serment

Scènes électorales anglaises

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Le révérend Thomas Sherlock, évêque de Salisbury écrivait les mots suivants, à un Français de ses amis :

« Il faut que vous veniez en Angleterre, ne fût-ce que pour y voir une élection et un combat de coqs. On trouve ici, dans ces deux manifestations,une confusion, une anarchie indescriptibles, dont vos compatriotes ne sauraient se faire une idée. »

Aujourd’hui, les élections britanniques sont toujours une bataille, ardente comme partout, mais il n’y a plus lieu, heureusement, de les comparer à des combats de coqs : elles ont cessé, depuis le « reform bill » de 1832, d’être la tumultueuse ripaille qu’elles-étaient au XVIIIe siècle et que le graveur William Hogarth nous a montrée dans ses quatre estampes satiriques intitulées Scènes d’élection.

A cette époque, la campagne électorale durait une semaine entière, nuit et jour, sans un instant de répit. Elle consistait à racoler des suffrages par n’importe quel moyen, principalement en saoulant l’électeur, en le gavant de boustifaille et en lui achetant sa voix.

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Rien n’interdisait à l’électeur de la vendre licitement au plus offrant, sans s’inquiéter de ses opinions ni de son programme politique. Que le candidat à la Chambre des Communes fût libéral (whig) ou conservateur (tory), cela n’avait aucune importance, pourvu qu’il payât bien et qu’il offrit aux paysans invités du vin, du punch et du brandy plus délectables que ceux de ses rivaux. C’était en somme la meilleure cave qui remportait la victoire !… Aussi, chaque postulant député avait-il soin de s’installer dans une bonne auberge où, pendant huit jours, il tenait table ouverte.

On raconte que l’un d’eux, lord Russell, donnant chez lui une fête à plusieurs milliers d’électeurs éventuels, leur offrit un punch extraordinaire. Dans un bassin de son parc, convenablement nettoyé, il fit verser 1.500 litres de rhum, 600 litres de malaga, 3.000 litres d’eau, 60 litres de jus de limon, 750 kilos de sucre, 5 kilos de muscade râpée, 25.000 citrons, 300 biscuits grillés, etc.. Une barque navigua sur ce lac de Cocagne pour le mélanger à coups de rames. Puis l’on fit flamber le gigantesque bol qui assura à l’amphitryon un brillant succès électoral.

Le jour du vote, les électeurs, qui, se connaissant tous entre eux, n’avaient besoin ni de bulletins, ni de cartes, ni d’urnes, venaient devant le comité local déclarer publiquement, à haute voix, le nom du candidat de leur choix. Mais ils devaient d’abord prêter serment.

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Un sheriff (magistrat), chargé de surveiller le scrutin de sa commune, récusa un jour, à ce sujet, un électeur ancien soldat qui avait perdu son bras droit à la guerre et qui s’écriait déjà : 

 Je vote pour Smith !
— Demi-tour, et fichez-moi le camp, Josephson ! lui dit sévèrement le shériff. Vous n’avez pas le droit de voter, attendu que vous ne pouvez pas poser la main droite sur la Bible pour prêter serment.

Et, en s’asseyant, il chuchota à l’oreille de son voisin, partisan comme lui du candidat Mortimer :

Ça fera toujours une voix de moins pour cette canaille de Smith !

Voilà comment le peuple anglais était représenté jadis au Parlement !

« Ric et Rac. » Paris/Clermont-Ferrand, 1935.

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Billy le hors-la-loi

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Le Courrier des Etats-Unis nous apporte le récit de la mort, à Las Negras, dans le Nouveau-Mexique, du fameux bandit Billy the Kid, qui était légendaire en Amérique.

Depuis sa dernière évasion de la prison de Lincoln, Billy vivait avec des Mexicains et avait adopté leur costume. Pat Garrett, shérif du comté de Lincoln, ayant eu connaissance des endroits qu’il fréquentait, est allé samedi à minuit dans la résidence d’un éleveur de bétail, nommé Pete Maxwell, à Fort Summer. Il y était depuis une vingtaine de minutes quand Billy a fait son entrée, sans chaussures, un couteau ouvert à la main, apparemment pour acheter de la viande. 

En apercevant le shérif, Billy the Kid a exhibé un revolver et demandé à Maxwell quel était cet étranger. Maxwell, au lieu de répondre, s’est jeté vivement sur le plancher et a rampé sous le lit. Le brigand, en s’avançant lentement vers Garrett, s’est exposé au clair de la lune, qui pénétrait par la fenêtre, et Pat Garrett, prompt comme l’éclair, lui a tiré dessus. Le bandit est tombé à la renverse, serrant un couteau dans une main, un revolver dans l’autre. La balle lui avait traversé le cœur, et sa mort avait été instantanée, très heureusement pour le shérif qui, sans cela, ne serait pas sorti vivant de la chambre, car le Kid était un tireur de premier ordre. 

