Rossini

Le petit tailleur

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petit tailleurComme tous les corps de métiers, celui des tailleurs a son échelle sociale : une aristocratie qui trône dans la vitrine lumineuse du boulevard; un tiers état qui vit bourgeoisement dans les boutiques des petites rues, et un prolétariat qui végète au fond d’allées humides, dans l’ombre des échoppes.

Ceux qui appartiennent à cette dernière catégorie n’ont pas la vie heureuse. Ils mènent une existence râpée, si l’on peut s’exprimer ainsi. Le plus souvent, leur état ne suffit pas à les faire vivre, et au risque d’être traités de cumulards, ils remplissent encore les modestes fonctions de concierge. Sur la porte bâtarde s’étale leur enseigne primitive : Le concierge est tailleur, fait le vieux. Les ambitieux y ajoutent: et le neuf; mais il est bien rare que des étoffes toutes fraîches se hasardent sous leurs ciseaux grossiers.

Le vieux, voilà ce qui domine. Vieux habits troués aux coudes et chauves sur toutes les coutures, vieux gilets usés par le frottement d’un bureau, vieux pantalons couronnés, sans fonds et sans ressources, c’est là que toutes les défroques viennent chercher une jeunesse factice sous l’artifice des coups de fer et des reprises fantasques.

Avoir toujours la misère sous les yeux, vivre dans un coin sans air et sans soleil, cela n’est pas fait pour donner des idées roses. Aussi faut-il que le petit tailleur ait de la philosophie. Assis à la turque, sur son établi, il tire son fil ciré et manie ses gros ciseaux en chantonnant des airs monotones. A force de vivre sur une table, toujours penché, son corps finit par se déformer. Son front se dégarnit, et il a je ne sais quel air de vieil oiseau déplumé dans une cage.

Ses distractions sont rares. De temps en temps, il allume sa vieille pipe, pas trop souvent, le tabac est si cher. C’est son plus grand plaisir. C’est même le seul, car les belles promenades dans les bois ne sont pas faites pour lui. Le dimanche, quand toutes les boutiques se ferment, il faut qu’il reste. Maudissant le cordon qui l’attache au rivage, il vient respirer un moment l’air chaud de la rue, assis à côté de la porte.

tailleurDans ce milieu terne, les moindres incidents prennent une importance exceptionnelle. Ces pauvres artisans se font des petits bonheurs avec rien. Leur amour-propre se flatte de peu. Qu’un personnage connu, artiste ou littérateur, un homme enfin dont on parle dans les journaux, vienne lui confier une menue besogne, cela lui fait l’effet d’un rayonnement. Ce jour-là, le petit tailleur grandit de cent coudées. Il chanterait volontiers sa gloire sur les toits; mais, à défaut des trompettes de la renommée, il emploie les petits moyens dont il dispose pour faire connaître au monde l’honneur qu’il a reçu. C’est ainsi que l’on a pu voir sur l’enseigne d’un petit tailleur de Passy, ces mots en grosses capitales : FOURNISSEUR DE ROSSINI.

Le grand compositeur lui avait confié, la veille, un pantalon usé pour en faire une paire de guêtres neuves.

René Delorme. « Musée universel. » Paris, 1873.

Outrecuidance

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chêne et roseauM. Armand de Pontmartin raconte dans la Gazette de France une anecdote amusante de la vie de Lebrun, suivie de quelques très jolis vers de lui fort peu connus :

Il dînait un soir chez mademoiselle Mars avec un groupe d’artistes, de journalistes et de poètes. On parlait de l’incroyable  outrecuidance d’un jeune compositeur nommé Rossini, qui avait osé refaire le Barbier de Séville de Paisiello.

 A-t-on idée de cette-folie ? disait Berton.
— Je retiens d’avance une place au parterre des
Bouffes pour le siffler comme il le mérite, ajoutait Andrieux.

M. Lebrun, toujours habile à flairer le succès, essayait de défendre l’audacieux sacrilège.

 Voyons ! lui dit enfin la maîtresse de la maison, vous avez, mon cher ami, beaucoup d’esprit et de talent. Eh bien ! oseriez-vous refaire… par exemple… (elle chercha un instant) le Chêne et le Roseau ?…

M. Lebrun de-vint rêveur et ne parla plus que par monosyllabes. Une demi-heure après, il parut sortir de sa distraction, s’approcha d’une table, et crayonna les vers suivants :

— De mes rameaux brisés la vallée est couverte,
Disait au Vent du nord le Chêne du coteau;
Dans ton courroux, barbare, as-tu juré ma perte,
Tandis que je te vois caresser le roseau ?

