russie

Toujours kif-kif

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trotskyVoici une anecdote racontée par Jean Béraud dans son livre Ce que j’ai vu à Moscou qui a fait tant de bruit.

A Kiev, M.Trotsky prononça un discours. On donna ensuite la parole aux contradicteurs. Chose surprenante, il s’en trouva un seul, l’ouvrier Efimoff… Ce travailleur parut à la tribune, une canne à la main. 

— Camarades, dit-il vous voyez cette canne. Elle va raconter l’histoire de la Révolution russe. Avant la Révolution, le pays était gouverné par les aristocrates, que vous représente la poignée de cette canne. Le fer que voici, c’étaient les forçats. Le milieu, c’étaient les ouvriers et les paysans. 

Il se tut, retourna la canne : 

La Révolution est faite, camarades. Les aristos sont en bas, les forçats en haut… et vous n’avez pas changé de place. 

J’allais oublier ce détail, consigné par le narrateur : L’ouvrier Efimoff, de Kiew, fut passé par les armes dans la semaine qui suivit.  

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Le crâne et le marteau

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marteauIl faut avouer que les médecins russes ont de singulières façons de soigner le pauvre monde. 

Il en est un qui nourrit exclusivement ses phtisiques de lard fumé, en guise d’huile de foie de morue… Le fait est que toutes les graisses constituent autant d’aliments respiratoires, de premier ordre. C’est peut-être même pour cela que les Cosaques, qui passaient avant Cronstadt pour manger la chandelle, s’en vont si rarement de la poitrine. 

Un autre médecin russe, M. von Stein, avait imaginé de guérir le mal de dents en fourrant dans la bouche du patient une petite lampe électrique à incandescence (comme qui dirait une poire d’angoisse) tout allumée. 

En voici un troisième, le professeur Dourdouki (deMoscou) qui propose, pour guérir la migraine, un remède original, auquel on ne saurait, au pis-aller, refuser le mérite d’une extrême simplicité. Cela consiste tout bonnement, en effet, à taper à coups redoublés sur la tête du malade…

Il est bon d’ajouter, au surplus, que c’est le hasard seul qui a mis le professeur Dourdouki sur la piste de l’étrange et précieuse méthode. 

Examinant un beau jour un client qui se plaignait d’une céphalalgie atroce, il en vint à lui percuter le crâne, comme cela se fait pour la poitrine, afin de voir s’il n’y aurait pas sous derme quelque lésion perceptible. Quel ne fut pas son étonnement quand il eut terminé cet examen, au bout de deux ou trois minutes, d’entendre le malade lui déclarer que la souffrance avait brusquement cessé, raflée, pour ainsi dire, avec la main ! coup-marteauIl n’y avait pas à en douter, c’était bien à l’action mécanique du tapotage qu’il fallait attribuer cette analgésie subite et miraculeuse. Le professeur Dourdouki a, au surplus, recommencé souvent l’expérience, qui lui a toujours donné le même succès, toutes les fois, à tout le moins, que le mal de tête n’était pas dû à une lésion matérielle. Aussi,  depuis, la percussion fait-elle couramment partie intégrante de son manuel opératoire. 

Rien de plus facile à suivre, même en voyage, que ce traitement, qui, paraît-il, s’il ne guérit pas définitivement l’endolori, a, au moins, l’immense avantage de provoquer, comme par l’opération du Saint-Esprit, un soulagement instantané. Il faut taper doucement, avec un ou deux doigts mais on pourrait apparemment employer aussi bien un léger marteau d’aluminium en augmentant graduellement l’intensité des coups, de façon à produire une sorte de massage vibratoire, comme avec le casque de M. Charcot. 

Le procédé ne s’applique pas seulement aux céphalalgies rebelles : il n’est pas moins efficace, à ce qu’il paraît, contre les douleurs musculaires des névropathes. Avis aux amateurs 

Qui sait si la méthode ne s’élargira pas encore, et s’il n’y a pas là le germe de toute une thérapeutique aussi inédite que révulsive ? Une bonne fessée, au demeurant, c’est peut-être encore le meilleur moyen de corriger les humeurs peccantes et de conjurer le mauvais sort. 

