San Francisco

La catastrophe de San Francisco et la légende du Monte del Diablo 

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« San Francisco, 1906. » Mian Situ.

Près de la « Capitale de l’Ouest » dévastée et dont les ruines fument encore, s’élève le Mont du Diable, qui doit son nom sinistre à une vieille légende.  Bret Harte et d’autres écrivains américains l’ont mentionnée. Le désastre de San Francisco vient de lui prêter une assez curieuse valeur prophétique. 

C’était au temps heureux où le commerce n’avait pas troublé les baies superbes de la Californie, où la mine ni la pioche ne s’étaient pas encore attaquées au trésor que recelait la terre. L’avoine sauvage ondulait librement à la brise, les antilopes et les daims animaient de leurs bonds la plaine immense, et les cours d’eau coulaient paisiblement dans leurs lits naturels sans prévoir qu’on dût jamais les détourner ni les contraindre. (Ce qui les eût attristés!) Les bons Pères de la Mission avaient à peine besoin de cultiver le sol pour qu’il leur rendît une moisson merveilleuse. Animés du vaillant esprit de leur fondateur, le premier missionnaire Junigero Serro, ils ne se lassaient point de convertir les honnêtes sauvages dont les huttes d’adobe (1) se groupaient de plus en plus autour de leur chapelle. On dit qu’un seul Père administra le baptême, en une matinée, à plus de trois cents sauvages.

L’ennemi des âmes était, cela va sans dire, fort irrité de ces succès des Pères, et l’on eût dit que sa rancune se manifestait par l’intermédiaire des ours, qui semblaient animés d’une haine irréconciliable contre l’Eglise. Plusieurs missionnaires avaient déjà été blessés ou même tués par eux. 

Ce fut vers ces temps, c’est-à-dire au début du XVIIIe siècle, que le père José-Antonio de Haro fonda la mission de San Pablo, infime noyau d’où la ville de San Francisco devait sortir. De haute taille, le visage énergique, l’air militaire encore sous le froc, le Padre avait une histoire, et même une histoire romanesque et touchante. Jeune soldat, il s’était épris violemment d’une jolie fille, dont un rival plus fortuné obtint la main. José Antonio, désespéré, se jeta dans un cloître, et demanda aux missions lointaines une vie plus active, plus périlleuse et plus favorable à l’oubli. C’est ainsi qu’il était venu à la mission de Mexico; et c’est ainsi, en quête de conversions et de conquêtes d’âmes nouvelles, qu’il parut un jour sur les bords déserts de la baie, son bréviaire sous le bras, son serape (2) noir jeté sur l’épaule, suivi d’un muletier avec son chargement de provisions, parmi lesquelles maints crucifix et chapelets, et d’un Indien nouveau converti, qui manifestait son zèle en servant de guide à son père spirituel. 

La nuit tombait lorsque la petite caravane atteignit le pied de la montagne. Le père José descendit de sa mule, lut son bréviaire, et, agitant une cloche, adjura les Gentils du voisinage de venir entendre la parole divine. Mais aucun Gentil ne montra son visage tatoué et coiffé de plumes. L’écho seul recueillit et répéta la pieuse invitation. Le muletier, effrayé, prétendit qu’un éclat de rire ironique avait retenti du côté de la montagne. Le Père ne fit qu’en sourire. Pendant que le muletier et l’Indien, apercevant un coin très abrité et favorable au campement, déchargeaient la mule et procédaient aux préparatifs du soir, absorbé dans ses pieuses méditations, il avait continué de marcher. Arrivé à mi-hauteur du mont (qui a 1.220 mètres d’altitude), le Père s’arrêta et regarda au-dessous de lui. Une suite de riantes vallées s’étendaient à perte de vue du côté du Sud. A l’ouest, la chaîne lointaine s’estompait dans la brume. Plus loin, l’Océan Pacifique déroulait ses brouillards, qui remplissaient la baie d’un nuage épais et cachaient le paysage au nord-est. Lorsque ce voile se déchirait, on entrevoyait, de vastes cours d’eau, des défilés de montagnes, des plaines luxuriantes baignées par le soleil couchant. 

