Shakespeare

Barbes

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landru-chabrolNous sommes menacés, paraît-il, d’un retour de la barbe. C’est une offensive capillaire de grand style : les dames vont laisser repousser leurs cheveux et les messieurs abandonneront la mode des mentons bleus. 

Il y a peu de chance que cette résolution à double détente aboutisse. Nous exécrons les visages pilifères. C’est un fait et rien n’y prévaudra. 

Curieuse désaffectation ! Pierre le Grand imposa aux visages barbus une taxe écrasante. Et seuls les riches arboraient ainsi boucs et barbe assyrienne. 

Au moyen âge, le port de la barbe était signe d’autorité et de richesse. 

Tout récemment une polémique ardente mit aux prises André Gide et André Rouveyre sur ce point délicat : « Hamlet portait-il la barbe ? » 

Un prince, un guerrier aurait rougi  (d’après André Rouveyre) de présenter figure de clergyman. Etre privé de barbe, c’est renoncer à cette marque de force, de virilité. Les vieilles éditions de Shakespeare rapportent cette exclamation du héros d’Elseneur :

« Suis-je un lâche ? Qui veut m’appeler un vilain ? Qui veut me frapper au visage ? Qui veut m’arracher la barbe et me la jeter au visage ? »

Le fait est donc avéré. Hamlet était jeune, neurasthénique et barbu. 

Mais chaque civilisation possède son idéal, son éthique, et le courage affecte, à chaque époque, un visage différent. 

Durant l’affreuse campagne de Russie, Napoléon Ier vit paraître, un matin de gelée polaire, le maréchal Daru rasé de frais, correct et strict. Et l’Empereur ne put s’empêcher de déclarer devant son état-major :

« Voilà l’homme le plus courageux de l’Empire ! » 

Nous continuerons donc à nous raser, virilement, courageusement, comme Daru. 

« La Femme de France. » Paris, 1928.
Photo film : Landru, Claude Chabrol, 1963.

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To be or not to be

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ignatius-donnelly (2)

Ignatius Donnelly, qui vient de mourir à Minneapolis, est l’auteur de la théorie célèbre d’après laquelle les drames de Shakespeare seraient l’œuvre de Francis Bacon. 

D’après d’autres chercheurs, le nom de Shakespeare constituerait tout simplement la figure graphique de la prononciation anglaise des deux prénoms français : Jacques-Pierre. Selon cette dernière théorie, le plus grand poète de l’Angleterre descendrait d’un des obscurs compagnons de Guillaume le Conquérant. Ce qui fournit à ce système quelque vraisemblance, c’est que le nom de Robespierre est pareillement formé de deux prénoms : Robert-Pierre, avec l’s qui, placé derrière le premier de ces deux prénoms, représente le génitif anglais, et leur donne la signification de Robert, fils de Pierre. 

Les aïeux de Robespierre auraient, dit-on, d’abord émigré d’Artois ou de Picardie en Angleterre ou en Irlande pour revenir s’établir à Arras. 

« Le Penseur. » Paris, 1901.

Le derrière

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Jason-Town

Un soir qu’un Anglais soupait avec le philosophe de Ferney, la conversation tomba sur Shakespeare.

Voltaire s’étendit sur l’effet inconvenant et absurde que produisaient des caractères bas et des dialogues vulgaires dans la tragédie. Il s’appuya de beaucoup d’exemples pour prouver que le poète anglais avait souvent offensé le goût même dans ses pièces les plus pathétiques.

L’Anglais observa, pour excuser son compatriote, que ces caractères , quoique bas, étaient pourtant dans la nature.

Avec votre permission, monsieur, répondit Voltaire, personne ne montre son derrière… il est pourtant dans la nature.

Joseph-François-Nicolas Dusaulchoy de Bergemont /Pierre Joseph Charrin. « Les soirées de famille. » Paris, 1817. 
Illustration : Jason Town.

Le mouchoir superflu

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othello

Une bien bonne histoire, racontée par sir Henry Irving.

Jouant un jour Othello dans une petite ville de province, devant un auditoire composé presque excessivement d’ouvriers mineurs, il remarqua qu’à la scène du mouchoir, la salle devenait, chaque fois, excessivement nerveuse.

Lorsque l’acteur demanda au troisième acte le fameux mouchoir de Desdémone, un Irlandais, aux larges épaules, n’y tenant plus, lui cria, du fond de la salle :

« Mouchez-vous donc avec vos doigts et continuez la pièce. »

« Le Monde artiste. » Paris, 1902.

L’impôt sur les pseudonymes

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commedia_dellarte

Il  paraît  qu’on propose d’établir un impôt sur les pseudonymes. Il pourrait très bien être voté. Que n’imposera- t-on point ? Où s’arrêtera l’audace des taxateurs ? La fureur du fisc est pire que celle des flots.

Cette taxe eût coûté cher à quelques illustres écrivains, car Villon s’appelait Montcorbier, Voltaire s’appelait Arouet, Stendhal s’appelait Beyle; George Sand était née Aurore Dupin et devenue la baronne Dudevant; Mme de Staël continua de porter ce nom, qui lui avait légalement appartenu, lorsqu’elle fut Mme Della Rocca par un second mariage; et à l’état civil Anatole France se nommait Thibaut.

Ajoutons que Molière, prétendu pseudonyme de Poquelin, l’était, en réalité, de Corneille, d’après Pierre Louys, et Shakespeare, de Bacon, ou de lord Rutland, ou du sixième comte de Derby, selon divers biographes. Le Trésor prélèvera-t-il un tant pour cent sur les représentations ou les réimpressions des œuvres de ces grands auteurs ?

Pourquoi prend-on un pseudonyme ? Par euphonie (Voltaire sonne plus clair qu’Arouet); ou par raison sentimentale (le chanoine Villon éleva le jeune Montcorbier); ou par tradition (le libraire Thibaut, père d’Anatole, répondait familièrement au nom de père France); ou pour ne pas déshonorer sa famille lorsque la profession de comédien était décriée et même excommuniée; ou par hommage à l’éternel masculin, tant que le public s’est méfié de la littérature féminine; mais, à présent, ces dames empruntent de moins en moins ces masques d’homme, et c’est l’indice de toute une évolution; ou par snobisme, parce que Dupont ou Durand attirerait moins le public, croit-on, que le marquis de Carabas ou la duchesse de Maufrigneuse ; ou par poésie, parce que Mimosa ou Fleur-des-Prés fait mieux qu’Euphrasie Pitanchard; ou par polygraphie, pour ne pas encombrer plusieurs rubriques ou plusieurs journaux de la même signature: c’est pourquoi Henry Fouquier a signé Nestor ou Colombine, et j’avoue qu’il m’est arrivé de signer Mosca, etc.

Tout cela paraît défendable ou véniel, et ne mérite point l’amende. Si l’on tient à écorcher un peu plus les malheureux gens de lettres, je me permets de suggérer un autre impôt, qui serait infiniment plus productif. Qu’on en mette donc un sur les fautes de français !

Paul Souday.

« Les Annales politiques et littéraires. »  Paris,1928.