Mais il va de soi que c’était au pays du knout que, tout naturellement, l’idée devait éclore. 

« Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche. » Paris, 1893.

Songe suspect

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raspoutine

Un des officiers de la mission française en Russie confiait  cette histoire, qu’il faut se hâter de raconter, tant que Raspoutine est mort. Voici :

Le grand-duc Nicolas étant généralissime, feu Raspoutine vint un jour s’installer à son quartier-général. Le personnage ne revenait point au grand-duc. Mais il était nanti d’augustes protections et il fallait le subir. Raspoutine s’adjugea un des meilleurs logements du train de l’État-major et parut à la table du grand-duc, silhouette inquiétante et crasseuse, dont se méfiaient les uniformes. Puis il commença à donner sur les opérations, qu’on était bien forcé de discuter quelque peu en sa présence, des avis singuliers et qui portaient sa marque.

La sainte Vierge, disait-il, venait de lui apparaître en songe la nuit précédente, à lui Raspoutine. Elle lui avait révélé, tantôt que l’ennemi attaquerait prochainement sur tel ou tel point du front et qu’il fallait y envoyer d’urgence toutes les forces disponibles. Tantôt qu’une retraite s’imposait ici ou là, malgré des succès, qui n’étaient qu’apparence. Tantôt que tel chef devait au plus vite être privé de son commandement, sous peine de désastres futurs, etc.

Ces avis, que le grand-duc eût tolérés s’ils n’avaient été que le témoignage d’une grossière ignorance en matière stratégique, lui semblèrent bientôt d’une compétence suspecte, et soufflés par des gens, dont les intérêts n’étaient peut-être point tout à fait ceux de la Russie. Il attendit encore une apparition. Comme Raspoutine en terminait le récit :

 Père Raspoutine, dit à son tour le grand-duc de sa voix grave, figurez-vous que, moi aussi, la nuit dernière, j’ai fait un songe. J’ai rêvé que je vous rencontrais dans cette forêt. Mais, ce qui est curieux, c’est que vous y étiez pendu à un arbre, par quatre mètres de chanvre ! 

Et le grand-duc alluma tranquillement une cigarette. A partir de ce moment, Raspoutine cessa de donner son opinion. Il quitta bientôt le quartier-général. Le grand-duc devait le quitter d’ailleurs, lui aussi, peu de temps après, ce qui ne fut sans doute pas une simple coïncidence.

Il y a des gens pour prétendre que Raspoutine est ressuscité sous un autre nom. En ce cas, il faut espérer, pour la Russie, qu’il ne sera point, cette fois, pendu seulement en rêve.

« La Pomme cuite. » Paris, 1917.

Il ne s’est rien passé dans la nuit du 4 août

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Alors que la nuit du 4 août 1789 vit l’abolition des privilèges, celle du 4 août 1936 ne vit rien se produire de sensationnel. Bien que les comètes aient « mauvais œil », du moins selon les croyances populaires, celle du 4 août 1936 est passée impunément tout près de la Terre, à peine à 26 millions de kilomètres. A la vérité, personne, cette fois, n’eut peur, et l’époque n’est plus où les comètes étaient considérées comme de sinistres présages de cataclysmes, de morts subites de personnages illustres, d’épidémies, de guerre, et même de la fin du monde !

Donc, cette comète Peltier, ainsi nommée du nom de l’astronome amateur américain qui l’a retrouvée et signalée au début de cette année, ne nous a apporté aucune des catastrophes redoutées. A moins qu’on ne lui attribue la guerre civile d’Espagne, ou le triste été que nous subissons. Le 8 juillet, elle est passée à son périhélie, c’est-à-dire au point de son parcours le plus rapproché du soleil, et l’autre nuit, celle du 4 août, elle était donc à sa plus courte distance de notre monde, c’est-à-dire qu’à part la lune elle était l’astre le plus rapproché de nous. On ne l’avait pas vue depuis Clovis, ce qui n’est rien d’ailleurs à côté de sa révolution autour du soleil qui dure quarante-cinq siècles !

