rêve

On a pu croire que…

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saint-exuperyOn a pu croire que l’avion rétrécissait le monde, on a pu croire avec Morand, que la planète parcourue à grandes enjambées ne constituait plus pour le voyageur qu’une prison mélancolique. Celui qui cherche à s’évader traîne, semble-t-il, son ennui de l’Occident à l’Orient « désert ». Il fait les cent pas dans sa cage.

L’avion qui vous enferme dans le ciel, hors de l’espace, pour une promenade sans durée, l’avion qui vous escamote à Marseille et vous ressuscite à Saïgon, l’avion qui vous dépose sans transition au cœur d’un continent qui a tourmenté toute votre enfance, lorsque vous vous penchiez sur les belles cartes en couleur, l’avion pourtant, loin de vous faire subir cette impression de hâte stérile, de halètement et d’usure, vous rend à la méditation et au loisir.

La voiture rapide abat à la minute des kilomètres de peupliers. Le chemin de fer gronde sur les ponts et s’engouffre dans les tunnels. Mais l’avion, doucement, avec mesure, vient à bout du lent voyage. Cette plaine dorée passera insensiblement, comme le clocher toujours en vue, à l’âge de la diligence. En fallait-il des coups de fouet, des cahots, des jurons, avant que l’horizon ne l’ait enseveli, ne l’ait de nouveau enfermé dans sa grande provision de paysages !…

L’avion va de pelouse en pelouse. A chaque escale on prend son temps, on s’étire, on flâne. Un voyage en avion ressemble à une partie de golf.

Ce voyage, il est vrai, n’a plus de durée, mais s’évade-t-on moins profondément s’il faut moins de temps pour s’expatrier ? Est-ce le temps perdu à besogner contre l’espace, qui favorise la délivrance que l’on poursuit dans le voyage ? Je ne le crois pas. Qu’il ait gaspillé une minute ou une année pour enfin se trouver mêlé, en Chine, à une foule inconnue, le voyageur n’y est pas moins saisi par des odeurs, des coloris et des coutumes qui le renouvellent lui-même.

Nous avons tous été bercés par des contes de fées. Le pauvre bûcheron retournait le chaton de sa bague, et, aussitôt, il se réveillait prince, dans un palais de marbre bleu.

N’avait-il pas fait, en une seconde, un grand voyage ?

Antoine de Saint-Exupéry.

Un ver luisant à la tribune

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rené-baumerImaginez-vous, mes chers amis, que j’ai fait un drôle de rêve, je dirai même un cauchemar. Oui, j’ai rêvé que je faisais de la politique et que je me présentais aux élections législatives ! Vous voyez ça, pour le pauvre ver luisant que je suis !

Pensez donc, avec le chahut qu’ils font dans les réunions contradictoires, ma pauvre lanterne n’aurait pas fait long feu et les contradicteurs qui se servent souvent de la trique aujourd’hui, se seraient chargés de la faire danser ! Mais je vais quand même vous raconter mon rêve.

Je montai à la tribune et je dis à mes électeurs :

— Pour vous servir. Si vous voulez la Lune, je m’engage à vous la… promettre. Que désirez-vous ?
— L’Egalité ! a alors hurlé un homme au nez rouge.
— Vous l’aurez !

Et je ne mentais pas, car quand on est mort on est tous égaux.. Avant, c’est une autre histoire. A la naissance même, on n’est pas tous pareils. Il y en a de gros et de petits, de bien faits et de mal fichus… Et dans la vie c’est encore mieux. Car voyez-vous, il y a des filets d’eau, des ruisseaux, des rivières et des fleuves. Tout le monde ne peut pas être ruisseau, sans cela l’eau n’arriverait jamais jusqu’à la mer. Tout le monde ne peut pas être fleuve, car il y aurait de l’eau par toute la Terre. Et c’est pour ça que tout le monde ne peut pas être riche. Et puis si on était tous riches, on vivrait tous de nos rentes. Et qui ferait le pain ? Et qui ferait les habits ? Et qui ferait le beurre… ?

Mais revenons à notre réunion. Je demandai :

—  Que voulez-vous encore ?
— Partager ! a braillé un lascar à la trogne violette.
— Quoi ?

