué par toutes sortes de créanciers, sans amis, sans liens de famille, habitant, une maison « où était figurée à la craie, sur les murs nus, la place des meubles vendus, ou des meubles à acheter ». Quelle déception ! quelle dégringolade et quelle rancœur !

A peine mariés, ils vécurent séparés, et quand le pauvre Balzac mourut, c’est à peine si elle en témoigna quelque chagrin. Et voilà pourquoi, lorsqu’on parle d’elle, on dit toujours : Mme Hanska.

« Touche à tout : magazine des magazines. » Arthème Fayard, Paris, 1909.

Conseil de lecture : « COMMENT EXISTER AUX CÔTÉS D’UN GÉNIE ? » L’Harmattan.

L’auteure : Agnès Boucher.