La nouvelle que le brigand était tué a causé des réjouissances dans tout le pays, dont il avait juré de massacrer les plus nobles habitants. Le nombre de ceux qui avaient déjà péri par ses mains est de dix-huit, preuve qu’il entendait tenir son serment.

Billy the Kid était natif de la ville de New York et s’appelait de son vrai nom William Henry Mac Carthy.

« Gil Blas. » Paris, 1881.

Le spectre de la fiancée

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Il n’y a pas bien longtemps de ça, Carlo, un homme riche et beau aimait une jeune fille nommée Mariuccia. Celle-ci, qui était pauvre, s’était longtemps défendue contre ses assiduités; elle finit pourtant par céder aux désirs de celui qu’elle aimait plus que sa vie. Mariuccia et son amant s’étaient juré un amour éternel; il s’étaient promis de ne jamais se séparer, pas même après la mort.

Quelque temps après, le père de Carlo dit à son fils :

Mon enfant, tu es en âge de te marier ; tu as trente ans, et peut-être il ne serait pas trop prudent d’attendre davantage; je t’ai choisi une femme riche, belle, possédant enfin toutes les qualités que tu peux désirer, je veux que tu l’épouses.

Mon père, vous savez que j’ai juré d’être à Mariuccia. 

Mais le père se moqua de son fils et fit tant et si bien qu’il le décida à ne plus revoir la jeune fille.

Lorsque Mariuccia apprit la décision de son amant, elle tomba dans une profonde mélancolie. On la voyait dépérir peu à peu, et elle devint si maigre qu’à peine on pouvait la reconnaître.

Un jour elle rencontra Carlo.

Est-ce vrai que tu m’as oubliée ? Et tes serments, les as-tu donc aussi oubliés ? 

Mais Carlo fit semblant de ne pas entendre et continua sa route.

Quelques jours après, Mariuccia mourut.

On creusa sa fosse dans le cimetière, et, comme elle ne possédait rien, elle n’eut même pas une croix en bois.

Carlo ne tarda pas à se marier. Il était heureux, car sa femme, belle et riche, lui fit bientôt oublier la pauvre Mariuccia qui l’avait tant aimé.

Un soir, les deux époux étaient endormis, lorsque, vers minuit, une main glacée les réveilla.

Qui est là ? qui est là ? s’écrièrent-ils en voyant devant eux un spectre enveloppé d’un linceul.

C’est moi. 

Carlo fut terrifié; il reconnaissait la voix.

Il osa pourtant dire.

Qui, toi ? je ne te connais pas. 

On entendit alors un ricanement, et le spectre, se débarrassant de son linceul, vint se coucher au milieu des époux. Ceux-ci frissonnèrent au contact de ces froids ossements qui les glaçaient.

Que veux-tu ? dit la jeune femme. Pourquoi viens-tu nous troubler dans notre sommeil ?

Je veux mon époux; il m’a juré qu’il serait à moi pendant la vie, et que ma mort serait la sienne: il a oublié de venir à moi, je viens à lui

Ces paroles remplirent d’épouvante la pauvre femme qui se blottit dans un coin pour ne pas toucher le spectre.

Mariuccia resta couchée jusqu’au matin. Quand le coq chanta elle fut obligée de partir.

Carlo courut chez le curé et lui raconta ce qui lui était arrivé.

Il faut bénir le lit,  répondit celui-ci.

Et aussitôt il se dirigea vers l’église, où il prit une grande quantité d’eau bénite avec laquelle il aspergea toute la maison.

Le soir arriva. Malgré l’assurance du curé, Carlo et sa femme ne purent fermer l’oeil avant onze heures. A minuit précis, une main de squelette les réveilla.

—  Faites-moi place ! j’ai bien froid.

Spectre, ô spectre ! que t’ai-je fait ? s’écria la pauvre femme. Viendras-tu longtemps me glacer d’épouvante ?

Je viendrai toutes les nuits à cette même heure, dans quelque endroit que vous vous trouviez, jusqu’à ce que j’aie mon époux; ne m’a-t-il pas juré d’être à moi ?

Et cette nuit encore Mariuccia resta couchée jusqu’au chant du coq.

La nuit suivante, le spectre vint de nouveau, et, comme la veille, il gémit:

Place ! faites-moi place, j’ai bien froid !

Cette fois-ci encore la morte se mit entre les deux vivants. Elle étreignait Carlo dans ses bras décharnés en disant:

Enfin, tu es à moi, mon bien-aimé, tu seras toujours à moi; nous ne nous quitterons plus jamais !

Carlo ne répondit pas. Il était mort.

On l’ensevelit dans la tombe de Mariuccia.

Depuis ce temps, le spectre ne retourna plus à l’heure de minuit.

Conté en 1882 par Rosalinda Mattei

« Les contes populaires de l’île de Corse. »  J.-B. Frédéric Ortoli, Maisonneuve et Cie, Paris, 1883.