— Tout !
— Oh ! mon ami, vous êtes trop exigeant. Vous avez un derrière qui vous est personnel. Il vous faut une culotte pour le mettre dedans. Vous ne voudriez tout de même pas partager avec moi votre culotte ! On ne pourrait pas loger à l’aise dedans tous les deux… Quant à votre derrière, j’espère que vous ne songez pas à le partager, bien qu’il soit déjà fendu !…

Ça a fait un beau chahut. Les électeurs m’ont flanqué à la porte. Mais ce n’était qu’un rêve, un de ces rêves qui parfois ressemblent tellement à la réalité.

Pierre Paysan. Limoges, 1939. page 68
Illustration : René Baumer.

Pressentiment

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La veuve du malheureux aéronaute Severo, venue à Lisbonne pour s’embarquer pour le Brésil, faisait une bien étrange déclaration à un reporter du journal 0 Dia qui l’interviewait.

La veille du désastre, l’aéronaute fit un rêve lugubre, qu’il raconta, au réveil, à sa femme. Il était dans la nacelle du Pax et passait alors au-dessus d’un cimetière. Des tombes s’entrouvrirent et des bras se tendirent vers lui. Parmi les morts, il reconnut sa mère.

Ce rêve lui produisit une fâcheuse impression. Il eut un pressentiment qu’un accident lui arriverait. Le 12 mai 1902, comme on sait, l’accident se produisit effectivement, et c’est précisément au-dessus du cimetière de Montparnasse que le ballon Pax se déchira, précipitant dans le vide Augusto Severo et le jeune mécanicien Georges Saché.

Les voyageurs pour Vénus, en voiture !

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Un fou (si ce n’est un savant) s’apprête à pousser ce cri qu’on pourrait croire échappé d’un cabanon de Sainte-Anne. Ce savant (ou ce fou) s’appelle Condit et il est naturellement Américain.

Il a imaginé d’aller un jour prochain explorer la planète Vénus. Il partira en fusée (oh ! la belle bleue !) mais il espère bien ne pas finir, comme les chandelles romaines de Ruggieri, en s’écartelant dans l’éther. Le dispositif qu’il a adopté pour son aéronef (d’un genre si particulier) lui permettra, en effet, de se diriger à son gré à travers les espaces interplanétaires et, par conséquent, d’atteindre un beau matin les rivages étincelant de l’étoile du Berger.

Comme c’est simple !

Il y a bien quelques petits obstacles éventuels à la réalisation de ce beau rêve ! Mais ce ne serait pas la peine d’être Américain si l’on devait se préoccuper de ces contingences !

« Le Nouvelliste du Morbihan. Supplément hebdomadaire. »  Lorient, 1928.

Rêves prémonitoires

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songes

Vulpius, bibliothécaire d’Iéna, raconte ces deux faits dans son Recueil des rêves les plus remarquables (Sammlung der merkwürdigsten Träume). Voici le premier :

Le docteur Rambaum, médecin célèbre de Breslau, avait entre les mains un malade auquel il ne savait plus qu’ordonner. Il s’endormit un soir, rempli d’inquiétude sur le sort de ce malheureux. Pendant son sommeil, se présente à lui un livre tout ouvert, dans lequel il lit, avec le plus grand détail, la maladie du moribond et les remèdes qui lui conviennent. Il n’est pas plutôt réveillé qu’il court chez son homme lui administre le traitement prescrit et le guérit radicalement. 

 Quelle fut la surprise du bon docteur de voir paraître quelques années après un ouvrage qui lui représenta page par page et mot pour mot le passage du livre où il avait trouvé la science en dormant. 

Quant au second :

Un marchand appelé André Pimou passait à Riom, en Auvergne. Il s’amuse en rêve à faire l’anagramme de son nom et remarque avec effroi qu’il s’y trouve exactement : Pendu à Riom.

Le lendemain matin, ayant déjà oublié ce songe fatal, il prend querelle sur le marché avec un homme et le tue. La justice s’empare d’André Pimou et le fait pendre.

« Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique. »  Paris, 1923.
Illustration : « Le songe de Tartini. »  Louis-Léopold Boilly (Lithographie).