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En tous cas, sa queue n’a pas balayé la Terre ! Les humains ont eu moins peur qu’en 1910, où l’idée de la fin du monde s’était terriblement ancrée dans l’esprit de beaucoup de gens. Une inquiétude singulière s’était manifestée, surtout en Hongrie, où plusieurs personnes mirent fin à leurs jours pour ne plus vivre dans l’angoisse.

« Je me suicide avant d’être tué, écrivait un Hongrois, je crains la mort apportée par un astre !« 

La panique fut d’ailleurs telle en Hongrie, que les instituteurs et les prêtres durent multiplier les conférences pour rassurer le peuple. Beaucoup pour faire bombance jusqu’à leur dernière heure, avaient vendu tout ce qu’ils possédaient, tant ils étaient certains de mourir le 18 mai, jour où le phénomène se manifesta. D’autres se jetèrent dans des puits, non sans avoir la précaution d’enfouir dans leurs poches, tout leur argent. Près de Trèves, en Allemagne, une mère devenue folle de terreur, noya son bébé, tandis qu’à Moscou les trois quarts des gens semblaient avoir été gagnés par la folie. Une grande dame jugea bon de s’adonner à l’alcoolisme pour ne rien « ressentir ». A Odessa des prières eurent lieu dans toutes les églises, pour supplier le ciel d’épargner le cataclysme à la Russie.

comète.

C’était la fameuse comète de Halley, visible tous les 76 ans. qui avait provoqué une telle alarme, et qui, d’après certains, annonça la mort du roi d’Angleterre Edouard VII.

La première fois qu’on l’observa, ce fut en 837. Lorsqu’elle apparut dans le ciel. l’Empereur Louis le Débonnaire, affolé, appela son « astronome » qui lui annonça un changement de règne et la mort prochaine d’un prince. Le fils de Charlemagne, qui en avait conclu que sa propre vie était en jeu se livra à la prière et au jeûne. Il devait mourir trois ans plus tard.

Ce fut la même comète qui se manifesta en 1066, lors du débarquement des Normands en Angleterre. Les chroniqueurs prétendirent qu’elle servit de guide aux envahisseurs. A Bayeux, on voit une tapisserie attribuée à la femme de Guillaume le Conquérant où est représenté le roi Harold entouré de ses sujets tournant les yeux vers le ciel et levant les bras vers l’étoile fatale annonçant la bataille d’Hastings.

En 1264, la terreur provoquée par la comète ne contribua pas peu à la mort du pape Urbain IV et en 1456 le pape Calixte III lança l’anathème sur la comète et les Turcs ennemis de la Chrétienté qui assiégeaient Belgrade. Le pontife avait prescrit des prières spéciales, et c’est de cette époque que date l’Angélus de Midi.

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« Voilà mes destinées qui m’appellent ! » s’était écrié Charles Quint en 1531. lorsque la comète qu’Halley devait si bien observer plus tard se signala à nouveau. Celui qu’on put un moment considérer comme le maître du monde abdiqua, et ayant pris la bure monacale pour remplacer sa pourpre impériale, il se retira au monastère de Yuste.

