Sainte-Hélène

Ils préfèrent les patates

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tristan_da_cunhaUne île de l’Atlantique à 3200 km du Cap. En 1943, des marins britanniques débarquent et commencent à installer une station radio-météorologique.

Pour payer la main-d’œuvre fournie par les insulaires, ils apportent, en monnaie de leur pays, trois mille livres sterling. Un officier réunit les habitants de l’île et leur fait une conférence :

Vous voyez ces morceaux de papier et ces pièces de métal. Cela a une grande valeur. Quand vous en avez assez, vous pouvez acheter tout ce que vous voulez.

Les habitants de l’île l’écoutent poliment, patiemment. Les jours suivants, ils apprennent la joie de travailler du matin au soir pour amasser des piles et des liasses de ces choses nouvelles. Pendant trois ans, pour plaire aux visiteurs, ils acceptèrent l’argent. Ils en bourrèrent leurs poches, dont ils avaient pourtant tellement besoin pour y mettre leurs couteaux, leurs bouts de ficelle, et autres choses utiles.

L’an dernier, presque tous les « étrangers » quittèrent enfin l’île. aussitôt après leur départ, tout l’argent disparaissait. Comme on avait expliqué aux gens de Tristan Da Cunha, les beautés de la Caisse d’épargne, ils allèrent vider là leurs poches et gardèrent simplement quelques pièces à titre de souvenirs.

Maintenant, Tristan Da Cunha est sagement revenu à son propre système monétaire. L’argent ne pouvant se manger, n’ayant pas de racines, ne poussant pas dans la terre, est la base d’un système qui n’a évidemment aucun sens. Surtout que l’on avait fait miroiter aux yeux des habitants d’autres inventions des « civilisés », telles que impôt sur le revenu, taxes, etc., qui s’attachent automatiquement à tous ceux qui possèdent des pièces et des images de papier.

Quand un habitant de Tristan Da Cunha travaille pour quelqu’un, on le paye en lui donnant des pommes de terre, chose qui peut se manger.tristan_da_cunha_jonvitorQuant aux autres inventions des gens qui viennent de loin sur leurs bateaux, elles ne valent évidemment pas mieux que leur système monétaire. Il y a quelque temps, un transatlantique aborda à l’île perdue, et ses passagers crurent bien faire en offrant aux dames de l’île de la poudre de riz et du rouge à lèvres. Elles acceptèrent ces présents sans en comprendre l’intérêt. Quand on leur expliqua que les femmes des autres pays se servaient de ces artifices pour attirer les hommes, les sages femmes de l’île rirent beaucoup. D’ailleurs, à Tristan, la nature veille à ce qu’il y ait toujours plus d’hommes que de femmes. On donna donc rouge et poudre aux enfants pour qu’ils puissent s’amuser.

Un autre navire apporta de la bière. Les insulaires n’apprécièrent que l’emballage et les bouteilles. C’étaient là des choses qui pouvaient servir.

Tristan Da Cunha étant une possession britannique, le ministère anglais des Colonies invita à plusieurs reprises les gens de l’île à aller se fixer dans des contrées plus favorisées, à quelques milliers de kilomètres de là. Ils refusèrent. Est-ce qu’ils n’étaient pas bien ? Est-ce que leur civilisation n’en valait pas d’autres ?

Leurs ancêtres, d’ailleurs, étaient du même avis, car au temps où Napoléon était exilé à Sainte Hélène, William Glass, qui était en garnison à Tristan, s’y plut tellement qu’il y retourna avec sa femme. Quelques amis les rejoignirent, puis comme ces amis étaient un peu las du célibat, ils demandèrent à un baleinier de leur ramener quelques femmes. Cinq jeunes filles de Sainte Hélène acceptèrent un mariage par procuration et vinrent s’installer dans l’île où les familles nouvelles suivirent les préceptes angéliques : « Croissez et multipliez. »

Née ainsi, la population de Tristan Da Cunha n’a pas la moindre envie de retourner au papier-monnaie, aux usines, à la poudre de riz, au rouge à lèvres, à la bière et au whisky.

« Nuit et jour : le grand hebdomadaire. » Paris, 1947.

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Impérial embonpoint

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napoleon

Napoléon, dont la sobriété est en quelque sorte devenue proverbiale, avait acquis, dans les dernières années de son règne un embonpoint qui s’accrut encore à Sainte-Helène, et le cancer qui a, dit-on, causé sa mort prématurée, a probablement eu pour principe l’obésité.

Ceux qui aiment à rechercher les petites causes des grands effets, n’apprendront pas sans intérêt comment le plus grand homme des temps modernes échangea en peu de temps sa maigreur républicaine contre le royal embonpoint qui lui a coûté la vie.

