saucisson

Le saucisson du curé

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Il me souvient d’une bien drôle d’histoire qui me fut contée certain jour par un mien ami de passage à Mascara :

C’était, commençait mon narrateur, dans un village d’Algérie. Les habitants peu nombreux du reste, et pour la plupart de fervents catholiques se rendaient tous les dimanches à la messe. Le curé, un brave bonhomme à figure rougeaude teintée de la sorte sans doute, par la dégustation de quelques bonnes bouteilles de vieux vin cacheté, avait pour habitude de mettre dans la poche de droite, sous sa soutane, un crucifix.

Or, un matin de dimanche, notre bonhomme se trompa et le mit dans celle de gauche, puis partant au déjeuner, il rencontra chemin faisant un brave paysan qui, tout fier de lui annoncer qu’il venait de recevoir de cheu-nous une provision d’excellent saucisson, se fit un plaisir doublé même d’un devoir, de lui en offrir un; ce que voyant, monsieur le curé s’empressa d’accepter et enfouit dans sa poche droite le pantagruélique cadeau, trinqua avec son généreux donateur, reprit son chemin ne pensant plus au saucisson.

L’après-midi vint, la cloche de la petite église carillonna les vêpres, appelant les fidèles qui, de tous les coins accouraient. Le curé monta sur la chaire et prêcha, s’évertua à engouffrer dans ces tètes inclinées en face de lui, Un tas de bonnes choses bondieusardes puis selon son habitude fouilla sa poche pour en sortir le crucifix.

Soit qu’il ait fortement bien déjeuné, soit que son esprit volât ailleurs en cet instant, le brave homme ne se souvint sans doute plus qu’il avait intervertit la place du bondieu en bois et saisit (horreur), le saucisson qui le matin lui avait été offert, et le brandissant au-dessus de sa tête : 

« Mes chers frères, mes chères sœurs, dit-il, c’est celui-là qu’il faut toujours aimer, c’est l’image de celui qui a souffert tant de fois pour vous, celui qui vous a donné le fruit de la sagesse. »

L’église, termina le conteur, se vida comme un lieu qui vient d’être souillé : le malheureux curé fut révoqué et nos paysans ont conservé ce fait en légende qui s’étendra avec les siècles…

« Mascara-Cythère. »  Alger, 1902.
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