— Quel beau pays à conquérir au Seigneur ! dit tout haut le Père avec un pieux enthousiasme. 

Un éclat de rire strident se fit entendre, et Padre José, tournant la tête, s’aperçut qu’il n’était pas seul. Un grave et sombre personnage, vêtu à la mode espagnole, chapeau de feutre couronné d’une énorme plume, grosse fraise, culotte bouffante, se tenait près de lui. Le Padre comprit tout de suite que c’était le Diable en personne,et n’en fut pas effrayé ! Sa vie aventureuse, son esprit familiarisé avec le merveilleux lui donnaient, en pareille aventure, grand avantage sur les gens simplement pratiques. Il répondit même courtoisement au salut de l’étranger. 

— Pardonnez-moi, dit celui-ci, de m’être permis de sourire en entendant vos pieuses paroles, mais je connais l’avenir, que vous escomptez si témérairement. Je sais que vos efforts seront vains, et j’ai pitié qu’aussi chevaleresque adversaire perde sa peine ainsi. Croyez-moi, laissez ce pays sauvage, restez en Espagne. 

— Non ! s’écria le Père. Saint Ignace a dit que les païens seront donnés aux soldats du Christ comme des perles rares dont la découverte réjouit les navigateurs. 
— Eh bien ! dit le Diable, je vais montrer l’avenir de cette région, et nous verrons qui de nous deux se trompe. 

Il souleva son vaste feutre et l’agita trois fois. Le brouillard parut se dissiper, laissant apercevoir de nouveau le paysage crépusculaire encore chaud du soleil. Et voilà qu’une musique martiale s’éleva de la vallée. Le Père vit une troupe de brillants cavaliers, au-dessus desquels flottaient les bannières de Castille et d’Aragon, qui se dirigeaient vers la mer et s’embarquaient sur des caravelles pavoisées aux couleurs espagnoles. 

— C’est la fin de la domination castillane, dit près du moine la voix sépulcrale de l’étranger. 

Le père José, les yeux humides, suivait du regard les nobles bannières de sa patrie,et, se retournant, il vit que le Diable lui-même semblait un peu ému : 

— Excusez-moi-, dit celui-ci, j’avais aussi quelques amis parmi ces dignes cavaliers. 

De nouveau, le vaste feutre évolua au-dessus de la vallée, qui s’emplit d’une foule de matelots dont les cheveux blonds, les yeux bleus, le parler guttural révélaient la race saxonne. Cette foule parcourait la plaine qu’elle semblait saccager, abattant les arbres, creusant profondément le sol. 

— Que font-ils ?Quels sont ces barbares? demanda le Père. 
— Regarde plus attentivement, dit le Diable,dont le feutre s’agita de nouveau et dont le plumet parut entrouvrir la terre. 

Le Père vit une voûte immense étoilée de points lumineux, qui recouvrait un lac, autour duquel couraient de noires figures affairées. Elles puisaient dans toutes sortes de récipients une matière jaune qui remplissait aussi les ruisseaux voisins aboutissant au lac. Le Père José reconnut cette matière brillante : 

— Ah ! de l’or, fit-il avec mépris. Nous connaissions l’existence de ces mines d’or (3), mais nous avons eu garde d’en parler. L’or est toujours ton meilleur auxiliaire, à toi, Maudit. Nous avons apporté, dans ce pays, des dons mille fois plus précieux que l’or. 
— Mais ces dons s’oublieront vite, tandis que l’or y sera éternellement glorifié, railla le noir Seigneur. 

Cependant, une ville s’élevait et grandissait dans la vallée lointaine. A cinq reprises, une immense langue de feu passa sur elle et l’effaça du sol. Mais chaque fois la ville reparut agrandie (2). C’était, maintenant, une immense cité, aux gigantesques édifices,remplie d’une foule industrieuse, et le moine ne pouvait s’empêcher d’en admirer la grandeur et l’activité, lorsque tout à coup, le sol parut manquer sous la ville géante, dont les maisons s’abîmèrent les unes contre les autres, comme des châteaux de cartes. En même temps, un océan de flammes surgissait et roulait tumultueusement sur ces décombres. 