Le rêve du maréchal

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Le maréchal Blucher, prince de Wahlstadt, général en chef des armées prussiennes pendant les campagnes de 1813, 1814 et de 1815, se retira, après la bataille de Waterloo, dans une magnifique maison de campagne qu’il affectionnait beaucoup, à Kreblowitz en Silésie ; il y menait une vie tranquille et retirée.

Malgré plusieurs lettres d’invitation de Frédéric Guillaume III, le maréchal Blucher refusait obstinément de se présenter au palais du roi. Après de longs pourparlers, et de vains efforts du souverain pour l’attirer à la cour, Frédéric Guillaume alla faire une visite à son général favori à Kreblowitz ; il le trouva bien portant mais plongé dans une profonde tristesse. Le roi le questionna, sur les causes de cette tristesse ; Blucher lui raconta ce qui suit :

Lorsque jeune encore il servait dans un régiment de hussards, en Suède, il fut fait prisonnier par les Prussiens, à la bataille de Suckow, le 29 août 1760. Ayant demandé l’autorisation d’aller visiter sa famille, elle lui fut accordée, à la condition d’accepter un emploi dans l’armée prussienne, dans le régiment de Belling. Blucher consentit, obtint la permission et partit en Silésie. Arrivé devant la maison paternelle, il appela à plusieurs reprises et, ne recevant pas de réponse, il se décida à enfoncer les portes. Il courut à la chambre de son père et le trouva, ainsi que sa mère et ses frères, profondément affligés. Tous refusèrent ses caresses avec indignation.

Blucher se jeta alors aux genoux de sa mère et voulut l’embrasser; mais à peine avait-il touché sa main que les vêtements qu’elle portait tombèrent, et Blucher ne trouva dans ses bras qu’un squelette. Il entendit alors des rires moqueurs et sa famille disparut dans l’espace.

— Sire, ajouta le maréchal, voilà juste trois mois, j’ai vu en rêve cette scène se reproduire, exactement… Mes parents et mes frères m’ont dit alors : « Nous nous rencontrerons une autre fois, le 11 août… mais nous sommes aujourd’hui au… » 

A ces mot le maréchal pâlit, se renversa sur le dos du siège sur lequel il était assis, et lorsque Frédérice Guillaume s’approcha de lui, il ne trouva qu’un cadavre.

Récit extrait de la Revue Spirite.
« L’Écho du merveilleux : revue bimensuelle. »  Paris, 1901.

 

Les trois rêves de Sienkiewicz

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Henryk Sienkiewicz

En juillet 1901, les familles en villégiature à Biarritz pouvaient voir, chaque jour vers midi, un élégant quinquagénaire se promener, au milieu des cabines de baigneurs. L’homme avait un regard profond, une barbiche soignée et une mélancolie venue de toute évidence du nord de l’Europe.

Les dames et les demoiselles, sous leurs ombrelles, le considéraient avec une curiosité insistante. Non qu’elles eussent à son endroit quelque idée déshonnête ou matrimoniale; mais parce que le personnage les fascinait. N’avaient-elles point là, devant les yeux, à portée de la main même, le célèbre romancier polonais Henryk Sienkiewicz, auteur de Quo vadis ?, roman traduit en vingt-deux langues et dont l’adaptation française, sortie en librairie un an plus tôt, en juin 1900, atteignait déjà le tirage de cent mille exemplaires, chiffre extraordinaire pour l’époque ?

Le prestige dont jouissait l’écrivain était si grand qu’aucune de ses ferventes admiratrices n’aurait eu l’audace de lui adresser la parole, même pour lui bredouiller le plus insipide compliment.

Ce que les Françaises, à leur grand regret, n’avaient pas le courage de faire, une Anglaise l’osa. C’était une charmante jeune fille blonde aux yeux myosotis. Un soir, dans le hall de l’hôtel où il était descendu, elle l’aborda et lui dit qu’elle avait lu Quo vadis ? et en avait été bouleversée.

Sienkiewicz, ravi et un peu troublé, l’invita à boire une tasse de thé. Ils se revirent le lendemain, puis tous les jours suivants et prirent l’habitude de se promener ensemble.

