Saint-Pétersbourg

Honoré et la Russie

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balzac-russieSait-on qu’Honoré de Balzac faillit être l’initiateur d’un rapprochement, tout au moins sentimental, entre la France et !a Russie ? C’était en 1843. Le marquis de Custine venait de publier son ouvrage : la Russie en 1839, quatre volumes in-octavo, où l’empire des tsars, la cour et ses tendances antiprogressistes étaient représentés sous des aspects peu engageants. 

L’Europe entière s’entretenait de cette audacieuse critique, et le tsar Nicolas Ier ne dissimulait point la peine que lui causait une telle publication. Exprima-t-il le désir d’en voir écrire la contrepartie ? On ne saurait dire. Mais le bruit se répandit, dans les milieux littéraires parisiens, que le puissant empereur, invoquant les écrivains français, attendait impatiemment que l’un d’eux relevât les imputations du marquis, pour la bonne harmonie des rapports entre l’empire russe et la monarchie française. 

Balzac, avec la spontanéité de son orgueil, se crut alors nettement désigné pour soutenir pareille cause. Il connaissait bien la Russie. Sans perdre de temps, il prit la poste et gagna Saint-Pétersbourg. 

Par malheur, il emportait avec lui sa légendaire vanité et ses prétentions nobiliaires. A l’empereur, duquel il voulait obtenir audience. il écrivit ceci : 

« M. de Balzac, l’écrivain, et M. de Balzac, le gentilhomme, sollicitent de Sa Majesté la faveur d’une audience particulière. » 

Le lendemain, un écuyer du palais s’arrêtait à sa porte. Et à Balzac, par avance gonflé comme un favori, il remettait un billet ainsi conçu, tracé de la main même de Nicolas Ier : 

« M. de Balzac, le gentilhomme, et M. de Balzac, l’écrivain, peuvent reprendre la poste quand il leur plaira. » 

L’anecdote fut contée par la Gazette d’Augsbourg. Tout penaud. Balzac s’en revint à Paris,où il oublia sa déconvenue dans quelque nouveau chef-d’oeuvre. 

« L’Aurore. » Paris, 13 novembre 1897.

Un potage sacré

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alexandre_3Nous trouvons dans une correspondance de Saint-Pétersbourg une amusante histoire. 

Avant de se rendre de Rovno à Spala, le tsar et la famille impériale ont visité le couvent de Pogaeff, dans lequel se trouvent les fameux ossements d’un saint très vénéré, saint Hiob. 

Selon l’usage, le tsar voulut embrasser ces saintes reliques, mais il ne fut pas peu surpris en constatant qu’on les avait vernies. Le prieur du couvent expliqua qu’ayant été prévenu de sa royale visite, il avait cru bon de faire passer une couche de vernis luisant sur les os et reliques. 

Le tsar n’était pas au bout de ses surprises. 

La famille impériale daigna accepter au couvent un déjeuner servi par le prieur et les moines les plus âgés. Après les hors-d’œuvre à la mode russe, un potage maigre fut servi auquel le tsar trouva un drôle de goût. Il demanda quelques explications au prieur, qui lui répondit :

En l’honneur de Sa Majesté, on a ajouté au potage une très sainte relique, la partie d’un os qui a appartenu à saint Hiob, mort en l’an 300.  

Le tsar en eut assez du potage et se garda bien de toucher aux autres plats, de peur de rencontrer encore des ossements plus ou moins saints. 

On rit beaucoup de cette aventure à la cour impériale.

« Le Grand écho du Nord de la France. » Lille, 24 septembre 1890.

Un beau discours

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tontons_flingueursTechltcheff, l’apôtre de l’antialcoolisme en Russie, vient de battre le record de l’éloquence à la Douma.

Pendant un discours de lui qui dura cinq heures, les députés et le président de la Chambre, convaincus des méfaits de l’alcoolisme et applaudissant son discours, se levèrent néanmoins plusieurs reprises pour aller ou buffet.

Un rédacteur de la Chambre compta que cinquante-quatre petits verres de vodka avaient été bus pendant le discours.

Gazette de Saint-Pétersbourg, 1911.
Illustration : « Les Tontons flingueurs », Georges Lautner, 1963. 

Baptême arrosé

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bapteme ortodoxeOn mande de Saint-Pétersbourg qu’une nouvelle secte vient de se fonder dans certaines provinces du Sud-Ouest de la Russie.

Se prévalant d’un mot de saint Jean-Baptiste, qu’ils interprètent à leur façon, les adeptes du nouveau culte remplacent pour le baptême l’eau par l’alcool. Il faut ajouter que le baptême s’accomplit en faisant absorber le liquide au néophyte qui doit boire autant de petits verres qu’il peut en supporter.

Les conversions à la nouvelle religion ne sont plus à compter.

« L’Aurore. » Paris, 1902.

Un petit encouragement…

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anton-rubinsteinDe ses pérégrinations artistiques en Russie, Mlle Nikita a rapporté une jolie anecdote sur les premiers concerts de Rubinstein, anecdote qui a le mérite d’être absolument authentique et confirmée par M. le général Smirnoff à Saint-Pétersbourg, lequel a joué un rôle dans cette historiette.

Antoine (Anton) Rubinstein avait treize ans à peine et étudiait à Nijni Novgorod, où le fils du gouverneur, actuellement M. le général Smirnoff, de quelques années plus âgé que le petit artiste, s’était lié intimement avec lui et le protégeait. Rubinstein était très pauvre et le jeune Smirnoff, pour lui venir en aide, imagina d’organiser un concert. Grâce à l’influence de son père,il obtint la salle de spectacles de la ville moyennant sept roubles argent, qui représentaient les frais d’éclairage, et le concert, dont Rubinstein remplissait tout seul le programme, rapporta un bénéfice net de 4 roubles 75 kopecks.

