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Le poltron

rognolet

Quand Robespierre, pour s’organiser une apothéose, eut décrété une fête à l’Être-Suprême, il voulut se mettre à même de figurer dignement dans cette solennité de son invention. Y paraître à pied eut été trop bourgeois. Dans un char eut été trop empereur romain. C’est donc à cheval qu’il fallait qu’il se montrât. Malheureusement l’avocat d’Arras manquait de tout talent équestre.

« Qu’à cela ne tienne, se dit-il , avec un peu de temps, d’argent et d’adresse, j’y parviendrai bien. »

Il oubliait le courage. Il en faut peu, mais il en faut toutefois pour affronter la vaillante bête. Et ce peu de courage, Robespierre ne l’eut pas. C’est au parc de Mousseaux qu’il allait pour prendre ses leçons et pour se donner, à tant le cachet, la dignité réclamée pour sa future dictature. On avait choisi le cheval le plus soumis, une vraie haquenée de noble dame. N’importe, Robespierre eut peur. Vingt fois il renouvela l’épreuve, et toujours inutilement. Il dut y renoncer. Aussi, à la fête de l’Être-Suprême, il parut à pied, un bouquet à la main.

Ne croyez pas que cette anecdote a été inventée. Un historien de la révolution, M. Paganel, a parlé de ce fait trop inconnu :

« C’est une chose bien étrange, dit-il, que Robespierre, si hardi d’ailleurs, n’ait jamais pu se résoudre à monter à cheval. Qu’il ait osé de loin, aspirer au pouvoir suprême, et qu’il soit resté glacé de frayeur devant l’animal le plus courageux et le plus nécessaire pour les grandes entreprises. Qu’il ait tracé et presque exécuté un système de dépopulation, dont la simple conception suppose le sang-froid le plus imperturbable, et qu’après plusieurs épreuves faites au jardin de Mousseaux, il ait, timide et tremblant, renoncé à guider les rênes d’un cheval doux et docile. »

On en parla dans Pari , mais bien bas et sans rire, quoique la chose y prêtât bien. Pas un théâtre n’osa risquer le plus petit trait contre le cavalier poltron. Le Cirque eut seul le courage de la parodie. Il est vrai que seul aussi il avait les moyens de la faire complète. Et cette parodie, cette farce, s’est jouée pendant plus de soixante ans devant un public ignorant ce qu’elle cache, et qui dans les premiers temps en eût certes tremblé, s’il eût pu le savoir.

Le cavalier peureux porte encore aujourd’hui un costume à peu près pareil à celui que devait porter Robespierre. On aurait bien voulu pouvoir aussi lui donner son nom, mais c’eût été trop d’audace, on n’osa pas. On s’en tint pour la ressemblance à la première syllabe. Le tailleur, héros de cette farce terrible, s’appelle Rognolet.

« L’Argus et le Vert-vert réunis. » Lyon, 1857.

Une simple faveur

lavoisier-tribunal

Lavoisier, le créateur de la nouvelle théorie chimique , quoique bien plus occupé de recherches savantes que d’affaires politiques, avait été, comme tant d’autres victimes de la révolution , jeté dans un cachot. Condamné à mort, sans murmurer, il avait demandé une seule grâce : que l’exécution n’eût lieu que dans quelques jours, qui lui suffiraient pour terminer un ouvrage très utile peut-être à la science.

La république , lui avait répondu le farouche accusateur public, n’a pas besoin de science, mais elle veut que la justice ait son cours.

Et le lendemain, Lavoisier devait être guillotiné.

L’Athénée, malgré les orages révolutionnaires, tenait encore quelques séances. Fourcroy arrive à la réunion qui avait lieu le jour de cette cruelle condamnation, et, les larmes aux yeux, il annonce qu’il n’a pu l’empêcher. Lalande, Berthollet, Darcet, Desaulx, Lamarck, Lebrun, Cuvier, Brongniart, qui étaient présents , sont consternés. On se demande d’abord, mais en vain, s’il n’y avait aucun moyen d’arracher à la mort l’illustre chimiste.

Eh bien, s’écrie l’un d’eux, si nous ne pouvons sauver cette tête vénérable, nous pourrons, du moins, la couronner. Qu’une députation du  Lycée (l’Athénée) pénètre dans le cachot de notre pauvre collègue, et lui donne ce dernier témoignage de nos regrets et de notre admiration !

Ce projet, dont l’exécution était si menaçante pour ceux qui s’y dévoueraient, fut accueilli d’une voix unanime. Nous n’avons pu savoir quels furent les hommes qui exposèrent leur vie dans cette députation funèbre ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils réussirent à parvenir jusqu’au malheureux condamné ; c’est que son cachot retentit de leurs généreuses acclamations ; et Lavoisier, en marchant à la mort, emporta l’assurance qu’il laissait un grand souvenir, des amis et des admirateurs. Du reste, le dévouement des membres du Lycée ne fut fatal à aucun d’eux.

Le lendemain de l’exécution de Lavoisier, le grand mathématicien Louis de Lagrange commente : 

Il ne leur a fallu qu’un moment pour faire tomber cette tête et cent années, peut-être, ne suffiront pas pour en reproduire une semblable.

« Journal des beaux-arts et de la littérature. »Paris, 1839.

Le Vengeur

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Au début des guerres de la Révolution, un vieux navire faisait encore partie de la marine française. Ce vaisseau avait été offert au roi, dans les premières années du XVIIIe siècle, par une riche châtelaine bretonne, qui voulait ainsi venger la mort de son fiancé, officier de marine, tué par les Anglais.

En 1791, ce navire était rattaché à une escadre chargée d’escorter un convoi de blé qui venait d’Amérique. Les Français rencontrèrent les Anglais et un combat s’engagea au large de Brest. De même qu’un corps débile peut renfermer une âme indomptable, la carcasse pourrie du Vengeur, animée par l’esprit héroïque et la foi ardente de ses défenseurs, résista à outrance : mais le navire succomba malgré sa courageuse défense et s’abîma dans les flots aux cris de « Vive la République ! » poussés par une grande partie de l’équipage qui n’avait pas quitté le bord.

Ce fut aussi aux cris de « Vive la République ! » que des vaisseaux ennemis furent capturés par des escadrons français. Ce fait d’armes invraisemblable fut accompli par les hussards de Pichegru qui s’emparèrent pendant le rude hiver de 1792, de la flotte hollandaise prise dans les glaces du Zuyderzée.

« Maman les petits bateaux. » Texte & dessins par André Hellé. Paris, 1928.
Peinture attribuée à Jean-Jacques-François Taurel.