— Oh ! mon Dieu ! quel désastre ! que de victimes ! s’écria le bon père José. 

Et, sans réfléchir, il voulut s’élancer vers la cité en flammes. Le Diable le retint. Le moine, indigné de ce contact sacrilège, repoussa vigoureusement son adversaire. Il lui sembla que les griffes de l’étranger perçaient sa chair, un froid mortel le pénétra; un rugissement terrible emplit ses oreilles; il s’évanouit. Quand il revint a lui, la sensation d’un léger bercement fut la première qu’il perçut. Il vit qu’il faisait grand jour. On le portait en litière à travers la vallée. Tout son corps était douloureux et raidi, un de ses bras bandé. Il appela d’une voix faible, et aussitôt le muletier et l’Indien se précipitèrent vers lui. 

— Miracle ! Il vit ! criaient ces bonnes gens en lui baisant les mains. 
— Où m’avez-vous donc trouvé, mes enfants ? demanda le Père. 
— Mais sur la montagne, Révérend Père, à l’endroit même où vous fûtes attaqué.
— Attaqué ! Comment, vous avez vu ?… 
— Si nous avons vu ! Sainte Vierge !… Je crois bien que-nous l’avons vu!… Je lui ai même tiré deux coups d’arquebuse… 
— Tiré !… Sur qui ? 
— Mais sur l’ours qui s’est permis d’attaquer votre personne révérée pendant qu’elle était en méditation. Un ours énorme ! 
— Ah ! très bien, dit le Père en retombant sur sa litière. Bien, mon fils. Paix ! 

Rentré à la mission, le bon Padre José raconta aussitôt à son supérieur l’attentat surnaturel dont il avait été victime. L’histoire se répandit dans le pays, et l’on pensa généralement que le diable, qui s’était transformé en vieux caballero pour tenter le pieux missionnaire, s’était ensuite métamorphosé en ours pour le dévorer.

Telle est, en tout cas, la légende de Monte del Diablo.

(1) Mélange de lattes et de terre.
(2) Sorte de couverture mexicaine.
(3) Francis Drake les avait signalées dès 1536, et il est probable, en effet, que les premiers missionnaires espagnols les connaissaient.
(4) Sans doute les cinq incendies qui dévorèrent la ville, de 1848 à 1852.

Céli. «  L‘Écho du merveilleux. » Paris, 1906
Peinture « San Francisco, 1906. » de Mian Situ.

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Un audacieux brigand 

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dave-whiteUn des plus singuliers mystères des Etats-Unis c’est la sécurité avec laquelle certains brigands du Far-West et des Etats ou territoires de la côte du Pacifique peuvent entasser vols sur vols et meurtres sur meurtres.

L’un des plus remarquables spécimens de ce genre de sportmen, (car ces messieurs se considèrent comme tels) est un certain dévaliseur de trains qui opère lui-même sur la frontière de l’Arizona et du Mexique. Certains le croient de sang mêlé de blanc et d’Indien, mais il n’en est rien. Géroninio (c’est son nom de guerre) est simplement un Irlandais du nom de White, venu à Tombstone il y a quelque trois ans, et qui n’a jamais fait honnêtement oeuvre de ses dix doigts.cowboyJoueur de profession, mais trouvant que la fortune ne le favorisait pas assez vite, il se lança dans une carrière de crimes plus rémunérative. Le plus souvent seul, et parfois avec un confédéré du nom de Frederico, arrête les trains sur les lignes Atchison et Southern Pacific, force, le pistolet au poing, les voyageurs à lever les bras en l’air et à se laisser fouiller par lui de la main qui lui reste libre, et se fait bon an, mal an, de 250 à 275,000 fr. à cet ingénieux ou tout au moins audacieux métier. 

