siècle

Les boiteux

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Thomas-Faed

Le siècle actuel semble appartenir aux boiteux avec toutes ses gloires. La tragédie que préférait l’Empereur était Hector, de Luce de Lancival. La meilleure comédie du temps était l’ Avocat, par M. Roger; Eh bien ! M. Roger et M. Luce de Lancival, ces deux représentants de l’art dramatique, étaient boiteux.

Lord Byron fut proclamé le premier poète de l’époque; Walter Scott, le premier romancier. Personne ne leur disputa la palme. Ils étaient boiteux l’un et l’autre. En France, pendant que la politique tournait toutes les têtes, les partis se dessinèrent, et chacun se choisit un chef. Les libéraux modérés et constitutionnels se rallièrent sous le drapeau de Benjamin Constant. Il était boiteux. Enfin, les hommes positifs, dédaignant les théories, se rangèrent sous le patronage du premier talent financier de notre époque, M. le baron Louis. Il est boiteux.

Depuis la révolution de juillet, l’opposition avait reconnu pour chef M. de La Fayette. Il est boiteux. Le gouvernement se fit représenter à l’extérieur par M. de Talleyrand, bien plus boiteux encore. Le parti royaliste appela alors à son secours l’illustre Châteaubriand. A peine rentré dans la carrière politique, il se sentit pris de douleurs rhumatismales, et il est boiteux, comme il convient à un illustre du siècle où nous vivons.

« Echo de la frontière. » paris, 1833. 
Illustration : « Sir Walter Scott et ses amis littéraires à Abbotsford. » de Thomas Faed.

L’homme de trois siècles

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vieillard

Il y a quelque temps, un pari s’établissait à Moudon entre M. X. et M. D., instituteur des environs de cette ville. Le premier, vif et alerte malgré ses 68 ans, exprimait le voeu d’atteindre l’année 1901; de cette manière, disait-il, j’aurai vécu dans trois siècles, le XVIIIe, le XIXe et le XXe, puisque je suis né en 1800.

Comment ? lui répliquait son interlocuteur, l’année 1800 est la première de notre siècle; vous ne pouvez donc mettre le pied sur trois siècles consécutifs.

Permettez ! Je dis et je prétends que l’année 1800 est la dernière du XVIIIe siècle; je vous offre d’en faire le pari.

Le pari est engagé. Chacun des deux chronologistes dépose vingt francs entre les mains d’une tierce personne et l’on va aux informations.

Trois notables sont choisis comme experts et déclarent, à l’unanimité, que le siècle actuel a commencé le 1er janvier 1800.M. D. se déclare satisfait et demande ses 40 francs. Mais M. X. n’est pas de cet avis; il recourt en cassation. A quelques jours de là, une conférence d’instituteurs était réunie à Mézières; M. D. lui soumet le cas; après délibération, et à la même unanimité que les premiers juges, la conférence se prononce en faveur de M. D.

Mais M. X. ne se tient pas encore pour battu; comme un plaideur entêté qui, après avoir parcouru toutes les juridictions cantonales, s’adresse en dernier ressort aux autorités fédérales, il recourt à Berne contre les deux jugements qui le condamnent.

A quelle autorité s’est-il adressé ? Nous n’en savons rien. Quoi qu’il en soit, il reçoit au bout de quelques jours un pli, estampillé au Palais fédéral, qui lui apporte la décision qu’il désirait; on lui donnait enfin raison.

Mais, nous dira-t-on, comment se peut-il qu’il y ait tant d’indécision dans une question pareille ? Nous répondons : l’indécision ne devrait pas résister à un peu de réflexion, et M. X. a eu parfaitement raison de recourir jusqu’au moment où il a pu faire proclamer la vérité. Voyons un peu !

 Un siècle renferme cent années, el un siècle a été complet quand il y a eu cent années écoulées depuis la naissance de Jésus-Christ. La première année a été l’an 1, la deuxième, l’an 2 et la centième, l’an 100; l’an 100 a donc terminé le Ier siècle, l’an 200 a terminé le IIe siècle l’an 1800 a terminé le XVIIIe siècle. Notre siècle a commencé, par conséquent, le 1er janvier 1801, et le XXe siècle commencera le 1er janvier 1901. Une personne, née le 31 décembre 1800 et qui mourra le 1er janvier 1901, pourra ainsi avoir vu trois siècles quoique n’ayant vécu que cent ans et un jour.

Ce n’est pas la première fois que celte question a été débattue et les premiers juges du pari établi à Moudon ont parfaitement pu, comme beaucoup d’autres, se laisser tromper par cette idée, assez naturelle au premier abord, que toutes les années dont le millésime est 18… appartiennent au même siècle. Arago n’a pas dédaigné de consacrer un petit chapitre de son Astronomie populaire pour mettre au clair cette apparente anomalie.

« Le conteur vaudois : journal de la Suisse romande. » 1868.