Rabelais

Le serpent de mer… jadis 

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olaus-magnusNous n’avons même pas inventé le serpent de mer, puisque Rabelais en parle. Mais existe-t-il réellement ? Où n’est-il  qu’une hallucination des passagers ? Voilà qu’on le découvre, à présent, un peu partout en mer. Et M. Giard vient de nous donner quelques aperçus sur cet étonnant reptile.  

A quel groupe de reptiles faut-il rattacher le serpent de mer ? A aucun des groupes connus. Il n’est point encore classé. Du moins il semble qu’on doive aller chercher parmi les fossiles un animal dont la structure puisse répondre à celle du serpent de mer qu’on aurait aperçu dans la baie d’Along. Il est donc permis de supposer que ce serpent de mer appartient à un des groupes que nous considérions jusqu’ici comme disparus, par exemple : les Mosasaures ou les Ichtyosaures. C’est tout ce que l’on peut dire pour le moment, en attendant qu’une expédition scientifique spéciale permette de connaître mieux le serpent de-mer de la baie d’Along. 

J’ajoute que ces animaux, connus et redoutés des Annamites, doivent avoir fourni l’idée du dragon qui, modifié et amplifié par la légende, s’est héraldisé pour former l’emblème national de l’Annam. C’est l’opinion du lieutenant de vaisseau Lagrésile, auteur du  premier rapport sur le serpent de mer en 1897. 

On trouvait dernièrement, en Afrique, un animal terrien, l’okapi, que nous supposions depuis longtemps disparu. Pourquoi ne pourrait-on retrouver aussi le mosasaure ou l’ichtyosaure qui, s’ils existent encore, ne peuvent vivre qu’à de très grandes profondeurs dans la mer et n’apparaître à la surface que très rarement et comme par accident ?  

Tout cela est bel et bon. mais ne nous fournit que des considérations. Et comme j’aimerais mieux voir le serpent de mer, au Jardin des Plantes ou au Jardin d’Acclimatation 

« Touche-à-tout. » Paris, 1904.

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Louis XIV gastronome

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Louis XIV n’était pas seulement un grand roi, mais bien mieux que cela, un grand gastronome, c’est-à-dire un rude mangeur, plus glouton peut-être que délicat, avouons-le sans flatterie.

Ceci n’est pas moins historique que ses amours avec Mmes de La Vallière, de Montespan, de Soubise, de Monaco, de Fontange et de Maintenon… le héros de Rabelais en eût été jaloux. Aussi le grand couvert était-il extrêmement rare à Versailles ! Pour se livrer sans scrupule à son royal appétit, Louis XIV dînait la plupart du temps seul, dans sa chambre, sur une table carrée, vis-à-vis de la fenêtre. Il ordonnait le matin un très petit couvert, composé toujours d’un grand nombre de plats et de trois services, sans le fruit. Il y avait d’ordinaire beaucoup de monde pendant le dîner : tous restaient debout, selon l’étiquette, à laquelle se conformaient respectueusement Monsieur, Monseigneur, et les Princes du sang. 

Le Roi gardait le silence et employait bien son temps : souvent, en un repas, il mangeait quatre assiettes de soupes de diverses sortes, un faisan tout entier, une perdrix, deux salades, du mouton au jus et à l’ail, deux fortes tranches de jambon, des pâtisseries, des fruits et des confitures. J’espère que voilà un grand roi, un roi qui mangeait et digérait noblement ! Par exemple, il ne buvait que du vin trempé d’eau, et avec sobriété. Le grand chambellan, ou, à son défaut, le premier gentilhomme de la chambre, servait le Roi qui faisait en mangeant un bruit fort peu harmonieux avec la langue et les dents. Son plus grand régal était des œufs durs. 

Louis XIV avait, comme on sait, une rigidité, une manie d’étiquette qui descendait aux choses les plus minutieuses, et soumettait la cour à un brillant esclavage. On rapporte même à ce sujet plusieurs traits qui ne s’accordent pas parfaitement avec cette douceur et cette royale politesse dont parlent ses historiographes officiels. 

Au sortir d’un grand couvert à Marly, le Roi aperçut un valet qui, en desservant , dérobait furtivement un ravissant biscuit et le glissait dans sa poche. Au même moment, on lui présentait sa canne et son chapeau. Mais, à la vue de ce larcin, il ne put contenir sa colère, et, en présence des dames et des gentilshommes qu’il poussa de droite et de gauche pour s’ouvrir un passage, il se précipita sur le voleur gourmand, l’injuria, le frappa, et, d’un bras nerveux , lui brisa son bâton sur les épaules. 

— Ce n’était qu’un roseau, dit-il, en forme d’excuse.  

Le plaisant de l’aventure, c’est que le Roi, qui avait les juremens en horreur, au point de les punir sévèrement chez les autres, s’oublia tellement en cette circonstance qu’il en proféra de toutes les couleurs. 