Au printemps de 1773, le bruit s’était répandu qu’une comète devait bientôt se trouver sur le chemin de la Terre, la heurter, et infailliblement la broyer. L’alarme fut vive, notamment à Paris bien que l’astronome Lalande s’efforçât de rassurer la population et malgré les railleries de Voltaire dont on se rappelle la strophe :

Comète que l’on craint à l’égal du tonnerre,
Cessez d’épouvanter les peuples de la Terre
Dans un ellipse immense achevez votre cours.
Remontez, descendez près de l’astre des jours,
Lancez vos feux, volez, et revenant, sans cesse,
Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

Déjà Molière par la bouche de Trissotin n’avait-il pas évoqué la frayeur qui causaient les terribles nébuleuses :

Nous l’avons en dormant, Madame, échappé belle !
Un monde près de nous a passé tout au long
Et chu au travers de notre tourbillon,
Et s’il eut en chemin rencontré notre Terre
Elle eut été brisée en morceaux comme verre !

Presque toujours l’annonce de ces phénomènes célestes jetait les peureux dans les monastères ou les poussaient à léguer leurs fortunes aux moines.

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Comme une humble servante, Catherine de Médicis allait consulter l’astrologue Ruggieri sur l’influence que les astres voyageurs pouvaient exercer sur l’avenir de ses fils.

Cependant, « les Filles de l’espace » sont quelquefois bienveillantes : la comète de 1811 coïncida avec de merveilleuses récoltes et surtout des vendanges prodigieuses.

H. Cossira.« Le Monde illustré. » juin 1936.

Incongruité

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maxime-gorki

Avant l’avènement du régime constitutionnel en Russie, il advint que Gorki fut emprisonné pour avoir participé à des manifestations dans la rue. Fédor Chaliapine raconte, à ce propos, une anecdote bien caractéristique : 

Quand on lui eut donné de l’encre et des plumes, Maxime Gorki, dans son cachot, se mit à écrire une comédie en cinq actes du genre le plus drolatique. Et ce travail le divertit lui-même à tel point qu’il lui échappa des éclats de rire bruyants. Cette hilarité insolite en un tel lieu attira  l’attention de la sentinelle qui se promenait dans le couloir. A un moment donné, le prisonnier vit le visage étonné du soldat s’encadrer dans le guichet de la porte verrouillée. Et Gorki rit encore plus fort.

Quand il fut mis en liberté, il avait déjà écrit trois actes.  

Gabriel Bernard. « Pages de gloire. » Paris, 1916.

Une bonne occasion de se taire

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alexandre-Ier

Au début du règne de Nicolas Ier, plusieurs conspirateurs, parmi lesquels le poète Relieff, furent condamnés à être pendus. Le poète fut amené le premier au gibet.

Au moment où, après lui avoir passé le noeud coulant, le bourreau monta sur ses épaules pour le lancer dans l’espace, la corde, trop faible, cassa, et Relieff roula sur l’échafaud ensanglanté et meurtri.

On ne sait rien faire en Russie, dit-il en se relevant sans pâlir, pas même tisser une corde.  

Comme les accidents de ce genre avaient pour conséquence ordinaire la grâce du condamné, on envoya quelqu’un au Palais d’Hiver pour connaître la volonté du tsar.

 Qu’a-t-il dit ? demanda Nicolas.
— Sire, il a dit qu’on ne savait pas même tisser une corde en Russie.
— Eh bien, reprit Nicolas, qu’on lui prouve le contraire. 

Victor Fournel. « Dictionnaire encyclopédique. » Paris, 1872.

Les artistes et les princes

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paderewski (2)

L’illustre pianiste Paderewski, nous raconte Comoedia, venait de jouer, au Palais d’Hiver, à Saint-Pétersbourg, devant un auditoire composé des plus hautes, personnalités de la cour. 

L’enthousiasme était immense. A l’issue du concert, le tsar Nicolas II fit mander dans sa loge le virtuose, désirant le féliciter lui-même :

Monsieur, lui dit-il vous êtes un admirable artiste, et la Russie s’honore de vous compter au nombre de ses enfants !  

Ignacy Paderewski se redressa et, regardant dans les yeux l’empereur de toutes les Russies :

Pardon, sire, dit-il, je ne suis pas Russe, je suis Polonais !  

Le lendemain, Paderewski était reconduit à la frontière allemande…

« Ma revue. » Paris, 1908.