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De la finesse de l’ouïe

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Nous sommes quelquefois susceptibles de recevoir des impressions trop faibles pour être distinctement senties, mais suffisantes pour déterminer des actions dont nous ignorons la cause. On raconte à ce sujet l’anecdote suivante, citée par le célèbre mathématicien Pierre-Simon de Laplace.

Un négociant de Paris, que des affaires très sérieuses appelaient à Saint-Germain, marchant un jour dans les rues. de cette dernière ville, en songeant à ses affaires, ne put s’empêcher de moduler tout bas, chemin faisant, l’air d’une ancienne chanson qu’il avait oubliée depuis bien des années. Arrivé à deux cents pas de là, il commença à entendre, dans la place publique, un aveugle qui jouait ce même air sur un violon, et il imagina que c’était une perception légère, une semi-perception du son de cet instrument affaibli par l’éloignement, qui avait disposé ses organes à ce chant.

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Depuis ce temps, il se donna souvent le plaisir de suggérer des airs à son gré à un atelier d’ouvrières, sans pouvoir être entendu d’elles. Lorsqu’il cessait un moment de les entendre chanter, il fredonnait tout bas l’air qu’il voulait qu’elles chantassent, et elles ne manquaient presque jamais de l’imiter, sans qu’elles l’eussent sensiblement entendu, ou qu’aucune d’elles s’en doutât.

« Le Magasin pittoresque. » Paris, 1839.

La fête des fous et de l’âne

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Saint Augustin, qui avait pourtant quelques peccadilles sur la conscience, s’indignait quand on parlait devant lui de la Fête des Fous, et il voulait qu’on châtiât avec rigueur tous ceux qui se rendaient coupables de ce qu’il était bien près de considérer comme une impiété.

Le Concile de Tolède, tenu en l’an 633, était également opposé à ces saturnales, renouvelées des orgies païennes. Mais, de même que, chez les Latins, l’esclave jouissait pendant un jour de toute liberté en souvenir du règne de Saturne, l’Eglise voulut de même consacrer le triomphe éphémère de ceux qui, durant toute l’année, se prosternaient humblement au pied de ses autels. Aussi, dans la Fête des Fous, l’office était-il célébré par le bas clergé qui entonnait le choeur de circonstance : Deposuit potentes de sede

Ni les plaintes de l’évêque Eudes, au XIIe siècle, ni les protestations de Gerson, ni les bulles pontificales d’Innocent III ne réussirent à porter atteinte à ces traditions du paganisme, qui furent d’autant plus vivaces qu’elles étaient plus persécutées. Elles persistèrent néanmoins jusqu’au milieu du XVIIe siècle, célébrées avec plus ou moins d’éclat selon les endroits.

C’est à Sens que la cérémonie avait le plus d’apparat, mais dans d’autres villes existaient des coutumes, dont originalité n’était pas le moindre charme.

A Beauvais, par exemple l’âne portait sur son dos, jusqu’à la porte une jeune et jolie fille, qui figurait la Vierge Marie, tenant le petit Jésus entre ses bras. On couvrait le modeste animal d’une belle chape, depuis l’église cathédrale jusqu’à Saint-Etienne. On faisait entrer la jeune fille dans le sanctuaire, et on la plaçait avec son âne du côté de l’Evangile. On commençait ensuite la messe solennelle et après l’épître, on entonnait la célèbre prose qui a été publiée tant de fois et toujours avec des variantes, parce qu’elle se chantait différemment dans les églises de France. 

A Autun, on recouvrait un âne d’un drap tissé d’or dont les principaux chanoines portaient les quatre coins ; le reste du chapitre escortait en grande pompe maître Aliboron.

A Besançon, la fête des fous présentait cette particularité qu’elle était suivie de plusieurs cavalcades qui s’accablaient d’injures mutuellement, et poussaient parfois si loin la ressemblance avec la réalité que les parties adverses en venaient aux mains.

A Amiens, la fête des fous était célébrée après Noël, par quatre danses auxquelles on se livrait dans l’intérieur de l’église : la première troupe de danseurs était composée de diacres ; la seconde, de prêtres ; la troisième, d’enfants de choeur, et la quatrième de sous-diacres. Après les divertissements chorégraphiques venait la saturnale, ce qui fit donner à la fête le nom de fête des saouls-diacres ou diacres saouls.  

La Fête des Innocents, qui se rapproche beaucoup de la Fête des Fous et constitue, avec celle-ci, ce qu’on a appelé le carnaval religieux, était encore célébrée en 1648, à Sens. Voici à la suite de quelles citconstances elle fut définitivement abolie ; le récit est emprunté à l’auteur des Fêtes populaires de l’Ancienne France :

En 1648, la jeune fille qui représentait la Vierge fut prise subitement d’un pressant besoin de s’isoler ; les apôtres la cachèrent derrière un puits et firent bravement face aux plaisanteries de la foule mise en gaieté.

La fête faillit être interrompue, mais, grâce à la diplomatie de saint Pierre et de saint Paul la jeune fille consentit à remonter sur l’âne. Par malheur, dans la soirée, saint Jean qui avait trop caressé la bouteille « rossa » sa femme en rentrant chez lui. La malheureuse courut tout en larmes s’informer si les coups faisaient partie du cérémonial !…

Les Sénonais pensèrent mourir de rire, mais la fête ne s’en releva pas.

« Fête des fous et de l’âne. »  Dr Cabanes, Paris, 1898.

Finesse des sens

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Rémi Dutel
Rémi Dutel

Dans ses Souvenirs d’une aveugle-née, M. Dufau cite des faits nombreux qui montrent à quel degré de finesse l’éducation peut porter les sens. Voici à cet égard quelques détails racontés par la malade elle-même:

« Pour éviter, autant que possible, de porter les mains en avant, je calculais, par la résistance de l’air compris entre un objet quelconque et moi, l’intervalle qui m’en séparait. Je passais près d’un arbre négligemment sans le toucher. L’air en effleurant mon visage, et surtout mon front, le bruit le plus léger, en frappant mon oreille, m’apportaient des révélations certaines. Ce qu’on disait des prodiges de l’ouïe chez les peuples sauvages, excitait mon émulation.

Souvent par une belle soirée d’été, dans un silence qui semblait général et profond, assise avec quelques personnes du château sur une terrasse d’où l’on découvrait, disait-on, les Pyrénées à vingt lieues de distance, j’étudiais de vagues impressions qui n’étaient que pour moi seule. Bientôt, devenue plus attentive au bruissement confus de mille mouvements divers, j’y démêlais des sons distincts, que ne pouvaient saisir ceux qui m’entouraient: tantôt c’était un sourd grondement que j’entendais retentir à une distance infinie dans les montagnes et que vérifiait un orage éclatant dans la nuit avec fracas dans la vallée; tantôt m’arrivait tout à coup le pas cadencé d’un cheval frappant au loin, bien loin, le sol; je le disais et l’on souriait; mais quelques heures après, un cavalier, en réclamant l’hospitalité du château, justifiait la fidélité d’un sens exercé. » 

« L’Ami des sciences. »  Victor Meunier, Paris, 1855.