Sainte-Beuve

Duel sous la pluie

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sainte-beuve-duboisLa pluie ne favorise pas précisément les rencontres en champ clos. Un temps clair, et d’une température égale, c’est le rêve pour aller sur le pré. Aussi bien quand il pleut, on attend pour se battre que la pluie cesse, ou bien on se bat dans un manège couvert. 

Sainte-Beuve, pourtant, ne s’inquiétait pas pour si peu. 

Ce critique qui ne manqua pas de lâcheté dans ses insinuations et ses confidences d’amour avait cependant assez de courage pour défendre ses idées jusque sur le terrain.  Il se battit plusieurs fois, bien qu’il n’eût rien des qualités d’un escrimeur. 

Un jour, peu après la révolution de 1830, il eut une violente discussion avec un certain Dubois, rédacteur au Globe, qui avait même été son professeur. Une rencontre fut jugée inévitable. Au jour dit, les adversaires furent mis en présence dans un parc éloigné de toute maison, mais voici que tomba une pluie diluvienne au moment où ils s’apprêtaient à croiser le fer. 

Les témoins voulaient retarder le combat : Sainte-Beuve s’y refusa avec opiniâtreté.  D’autre part, comme il était douillet et qu’il n’aimait pas à être mouillé, il exigea de se battre sous un parapluie. Ce qui fut fait. 

Après la rencontre qui se termina pour Sainte-Beuve par une piqûre insignifiante au bras, un de ses témoins lui dit : 

 Mon cher, connaissant vos habitudes, je ne sais si je dois vous féliciter d’avoir affronté les rigueurs du ciel ou celles de votre adversaire.
— Moi, répondit Sainte-Beuve, je me demande ce que je suis venu faire ici par un temps pareil. 

« La Semaine politique et littéraire de Paris. » Paris, 1912.

Modestie

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Le spirituel chroniqueur du Sport, M. E. Chapus, rendant compte de la dernière soirée qui a eu lieu chez la princesse Mathilde, fait en ces termes le portrait de l’un des hôtes assidus :

Physiquement, M. Sainte-Beuve est petit et replet, d’une physionomie douce et calme. Il a quelque chose de l’ecclésiastique, non par l’esprit, mais par la calvitie. Il porte habituellement une calotte, pour peu qu’il se sente exposé à un petit courant d’air. La calotte est tantôt violette et tantôt rouge. Dans le premier cas, on le prendrait pour un évêque, dans le second, pour un cardinal. Il faut croire à l’exactitude de cette ressemblance, puisqu’un jour M. Sainte-Beuve se voyant inopinément dans une glace, s’adressa à lui-même la parole en ces termes : « Monseigneur. » Puis tout à coup, s’apercevant de son erreur « Ah ! pardon, c’est moi ! »

« Le Petit journal. » Paris, 1863.

Les bas bleus

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Le romancier et critique littéraire Albert Cim  a publié, chez Savine, un volume bien cruel contre les bas bleus. Le livre est impitoyable, et abonde en exemples curieux et en citations topiques empruntés aux plus célèbres auteurs qui ont écrit sur la matière.

Qu’est-ce qu’on peut bien leur apprendre, aux filles, dans un lycée ? demande un bambin à sa maman.
Mon enfant, on leur apprend ce qu’on t’apprend à toi-même, à devenir des hommes.
—  Eh bien, mais alors, qui qui sera les femmes ?  riposte le gamin.

Toute la question est là, en effet : qui remplacera les femmes ? « Qui qui sera les femmes ? »

« Si, par malheur, j’étais forcé d’épouser une femme de lettres, je sens que je la tuerais, déclarait un jour Mérimée. Un bas bleu ferait de moi un bonnet vert. »

Et Sainte-Beuve, toujours si précieux à consulter, a noté dans ses Pensées :

« Si j’avais un jeune ami à instruire, je lui dirais : Aimez une coquette, une dévote, une sotte, une grisette, une duchesse, n’importe qui vous voudrez, vous pourrez réussir, et la dompter et la réduire; mais un bas bleu, jamais ! »

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1891.
Illustration  :Daumier & Gavarni.