Roland de Roncevaux

Le lévrier Roland et l’ours Ganelon

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Tout le jour, le soleil vertical a transpercé de ses flèches les chevaliers enfermés dans leur cuirasse et jeté sur les lourds destriers des hordes bourdonnantes d’insectes. Hommes et bêtes voient avec soulagement le soleil disparaître derrière les montagnes abruptes des Pyrénées. Tandis que la nuit, charitablement, coule sur eux, ils organisent leur camp à la sortie de l’étroite vallée qui, plus loin, s’ouvre vers la « doulce France ».

Nous sommes le 14 août 778. Sous sa tente, Charles, « le puissant empereur », s’est englouti dans l’inconscience d’une moite torpeur. Il songe.

Il est aux larges portes de Cize. Il tient dans son poing sa lance de frêne. Et voilà que le comte Ganelon la lui arrache, la secoue et la brandit avec une telle fureur que, vers le ciel, en volent les éclats. Que deviendra Charles, privé de son arme ? Il n’a pas le temps de se poser la question. L’aile noire du sommeil l’a déjà transporté en son palais d’Aix-la-Chapelle. Se dresse, à son côté, un ours qui le mord cruellement au bras droit. Bondit un léopard qui lui déchire le corps des griffes et des dents. Mais de la salle accourt un lévrier, au galop et par bonds. Il tranche à l’ours l’oreille droite et, plein de colère, s’en prend au léopard.

Qui sortira vainqueur du sauvage combat ? Le dormeur s’agite mais ne se réveille pas …

C’est ainsi que Turoldus, l’auteur présumé de La Chanson de Roland, décrit le rêve fait par Charlemagne quelques heures avant le drame de Roncevaux. Dès le lendemain, il sera confirmé par la félonie de Ganelon : celui-ci figuré par l’ours s’est allié au léopard, l’émir sarrasin, pour trahir Roland, le lévrier fidèle et courageux.

Deux autres rêves sont également relatés. Toujours, très habilement, situés à des points cruciaux du récit. Dans l’un, Charles se voit pris dans un orage de fer et de feu. Des animaux fantastiques, tout droit sortis du répertoire héraldique, ours et léopards mais aussi serpents, griffons et dragons, se jettent sur ses troupes. Lui-même tente de les secourir. Il en est empêché par un lion qui se précipite sur lui. Encore endormi, il ignore l’issue de cet affrontement nocturne. Mais celui-ci annonce la bataille qu’il livrera, au jour levé, contre les Sarrasins, monstres menés par l’émir Baligant, symbolisé par le lion dévorant. Le troisième songe survient dans la dernière partie du roman, alors que se discutent la culpabilité et le châtiment de Ganelon. L’empereur voit un ours enchaîné, entouré de trente autres. Et il assiste au combat du plus grand des plantigrades contre un lévrier.

Ce rêve est, comme les deux autres, prémonitoire. Car le lendemain, le défenseur de Ganelon, l’ours géant, chef de son clan et des trente membres de sa famille, affronte dans une sorte de « Jugement de Dieu » l’un des preux de Charles, son  » champion « , qui réclame vengeance au nom de Roland. Le duel à mort se terminera par la victoire du lévrier et par le supplice du traître Ganelon, écartelé par quatre chevaux.

Bien entendu, les rêves qui parsèment La Chanson de Roland sont un effet de l’art. Le poète s’en sert pour avertir le lecteur des dangers qui guettent ses héros tout en attisant le suspense. Il n’a certes pas pu recueillir ce récit de la bouche de l’intéressé, ni même en avoir eu connaissance par un proche témoin, et ce pour la bonne raison qu’il compose son épopée trois siècles environ après l’événement ! Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une des « licences poétiques » que s’accorde maître Turoldus. La réalité est tout autre.

Tout d’abord, en 778, Charlemagne n’est point empereur: il ne sera couronné, à Rome, qu’en l’an 800, par le pape Léon III. Ensuite il ne porte pas de « barbe fleurie »: on ne voit pas le moindre poil à son menton qu’il gardera toujours parfaitement glabre. Ajoutons qu’il n’a pas atteint (et n’atteindra jamais) l’âge de deux cents ans que lui attribue généreusement l’écrivain. Par ailleurs, à l’époque des faits, Charles est un solide gaillard de trente-six printemps. Depuis la mort de son frère Carloman, une douzaine d’années plus tôt, il règne sans partage. Il ne cesse de guerroyer pour agrandir son empire, de légiférer pour asseoir son pouvoir, et de convertir pour établir la vraie foi.

A force d’expéditions tous azimuts, il est ainsi venu à bout des Lombards, des Germains, des Slaves et même des Avars, terribles descendants des Huns. Au Nord, à l’Est, à l’Ouest, il a assuré ses frontières en créant des « marches » administrées par des comtes, tel Roland qui tient, à l’Ouest, celle d’une Bretagne fort remuante et très sommairement christianisée. Seul le Sud lui résiste. Pieux jusqu’à la bigoterie, grand constructeur d’églises et de monastères, défenseur inconditionnel de la papauté, Charles se conduit en évangéliste, à sa manière, un peu rude il est vrai, puisqu’il ne laisse d’autre choix à ses vaincus que la mort ou le baptême. Il ne met guère de souplesse que dans ses mariages fort bien « arrangés », dans ses respectueuses (mais fermes) négociations avec la papauté et ses tractations diplomatiques (une fois n’est pas coutume) avec le calife de Bagdad pour que celui-ci concède aux Francs la garde des Lieux Saints.