— J’ai juré, dit le Vent, d’abattre le superbe
Qui me résiste comme toi,
Et de protéger le brin d’herbe
Qui se prosterne devant moi.
Avise aujourd’hui même à désarmer ma haine,
Ou j’achève aussitôt de te déraciner.
— Je puis tomber, reprit le Chêne,
Mais je ne peux me prosterner !

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1874.

Rossini au boulevard 

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guillaume-tell

Georges Cain a conté l’anecdote.Elle prouve que si Rossini ne fut pas prophète en son pays à la première du Barbier de Séville, il le fut à Paris au lendemain de Guillaume Tell

Ce samedi d’août, à minuit, le boulevard Montmartre fut envahi par la foule, qui se  massa devant le numéro 10, surnommé « la boîte aux artistes », à raison de la qualité  d’un grand nombre de locataires. 

C’étaient les spectateurs sortant de l’Opéra, en grande toilette, bientôt suivis d’un groupe d’apparence bizarre, de gens porteurs de paquets. Les paquets étaient les instruments. Les porteurs étaient les musiciens de l’orchestre ! Leur chef Habeneck parut : tous venaient fêter Rossini par une sérénade à l’italienne ! On joua l’ouverture de Guillaume Tell, puis les trois créateurs, Dabadie, Nourrit et Levasseur chantèrent le trio du serment. Ensuite ils entonnèrent, à l’occasion de son départ, la cantate : 

Le ciel natal, hélas,  ♪
T’envie à nos climats;
♫ Tu nous quittes, mais ton génie
Ne nous quittera pas. ♫

Le plus amusant, c’est que Rossini n’était pas chez lui. Il arriva, voulut forcer les barrages. 

Je suis Rossini. 
— Allons donc! Tenez-vous tranquille ! On ne nous la fait pas ! 

« Comoedia. » Paris, 1920. 

Rossini et la Patti

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adelina-patti

Peu de temps après les débuts de la Patti à Paris, Rossini, qui n’allait jamais à un « spectacle », comme l’on disait alors, voulut entendre le petit prodige à la mode.

Adelina s’en fut donc un soir chez l’illustre maestro, accompagnée de l’inévitable M. Straskosch. Elle chanta l’air du Barbier tout enguirlandé de fioritures.

Charmant ! divin ! s’écria Rossini. Puis se penchant vers son voisin, et tout bas :
Qu’est-ce qu’elle a chanté là ?
C’est l’air du Barbier !
Allons donc !
Je vous assure.
Je ne l’ai pas reconnu.
C’est, qu’il est un peu arrangé par M. Straskosch.
Alors, répliqua Rossini, c’est l’air du Barbier straskoschonné !

« L’Universel : magazine hebdomadaire illustré. »  Paris, 1903. 

Coup de pouce

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Alessandro-Sanquirico

En 1825, la veille de la première représentation d’Il Crociato, opéra de Meyerbeer, l’auteur, vivement préoccupé du sort de son ouvrage, rencontre Rossini, qui, venant à lui tout empressé :

Eh bien ! dit-il, voilà un beau succès qui se prépare pour vous.
— Entre nous, réplique Meyerbeer, je parierais pour une chute.
— Allons donc ! moi je parierais pour un succès, et un grand succès même.
— Vous ?
— Moi, parole d’honneur !
— Pariez-vous cent louis ?
— Je les tiens !
— Donc à demain soir.
— A demain soir !

Le jour de la représentation, Rossini était dans une stalle de balcon au premier rang, bien en vue, élégamment vêtu, contre sa coutume, frisé, portant jabot et gants jaunes, enfin rayonnant… A chaque morceau, il battait vivement des mains et la salle entière de faire comme lui. Le succès fut complet.

Le lendemain Meyerbeer lui envoya les cent louis du pari avec une lettre de remerciement.

« Musée des familles. »  Paris, 1897.
Illustration : Alessandro Sanquirico.