Un jour, à déjeuner (c’était quelque temps après son mariage), Napoléon, après avoir mangé, avec sa volubilité habituelle, une aile de poulet à la tartare, se tourna vers M. de Cussy, qui assistait en personne à tous ses repas. Le dialogue suivant s’établit entre eux

— Diable ! j’avais toujours trouvé la chair du poulet fade et plate. Celui-ci est excellent.
— Sire, si Votre Majesté le permettait, j’aurais l’honneur de lui faire servir chaque jour un poulet apprêté d’une manière nouvelle.
— Comment ! monsieur de Cussy, vous possédez trois cent soixante-cinq façons spéciales d’apprêter un poulet?
— Oui, Sire, et peut-être Votre Majesté prendra-t-elle goût, après en avoir essayé, à la science gastronomique. Les grands hommes l’ont de tout temps encouragée, et, sans vous citer Frédéric, qui avait attaché exclusivement un cuisinier à la confection de chaque mets particulier, je pourrais invoquer, à l’appui, de mon assertion, tous les noms que la gloire a immortalisés.
— Bien, monsieur de Cussy, nous en essayerons.

napoléonL’empereur mangea le lendemain son aile de poulet avec attention. Le troisième jour, il y mit de l’intérêt. Bientôt il admira les ressources prodigieuses de l’art, et, insensiblement, finit par y prendre goût. Les dîners durèrent un peu plus longtemps. Des cuisiniers suivirent l’empereur dans ses campagnes, et lorsque l’Angleterre fit peser sur lui une inhumaine captivité, il a dû quelques instants d’oubli, de gaieté et de repos, à la gastronomie, qui finit toujours par reprendre ses droits sur les âmes trempées pour apprécier tout ce qui est beau, bon et utile.

« Le Gourmet. » Paris, 1858.

Trial of intent

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napoleon1

Un journal du Midi cite cette réponse inattendue, faite à Aix, en 1926, par une jeune candidate au baccalauréat :

L’examinateur la questionnait en histoire de France. Les réponses de l’élève étant dans l’ensemble correctes, il voulut quand même savoir si la jeune fille ne se fiait pas uniquement à sa mémoire et si elle était capable de réfléchir à quelque question ne se basant ni sur des dates, ni sur des faits précis :

Mademoiselle, maintenant, pouvez-vous me dire pourquoi l’empereur Napoléon Ier haïssait les Anglais ?

La candidate eut un moment d’hésitation; puis, triomphante, elle répondit :

Parce qu’ils le firent mourir à Sainte-Hélène.

Le rédacteur de l’article ne précise pas si l’élève fut reçue pour cet excellent sophisme.

Napoléon et l’amiral Malcolm

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napoleon-malcolmLe gouvernement autrichien a autorisé la publication en langue française des « Rapports » du commissaire impérial, baron Sturner; délégué à Sainte-Hélène par son gouvernement pendant l’internement, de Napoléon 1er.

Les conversations de l’empereur déchu sont soigneusement relatées. Il en est de fort curieuses. Voici son entretien avec l’amiral Pulteney Malcolm sur sa détention à Sainte-Hélène:

Bonaparte. — Vous me tiendrez toujours ici ?

L’amiral. — Je le crois.

Bonaparte. — N’avez-vous pas d’autres colonies ?

L’amiral. — Vous n’y seriez bien sous aucun rapport.

Bonaparte. — Ce qu’on fait à Sainte-Hélène est absurde, ridicule; tenez, ce soldat sur la pointe de ce rocher, à quoi sert-il ? Craignez-vous que je ne m’échappe ? Un oiseau le pourrait-il ? Je conçois que la ville me soit interdite, c’est assez naturel. Mais hors de là je devrais être libre.

L’amiral. — Vous l’êtes ; on ne vous empêche pas même d’aller en ville.

Bonaparte. — Avec cet officier (le capitaine Popleton) à mes trousses ? Ce serait me dégrader, me reconnaître prisonnier. Je ne le suis pas.

L’amiral. — On ne peut plus cependant vous traiter en souverain.

Bonaparte. -— Et pourquoi pas ? Qu’on me laisse ces honneurs, comme un amusement dans ma position. Sur ce rocher, quel mal peut-il faire ?

L’amiral. —- Il faudrait donc vous donner le titre d’empereur ?

Bonaparte. (Après un moment de réflexion.) — Non, j’ai abdiqué.

L’amiral. — Vous ne voulez pas être appelé général ?

Bonaparte. —- Je ne le suis plus depuis mon retour d’Egypte. Tout autre nom me convient. Qu’on m’appelle Napoléon.

L’opinion de Napoléon 1er sur les Prussiens est également fort curieuse :

L’amiral. —- Que pensez-vous des Prussiens ?

Bonaparte. — Ce sont des coquins.

L’amiral. — Et de leur armée ?

Bonaparte. — Il m’en a coûté si peu pour l’écraser à Iéna avec les manoeuvres de Potsdam, que j’ai été surpris moi-même de ma victoire.

L’amiral. — Mais elle a changé depuis ?

Bonaparte. — Un peu.

 » Revue des journaux . » Paris, 1885.