Ce résultat mirifique invitait naturellement à une nouvelle tentative le futur auteur de Néron. Mais son second concert n’attira qu’un seul amateur qui loua, moyennant 75 kopecks, un fauteuil des premières.

Le petit Rubinstein, pour récompenser ce noble dilettante, se surpassa. Toutes les primeurs de Mendelssohn et de Chopin, alors encore vivants,furent jouées par lui sans provoquer un seul applaudissement. Après deux heures d’une course prodigieuse sur le clavecin, Rubinstein s’arrêta, et s’adressant poliment à son « public », lui demanda humblement si son jeu ne méritait pas un petit encouragement. Le dilettante présent tendit l’oreille d’une façon significative pour saisir les paroles du petit artiste.

Anton Rubinstein constata alors, avec stupéfaction, que son unique auditeur était… sourd comme un pot. Ce singulier dilettante, fonctionnaire en retraite, fréquentait les concerts pour masquer son infirmité !

« Le Ménestrel. » Paris, 1894.
Peinture : Ilia Répine.

Brouille et paix

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tolstoï-tourguenievA défaut d’un grade supérieur, Tolstoï gagna à la guerre une réputation définitive de grand écrivain. Ses trois récits de Sébastopol sont en effet de pures merveilles. Toutes les qualités de Guerre et Paix se trouvent là en raccourci. La littérature de guerre n’a jamais  rien produit de plus beau. 

Tourgueniev, était déjà très illustre, quand il les lut : « L’article de Tolstoï est extraordinaire, s’écria-t-il. Les larmes me sont venues aux yeux et j’ai poussé un vigoureux hourrah ! » 

Les rapports de Tourgueniev avec Tolstoï offrent aussi de curieuses anecdotes. Les deux hommes se rencontrèrent à Saint-Pétersbourg, puis à Paris, quand Tolstoï y vint. Ils firent même tous les deux un voyage jusqu’à Dijon. Puis une brouille, une furieuse brouille survint. Elle est intéressante à raconter en ce qu’elle illustre fort bien le caractère de Tolstoï. 

C’était, non loin d’Iasnaïa, dans la propriété de son ami, le poète Fet. Tourgueniev était parmi les invités. La maîtresse de maison lui demanda des nouvelles de sa fille naturelle qui était élevée en France. Tourgueniev fit grand éloge de sa gouvernante anglaise :

Avec une exactitude toute britannique, ajouta-t-il, elle m’a prié de fixer moi-même la somme que ma fille peut dépenser pour ses charités. Et maintenant elle accoutume son élève à raccommoder elle-même les vêtements déguenillés des pauvres. 

Et vous considérez cela comme une bonne chose ? s’écria Tolstoï. 

Certainement, répliqua l’autre cela met le bienfaiteur en contact direct avec les personnes qu’il oblige. 

Je considère, moi, qu’une enfant bien habillée, qui tient en mains des haillons sales et puants, accomplit une farce hypocrite et théâtrale. 

Je vous prie de ne pas parler ainsi, s’exclame Tourgueniev avec des regards menaçants. 

Pourquoi ne dirais-je point ce que je suis convaincu être la vérité ? répond Tolstoï. 

Vous estimez alors que j’éduque mal ma fille. Si vous parlez de la sorte, je vous frotterai les oreilles ! 

Puis il disparut de la chambre, en priant ses hôtes d’excuser sa violente sortie.  Tolstoï partit, lui aussi. De la station voisine, il écrivit à Tourgueniev pour lui demander des excuses. Il fit chercher des pistolets et provoqua en duel son rival. La réponse de Tourgueniev, d’ailleurs fort digne, apportait les excuses demandées elle se terminait par la constatation qu’il valait mieux pour les deux hommes, étant donnée l’opposition de leurs natures, cesser désormais toutes relations. Tolstoï, emporté par la colère (c’était en 1861), ne se contenta point d’une telle réponse. Il estimait avoir été gravement offensé. Il exigeait une réparation par les armes. Il réitéra donc ses provocations. 

Son ami Fet, en essayant de le calmer, ne réussit qu’à s’attirer de lui cette verte réplique : « Je vous prie dorénavant de ne plus m’écrire, je vous retournerais vos lettres, ainsi que je fais à Tourgueniev, sans les ouvrir ! »

Sur ces entrefaites, Tourgueniev revint en France où il passait la majeure partie de son temps. Quelques mois s’écoulèrent, Tolstoï, à la réflexion, se repentit de sa violence. Le remords s’empara de lui. il expédia à Tourgueniev un billet pour demander son pardon :

« Je trouve, disait-il, extraordinairement pénible la pensée que je me suis fait de vous un
ennemi ! » 

Tourgueniev pardonna, comme on pense. Mais ce fut bien plus tard seulement que la réconciliation complète et définitive survint.

Raymond Recouly. « Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche. » Paris, 1910.

Les artistes et les princes

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paderewski (2)

L’illustre pianiste Paderewski, nous raconte Comoedia, venait de jouer, au Palais d’Hiver, à Saint-Pétersbourg, devant un auditoire composé des plus hautes, personnalités de la cour. 

L’enthousiasme était immense. A l’issue du concert, le tsar Nicolas II fit mander dans sa loge le virtuose, désirant le féliciter lui-même :

Monsieur, lui dit-il vous êtes un admirable artiste, et la Russie s’honore de vous compter au nombre de ses enfants !  

Ignacy Paderewski se redressa et, regardant dans les yeux l’empereur de toutes les Russies :

Pardon, sire, dit-il, je ne suis pas Russe, je suis Polonais !  

Le lendemain, Paderewski était reconduit à la frontière allemande…

« Ma revue. » Paris, 1908.