Et, dans ces trains pris d’une panique inexplicable, il n’est encore venu à la pensée de qui que ce soit de lui brûler plus ou moins proprement la cervelle. Et la police, qui sait, ou devrait savoir où ils se trouve entre chacune de ses audacieuses expéditions, n’ose pas le toucher du bout du doigt, malgré les 30,000 fr. de récompense offerts pour sa capture par les gouverneurs d’Arizona et de Sonora.cowboy-1C’est qu’il a déjà tué plus de vingt mineurs, voyageurs ou détectives, et personne ne se soucie de partager leur sort. Tout homme visé par lui était d’avance un homme perdu. Et, sans l’ombre de vergogne, il visite, quand il lui plaît, les villes les plus civilisées de la frontière, y boit, mange, joue au billard, puis s’en retourne tranquillement dans les bois ou ailleurs, sans être suivi ni molesté par personne.

Son dernier exploit a été le vol d’une somme énorme à la Compagnie de messageries Wells et Fargo, de San Francisco. Toute la presse du Nord essaie par ses railleries de secouer l’apathie de la police du Pacific, mais autant en emporte le vent. Les journaux de l’Arizona se contentent de crier aux confrères de New York : 

« Venez donc essayer, vous autres ! »

« L’Oued-Sahel. » 1889.
Peinture de Dave White.
Photos : « Il était une fois dans l’Ouest. » Sergio Leone, 1969.

Einstein et le petit violoniste 

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yehudi-menuhin

Le monde musical allemand est dans l’enthousiasme. Un jeune garçon de douze ans, Jehudi Menuhin, s’est révélé prodigieux violoniste.  

Ce wunderkind a exécuté dernièrement à Berlin trois concertos des trois grands B (Bach, Beethoven et Brahms) avec une telle maîtrise que le public lui a fait une immense ovation. L’orchestre était dirigé par Bruno Walter, un des plus célèbres Kapellmeister d’Allemagne.

Albert Einstein, qui était dans la salle, tint à féliciter le petit virtuose : 

« Mon cher petit, lui dit-il, les larmes aux yeux, voilà bien, des années que je n’ai pas éprouvé une émotion semblable à celle que vous m’avez donnée aujourd’hui. » 

A l’Opéra de Dresde, Jehudi Menuhin a remporté un succès aussi vif qu’à Berlin. Nous aurons bientôt, paraît-il le plaisir de l’entendre à Paris. Cet enfant est nè à San-Francisco. Ses parents, qui l’accompagnent en Europe, sont des israélites de modeste origine qui ont émigré de Palestine aux Etats Unis. Comme on leur demandait de qui leur fils pouvait bien avoir hérité ce génie musical, ils répondirent que son grand-père était un rabbi de la secte des Hassidistes, et que sa ferveur religieuse était peut-être à l’origine de cette précocité, musicale du petit-fils.

« L’Européen. » Paris, 1929.

Mariage au télégraphe

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mariage

La semaine dernière, miss Mary Slaughter se présentait, avec ses demoiselles d’honneur et ses témoins, au bureau du télégraphe de Bowling Green, Etat du Kentucky, où un clergyman l’avait précédée.

Il lui donnait aussitôt la bénédiction nuptiale puis, saisissant l’appareil télégraphique, transmettait lui-même la bénédiction à M. James Murrel, qui était avec ses témoins à l’autre bout du fil dans le Wyoming. Ensuite de quoi, la nouvelle mariée et son époux, se précipitaient vers un train et se rencontraient à une station intermédiaire, d’où ils gagnèrent San Francisco pour se rendre aux Philippines.

On nous annonce en même temps, qu’une jeune et riche Américaine, miss Mary Paulin, a fait le pari vis-à-vis de ses amis de trouver un mari en faisant le tour du monde bien qu’elle ne doit s’arrêter que trois jours dans chaque ville. Avis aux épouseurs ! Pour peu qu’elle s’attarde en route, elle aurait le temps non seulement de se marier, mais de divorcer, de se remarier, de redivorcer, etc.

« Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire de la famille. »  Paris, 1905.