Son appétit si généreux et si magnifique redoublait encore en voyage. Son carrosse était toujours parfaitement garni, bourré de viandes, de fruits et de pâtisseries : à chaque instant, il excitait ses compagnes de voyage à faire honneur à ses provisions et prêchait d’exemple. Celles qui n’avaient pas faim, ou qui mangeaient du bout des lèvres, encouraient bientôt sa disgrâce et souvent des paroles très aigres. Bon gré, mal gré, il fallait manger et manger avec appétit : Tel est notre bon plaisir, était la devise du roi Louis XIV ! 

Concluons de tout ceci, que le plus heureux, le plus triomphant des rois de la terre est celui qui possède un bon appétit et un excellent estomac ! Que Dieu qui mène le monde, suivant la sublime et profonde expression du chef de la cuisine doctrinaire, M. Guizot, vous les donne ou vous les conserve, ces deux vrais trésors, ô rois cons-ti-tu-ti-on-nels ! 

« La Gastronomie. » Paris, 1839.

Incurie

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vieillard

Lorsque Stanislas de l’Aulnaye faisait imprimer la seconde édition de son Rabelais, il était âgé de quatre-vingt-deux ans. Il avait conservé toute sa verve et son originalité d’esprit. Il demeurait alors dans une mansarde de la rue Saint-Hyacinthe, près de la place Saint-Michel.

Cette mansarde n’avait pas d’autres meubles qu’un grabat et une chaise. Le pauvre vieillard travaillait dans son lit, dont il ne sortait que pour aller chercher de l’eau-de-vie chez le liquoriste du coin. Il ne vivait que d’eau-de-vie, et il était rarement ivre. Sa chambre était encombrée de livres et de paperasses, entassés sur le carreau et couverts de poussière. Ordinairement sa mémoire prodigieuse lui servait de bibliothèque. 

Les derniers temps qu’il passa dans ce bouge, comme la clef restait jour et nuit à la porte, un voleur était entré pendant son sommeil et lui avait pris son pantalon, le seul qu’il possédât. Après ce vol, chaque fois que quelqu’un ouvrait la porte, il criait d’une voix de Stentor : « Eh bien ! me rapportez-vous mon pantalon ?« 

Quand l’apprenti de l’imprimerie Didot arrivait avec un paquet d’épreuves, de l’Aulnaye lui disait, sans bouger de son lit :« Petit, tu trouveras une pièce de dix sous dans mes souliers. Va voir si mon pantalon est au portemanteau sur l’escalier. S’il n’y est pas, descends chez le liquoriste et achète-moi  pour dix sous d’eau-de-vie, pendant que je corrigerai ton épreuve. »

L’épreuve était le plus souvent corrigée avant que l’enfant fût de retour. 

Le libraire Louis Janet, ayant été instruit de l’état de détresse dans lequel se trouvait le vieux savant, lui envoya un pantalon neuf, qui fut déposé au pied du lit où de l’Aulnaye était couché. Celui-ci, à son réveil, aperçut le pantalon et s’empressa de s’en revêtir avec joie, sans soupçonner que ce fût un vêtement neuf. « Celui qui m’avait emprunté mon pantalon, dit-il en riant, ne me le reprendra plus, car je coucherai avec. »

Ce qu’il fit à l’avenir. 

Le bibliophile Jacob. « Bulletin du bouquiniste. »

Dernière pirouette

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jacques-louis-davidII y a des gens qui ont de l’esprit jusqu’au bout… de la vie. Au fait, les gens d’esprit à l’heure de la mort ne veulent pas perdre l’occasion d’un bon mot. L’esprit de l’escalier n’est plus de mise, quand on meurt. 

Montaigne nous raconte ceci : « Un homme qu’on menait au gibet disait : « Ne me touchez pas à la gorge, vous me feriez mourir de rire, car je suis très chatouilleux ! » Un autre répondit à son confesseur qui lui promettait qu’il souperait ce jour-là avec Notre-Seigneur : « Allez-y vous-même. Pour ma part, j’aime mieux jeûner. » 

Un fait très populaire du temps de Montaigne est celui d’un Picard, à qui on proposa étant déjà sur l’échelle (on pendait alors les condamnés) de se marier pour avoir la vie sauve, comme la loi le permettait. Le criminel descend, examine la fiancée et s’aperçoit qu’elle est boiteuse. Il crie alors au bourreau : 

Attache ! attache ! elle cloche

Mandrin, en montant sur l’échafaud, demandait combien il y avait de cabarets d’ici au Paradis… 

Mais quittons les criminels et passons aux honnêtes gens. Qui ne sait les mots fameux de Rabelais sur son lit de mort : 

Tirez le rideau, la farce est jouée

Mme Fontaine-Martel, dame qui traversa la Régence et qui, en son temps, fit beaucoup parler d’elle, demanda, en mourant, quelle heure il était. Puis, elle ajouta : « Dieu soit loué ! Quelque heure qu’il soit, c’est toujours pour lui l’heure d’un rendez-vous. » 

Les chroniques racontent qu’Austrigilde, femme de Gontran, roi de Bourgogne, obtint de son mari en mourant, qu’il ferait enterrer avec elle ses deux médecins. Voilà un singulier caprice de grande dame. Van Oberkock, peintre flamand, qui aimait son art et le plaisir avec passion, finit à force d’excès par tomber dangereusement malade. Les médecins, après l’avoir visité, fondaient des espérances sur son âge. Il leur dit, en riant aux éclats : 

Ah ! messieurs, ne comptez pas sur mes quarante-six ans, il faut doubler : j’ai vécu  jour et nuit. 