Un matin, le romancier dit à la jeune Miss:

Je n’ai pas l’habitude d’attacher de l’importance aux songes, mais j’ai fait cette nuit un rêve étrange qui me laisse une impression de malaise dont je ne peux me débarrasser … Je me trouvais dans une rue où il y avait un corbillard derrière lequel se tenait un jeune homme blond aux yeux très clairs, vêtu d’un costume bleu à boutons de métal. Je le revois très distinctement…
Vous parlait-il ?
Non. Il me souriait en me regardant fixement et m’invitait d’un geste à monter dans cette voiture des morts… Je me suis réveillé très oppressé…

La jeune Anglaise s’intéressait aux sciences métaphysiques. Il lui arrivait même, lorsqu’elle était à Londres, d’aller écouter les conférences faites par des membres de la Society for Psychical Research. Elle conseilla au romancier de noter son rêve sans en omettre le moindre détail.

Peut-être, dit-elle, a-t-il une signification que vous découvrirez un jour…

Docilement, Sienkiewicz suivit le conseil de son amie

Le lendemain matin, lorsqu’ils se retrouvèrent sur la plage, la jeune Miss remarqua que l’écrivain paraissait préoccupé. Elle le questionna.

Vous n’allez pas me croire, dit-il, mais j’ai fait cette nuit le même rêve qu’hier. Le jeune homme que je vous ai décrit, vêtu de façon identique, m’invitait en souriant à monter dans un corbillard. Je reculais, mais il avançait vers moi et tendait la main pour m’agripper… C’était horrible ! Je me suis réveillé en sueur. Croyez-vous que cela annonce que je cours un danger ?

La jeune fille le rassura, disant qu’il était bien difficile de savoir quand on avait affaire à un rêve prémonitoire et que les spécialistes eux-mêmes étaient incapables de se prononcer. Puis ils parlèrent d’autre chose.

Mais le lendemain matin, lorsque la petite Anglaise sortit de son hôtel, elle trouva Sienkiewicz encore plus déprimé que la veille.

Que vous arrive-t-il ? Ne me dites pas que vous avez encore fait le même rêve ?
Si ! Exactement le même ! C’est épouvantable et ce corbillard me hante. Je sais que je vais y penser toute la journée, comme hier et comme avant-hier.

La petite Anglaise lui prit le bras.

Aujourd’hui, je ne vous quitte pas. Ce matin, nous allons nous promener, à midi, vous m’inviterez à déjeuner, et ce soir, nous dînerons ensemble…

A minuit, lorsqu’ils se quittèrent, Sienkiewicz souriait:

Merci ! Grâce à vous, je crois que je vais passer une nuit sans cauchemar…

Le lendemain, à huit heures, la jeune fille était devant la porte de l’hôtel du romancier, un peu anxieuse.

Alors ?
Fini ! J’ai rêvé de vous ! …

Sienkiewicz resta encore quelque temps à Biarritz sans que son étrange rêve revînt le tourmenter. Puis un soir, il fit de tendres adieux à la petite Anglaise et prit le train pour Paris où l’on préparait une adaptation théâtrale de Quo vadis ?

Là, il s’installa dans un hôtel de la rue de Rivoli. Vers midi, il voulut aller déjeuner, quitta sa chambre et se dirigea vers l’ascenseur. La cabine était justement à l’étage et le liftier tenait la grille ouverte. Sienkiewicz s’arrêta, horrifié, car le garçon, un adolescent blond aux yeux clairs qui le regardait fixement en l’invitant à entrer dans l’ascenseur était le personnage qu’il avait vu en rêve. Même costume bleu, mêmes boutons de métal, même sourire étrange, même geste de la main…

Epouvanté, l’écrivain fit demi-tour et se précipita vers l’escalier qu’il descendit en courant. Arrivé au rez-de-chaussée, il entra dans la salle de lecture et se laissa choir dans un fauteuil.

A peine s’y trouvait-il qu’il entendit un fracas si épouvantable qu’il perdit connaissance. Quand il revint à lui, des gens couraient dans le hall et un employé lui apprit que l’ascenseur venait de s’écraser sur le sol.

Il se leva, se fraya un passage dans la foule et vit des corps étendus sur le tapis. Au milieu d’eux, il reconnut tout de suite celui du liftier blond au costume bleu orné de boutons de métal…

« Nouvelles histoires extraordinaires. » L. Pauwels & G. Breton, Albin Michel, 1982.