restaurant le Véfour

Repas en diligence

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diligence_jules-noëlEn quarante ans nous avons rapidement fait un chemin en tout, excepté en voyages. Tout a marché hormis le voyageur : le progrès s’est arrêté en sortant des villes; la diligence s’est immobilisée dans un statu quo désespérant.

Elle roule toujours dans les mêmes ornières sans en sortir. Telle on l’a vue 1814, telle nous la voyons de nos jours. Plusieurs monarchies sont tombées dans l’intervalle, le sceptre de l’impériale est seul resté debout avec son cortège de routines et de tourments. Paris a vu surgir des omnibus, des bateaux à vapeur, des chemins de fer; on a terminé mille et mille travaux; on s’est contenté de peindre en jaune les diligences qui étaient vertes ou grises autrefois.

Bien plus, non-seulement nous n’avons aucun progrès à constater dans le service des diligences, mais nous en sommes réduits à regretter l’ancien régime. S’il y a eu progrès, c’est à reculons.

On s’est beaucoup moqué de nos pères à propos de leur mode de locomotion. Voici ce que nous avons inventé, nous leurs fils. Des voitures à quatre étages, trois voyageurs au coupé, six dans l’intérieur, autant dans la rotonde et un nombre indéterminé sur l’impériale. Ces voyageurs sont autant de paquets vivants qui sont regardés comme un chargement de plusieurs quintaux animés : on a beaucoup d’égards pour les quintaux morts.

Les quintaux vivants s’encaissent comme ils peuvent, mêlent leurs jambes, les épaules, leurs chiens, leurs manteaux, leurs châles, leurs fourrures, et tout ce mélange est emporté avec un fracas assourdissant de roues, de sabots, de pavés, de claquements de fouet et de tout l’orchestre de l’écurie et de la poste aux chevaux.

Six heures après le départ, un voyageur se hasarde à demander timidement au conducteur si l’on déjeunera bientôt : « Dans deux heures. » répond-il.

Le temps s’écoule; on arrive enfin. On trouve sur une table à moitié proprement servie, un potage anonyme, des plats mystérieux , enfin un rôti ruisselant de jus et de beurre : on y goûte tant bien que mal avec plus ou moins d’appétit. Au dessert, à peine les quatre assiettes qui le composent toujours, sont-elles tombées sur la table, que le conducteur, qui, je crois, a mission de protéger leur inviolabilité, s’élance dans la salle en criant ces mots consacrés : « Allons ! Messieurs, en route ! les chemins sont mauvais et nous sommes en retard de deux heures sur la diligence de hier. »

A cette annonce les malheureux convives se lèvent en masse, avalent leur dernière assiette, boivent de travers et se précipitent à la portière de leur véhicule, un biscuit, une poire ou une pomme à la main.

En route ! On part, et la diligence roule jusqu’à deux heures du matin.

« Oh ! bon, c’est ici qu’on soupe« , dit l’orateur de la diligence , un commis voyageur, selon l’ordinaire. Une dame encadre sa tête à la portière et saisissant au passage le conducteur qui se laisse couler le long d’un grelin du sommet de l’impériale : « Monsieur le conducteur, c’est ici qu’on soupe, n’est-ce pas ? » dit-elle d’une voix douce, timide et affamée. « On prend un bouillon. », répond le conducteur. Consternation générale.

On descend, on entre dans l’auberge, on passe dans la cuisine où le marmiton endormi se réveille avec peine pour vous servir. Vous êtes enfin introduit dans la salle à bouillon, on y remarque une table vernissée de vingts pieds de longueur et quelque bols d’eau chaude colorée de coulis.

Le bouillon pris, on part : il est trois heures; on s’endort, on rêve qu’on dîne; car le proverbe nous assure que qui dort dîne, et le lendemain (en admettant que le voyage dure plusieurs jours) la même vie recommence.

Ma parole d’honneur, j’aime mieux ne pas voyager, et aller dîner chez Véfour quand l’heure et la faim m’indiqueront qu’il en est temps.

Un gastronome ne doit voyager jamais.

« La Gastronomie. » Paris, 1840. 
Peinture de Jules Noël.

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