Pour parfaire son œuvre, il ne lui reste plus qu’à arracher l’Espagne à l’Islam. Hélas, en dépit de ses incursions dans la péninsule, qui prennent avant la lettre des allures de croisade, et des efforts de son fils Louis, qui conquiert, perd et reconquiert tour à tour Tarragone, Huesca, Barcelone ou Tortosa, Charles ne réussira pas à rejeter à la mer l’émir omeyade de Damas, Abd-el-Rahman, qui règne à Cordoue. La Chanson de Roland n’est qu’un épisode de cette longue histoire, parsemée de passagères victoires et de cuisants échecs, déformée par la tradition orale, transformée peut-être en cantilène, et transmise de génération en génération avec les ajouts qu’on imagine, suscités par la nostalgie d’une grande époque révolue ou par des événements d’actualité comme les expéditions des comtes du Midi de l’autre côté des monts ou l’instauration du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle.

On comprend donc que le poète ait pris quelques libertés avec l’Histoire. Mais l’on peut s’interroger sur un point. Pourquoi a-t-il éprouvé le besoin d’introduire si régulièrement, dans son récit, des rêves prémonitoires ? La réponse peut surprendre: pour « faire vrai ». Oui, en cet obscur Moyen Age, le rêve est, plus que la froide exactitude, porteur de vérité. En font foi les histoires tirées de la Bible et les vies des saints.

Le songe doit être pris en considération. Tout particulièrement lorsqu’il advient à un personnage haut placé. Celui d’un manant compte pour rien et celui d’une femme pour moins que rien, d’autant, rappelons-le, qu‘ »elle n’a pas d’âme ». Mais celui d’un clerc, d’un chevalier, a fortiori d’un prince ou d’un roi est doté d’un capital de confiance que nul ne conteste.

La Chanson de Roland, où les rêves de l’Empereur sont tous prémonitoires, ne fait donc que confirmer une idée reconnue par tous à cette époque. Idée, d’ailleurs, si fortement ancrée que certains ne tardent pas à y voir un moyen de pression sur le gouvernement de l’Etat ou la conduite des grands. D’où le pieux stratagème mis au point par l’évêque de Bâle pour dénoncer la vie privée de Charlemagne. Celui-ci fait scandale auprès des tartufes de son temps qui s’indignent de voir se succéder les épouses, se suivre les concubines et se multiplier « les bâtards ». Mais personne ne se hasarde à chapitrer le souverain à propos de ses appétits sexuels démesurés.

Le bon prélat décide donc, fort astucieusement, de faire connaître urbi et orbi le songe d’un moine de l’abbaye de Reichenau. Celui-ci a vu, dit-il, l’empereur torturé, si l’on ose dire, « par où il a fauté », tout comme aux chapiteaux des églises les pécheurs ont le sexe dévoré par des démons griffus ou les pécheresses les seins déchirés par des créatures de l’Enfer.

Il est sûr que chacun comprit l’allusion mais elle n’impressionna guère l’impérial chaud lapin qui continua, jusqu’à ses vieux jours, de mener sa vie privée sur le mode torride. Après tout, il n’avait pas fait ce rêve lui-même ! L’Eglise ne lui tint pas rigueur de sa désinvolture.

En 1165, peu de temps avant que Turoldus ne taille sa plume pour rédiger La Chanson de Roland, et à la suite de l’intervention de Frédéric Barberousse, l’empereur Charlemagne fut canonisé.

« Les grands rêves de l’Histoire. »  H. Renard & I. Garnier, Michel Lafon, 2002.

Durandal, l’épée de Roland

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chapelle Notre-Dame de Rocamadour
La chapelle Notre-Dame de Rocamadour. photo: dansmabonjotte.canalblog

Suspendu à un rocher à pic dominant la gorge de l’Alzou, le village de Rocamadour est l’un des hauts lieux de pèlerinage Français.

D’après la légende, on aurait retrouvé en 1166, dans une grotte, le corps miraculeusement intact de saint Amateur (ou Amadour), lequel donna son nom au site. Dès lors, Rocamadour, consacré  » rocher marial de l’Europe  » (on vient y adorer une Vierge noire) attira de l’Europe entière et même de Proche-Orient des milliers de de pèlerins, parmi lesquels Raymond Lulle, saint Bernard et des rois de France .

Une autre légende entoure le rocher mystique, celle du célèbre paladin Roland, pair de Charlemagne vaincu par les sarrasins dans les Pyrénées, au VIIIème siècle. Lors de la bataille de Roncevaux, qui lui fut fatale, Roland aurait lancé sa fameuse épée Durandal, en criant que là où elle tomberait, Rocamadour serait.

épée-Durandal
L’épée de Durandal. Photo: alexdesign.free.fr

De fait, l’épée est toujours visible, fichée dans le rocher, à proximité du toi de la chapelle Notre-Dame. Pour l’apercevoir, il vous aura fallu, à l’exemple des pèlerins du Moyen Age, gravir les 216 marches du grand escalier qui conduit du village aux sanctuaires dédiés à saint Amadour; pas moins de sept églises et chapelles en tout.

Un chemin de pénitent qui est aussi un retour aux origines, où se conjuguent les héritages chrétien et chevaleresque.

« A la découverte de la France mystérieuse. »  Sélection du Reader’s Digest, 2001.