 « Ma revue. » Paris, 1907. 
Peinture : Jacques-Louis David.

La prévision du temps

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Georges-Seurat

Quotidiennement les journaux nous amusent de prédictions sur le temps, qui une fois sur deux ne se réalisent pas.

Dans un article sur la possibilité d’un nouveau mode de prévision du temps, qu’il a donné au Correspondant, M. de Lapparent conclut qu’en attendant le résultat des nouvelles études, il est plus prudent de s’en tenir aux pronostics du bureau central météorologique. A ce propos, il cite le passage suivant, emprunté à la fameuse Pantagruéline pronostication de Rabelais.

En esté, je ne sçay quel temps ni quel vent courra; mais je sçay bien qu’il doit faire chauld et regner vent marin. Toutesfois, si autrement arrive, pourtant ne fauldra renier Dieu : car il est plus sage que nous et sçait trop mieulx ce qui nous est nécessaire pour nous-mesmes.

Voilà un langage qu’il serait encore assez sage de tenir aujourd’hui, car, depuis trois siècles et demi que ces lignes ont été écrites, nous ne sommes guères plus avancés aujourd’hui sur ce point.

« Gazette  littéraire et artistique. »  Paris, 1891.
Illustration : Georges Seurat.

Administration

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marquet

On peut être député socialiste et maire d’une grande ville de France, et ne pas avoir une culture très étendue. C’est le cas de M. Marquet, député de la Gironde et maire de Bordeaux, qui, lorsqu’il a un discours à prononcer devrait bien le faire rédiger par un de ses secrétaires. Il éviterait ainsi de faire des erreurs monumentales et qui ont dû faire sourire le lettré qu’est M. Herriot, et les autres personnes qui l’écoutaient.

C’était lors de la réception à l’hôtel de ville de Bordeaux des congressistes radicaux, en général, et de M. Herriot, en particulier. Adrien Marquet, s’adressant à l’ancien président de la Chambre, crut devoir l’accueillir par une phrase sortant de l’ordinaire et il ne trouva pas mieux que ceci :

Le maire de la ville où naquit Montaigne est particulièrement fier de recevoir le maire de la grande cité où naquit Rabelais.

Evidemment. le rapprochement était heureux, mais l’ennui c’est que Montaigne n’a jamais vu le jour à Bordeaux, mais au château de Montaigne, dans le Périgord, et que Rabelais n’a jamais été Lyonnais, étant né à Chinon !

A part cela, le reste est vrai.

Sacré M. Marquet ! avec les 45.000 francs qu’il touche à présent, que ne s’achète-t-il un dictionnaire ?…

« La Revue limousine : revue régionale. »  Limoges, 1926.
Illustration : Adrien Marquet, maire de Bordeaux, inaugure le nouveau stade de 1938.

Qui veut la fin, veut les moyens

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rabelais

Comme Rabelais devait partir de Rome et qu’il désirait faire un voyage confortable jusqu’à Paris, bien qu’étant sans un denier en poche, il imagina une ruse hardie.

Lorsqu’à Lyon il gagna une hôtellerie renommée, il exigea une chambre isolée de tout bruit ainsi qu’un petit garçon sachant lire et écrire. Puis, avisant dans la cheminée un amas de cendres, il en fit plusieurs petits paquets sur lesquels l’enfant écrivit : « Poison pour le roi », « Poison pour la reine », « Poison pour Monseigneur le duc d’Orléans », et ainsi de suite. Ensuite, il congédia l’enfant et l’avertit avec sévérité :

« Mon ami, gardez- vous bien de rien dire à personne de ce que je vous ai fait écrire, car il irait de ma vie et de la vôtre. »

Durant le dîner, le gamin ne se fit pas faute de rapporter l’histoire à sa mère, qui, affolée, courut avertir la maréchaussée.

Accompagné de ses archers, le prévôt arrive chez Rabelais, l’interroge et, en présence d’une attitude fort louche, le déclare prisonnier et le ramène sous bonne garde à Paris. Là, Rabelais décline son identité, demande à voir le roi, qui le reçoit et auquel il raconte le stratagème qui lui avait permis de voyager de Lyon à Paris, « bien nourri et bien monté, aux frais de Sa Majesté ».

Il paraîtrait que celle-ci, au lieu de se fâcher, prit la chose du meilleur côté et se fit une pinte de bon sang.

« Lisez-moi Historique. »  J. Tallandier, Paris, 1936.