soldat

Le postiche du poilu

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tardi

Un grand coiffeur parisien nous communique la lettre suivante émanant d’un poilu, d’un vrai !

19 novembre 1916.
« Monsieur,
Dans un combat terrible advenu, il y a quatre mois passés, j’eus la moustache brûlée. Depuis, les racines pilaires n’ont jamais repoussé.
Navré, avec un immense désespoir, je n’ose même plus me regarder dans un miroir. Le cœur brisé, ce n’est plus qu’avec un souvenir douloureux que je regrette ma moustache qui était blonde, forte, très fournie, et même dont j’étais un peu fier. Ç’a toujours été mon défaut la coquetterie. J’ai toujours placé la beauté au-dessus de tout, la mettant plus haut même que l’humanité ! Et puis, il me semble que la beauté donne la bonté, car la laideur occasionne souvent l’amertume, la jalousie, les bassesses de la vie. Mais que faire ? Je ne vois qu’un seul moyen : les postiches. Mais comment fixer une moustache postiche ? Celle-ci ne peut-elle pas quelquefois tomber ? Comment la fixer sur la lèvre supérieure ? Comment peut-on l’enlever à volonté ? On dit que l’art a réalisé des merveilles. Tellement artistement faits sont les postiches, invisibles, qu’il est impossible à quiconque de s’en apercevoir. J’espère voir cette guerre maudite bientôt finie. Alors je reviendrai à mon idéal, ce que fut toujours mon rêve : la beauté.
Ayez donc la bonté de me rendre la réponse me donnant quelques détails, le prix d’un postiche si ce que je demande est très possible.
Recevez… etc.
Voici mon adresse (suit le numéro du régiment et celui du secteur). Je vous envoie un timbre pour frais de papier et d’enveloppe.
Inutile d’affranchir la réponse. »

Au reçu de cette lettre, le grand coiffeur, qui avait du cœur, envoya gracieusement au poilu un postiche, qui dut le combler d’aise si nous en croyons la réponse émue qu’il adressa en remerciement.

« La Pomme cuite. » Paris, 1917.
Illustration : Jacques Tardi. 500 témoins de la Grande Guerre, sous la direction de Rémy Cazals.

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Un vœu

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Le prince de Galles, ce jour-là, passait en revue un bataillon de sa Garde, qui devait s’embarquer pour lui servir d’escorte au cours d’un voyage au Canada. Tous, superbes garçons de six pieds six pouces, raides au port d’armer, et magnifiquement équipés. Un bataillon de réellement grande allure.

Avec son affabilité habituelle, le prince, allant d’un homme à l’autre, demandait quels désirs les grenadiers avaient à exprimer avant leur départ.

Devant un vieux soldat, sept fois chevronné, la poitrine couverte de médailles, le prince de Galles posa pour la énième fois sa question.

Je souhaite que Votre Altesse Royale ne se marie pas, fit l’homme.

Le jeune prince eut un petit sursaut de surprise :

Et pourquoi donc ?

Parce que, expliqua le vieux Guard, j’ai servi sous votre grand-père, j’ai servi sous votre père, je servirai sous Votre Altesse, mais je souhaiterais pouvoir prendre, un jour, un peu de repos.

« Marianne : grand hebdomadaire littéraire. » Paris, 1933.
Illustration :Voyage du prince de Galles au Canada, à Vancouver le prince passe une revue des Canadian Scottish.Agence Rol. 1919.

On ne discute pas les ordres

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La garnison de Klausenbourg (Autriche-Hongrie) a été mise en émoi, samedi dernier, par le suicide qu’un officier de cette garnison a accompli dans des conditions véritablement extraordinaires.

Le lieutenant d’infanterie Charles Mangesius. en proie à un accès de désespoir causé par un événement que l’on ignore encore, donne l’ordre à un soldat de son régiment de se présenter à telle et telle heure, avec armes et munitions, dans son appartement.

L’homme arrive. Le lieutenant lui dit de charger son fusil. L’homme, étonné, obéit en hésitant.

Le lieutenant s’agenouille et ordonne au soldat de tirer sur lui. Le soldat refuse. L’officier insiste et fait comprendre au troupier qu’il n’a qu’un devoir : celui d’obéir à ses supérieurs et que, s’il n’obéit pas, il sera frappé des peines les plus sévères.

Le troupier obéit enfin, l’officier commande : Feu ! et tombe foudroyé.

Charles Mangesius était fils d’un général de division en retraite.

« Le Rappel. »  Paris, 1889.

La Madelon

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La récente promotion de la légion d’honneur compte parmi tant de noms celui de M. Camille Robert, professeur et compositeur de musique. Depuis trente-huit ans, Camille Robert fait partie de l’orchestre de l’Elysée dont il est chef depuis 1927.

Mais son plus grand titre de gloire, c’est d’avoir composé la « Madelon ». Bien des légendes ont couru sur cette chanson, qui nous était très familière dans notre pays. Voici sa vraie histoire :

Camille Robert avait déjà composé pas mal de chansons et même des marches militaires, quand un jour il reçut la visite de l’acteur et comique troupier Bach (charles-Joseph Pasquier) , bien connu maintenant par le cinéma, et de Bousquet éditeur de musique. Ils voulaient un air très entraînant et très gai pour une chanson de soldat honnête et qui puisse être chantée partout.

L’air fut vite composé et au mois de mars 1914, à Paris, Bach créait la  « Madelon », qui, dans la suite, devait rencontrer un énorme succès.

Faut-il le dire, la « Madelon » n’a pas enrichi son auteur, mais il n’en est point navré.

 
« Le conteur vaudois : journal de la Suisse romande. »  1933.
Illustration : Camille Robert, compositeur de la Madelon, chef d’orchestre de l’Elysée. Agence Mondial. 1933.

Bain et propreté

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Fyodor-Bronnikov

Le bain était, à Rome surtout, une nécessité de propreté, car, le linge de corps n’étant pas encore connu, l’amplitude de la toge donnait un accès facile à la poussière. Les diverses classes de la société se trouvaient réunies dans les mêmes bassins. Il y régnait une liberté parfaite, sans distinction de rangs, ainsi que le prouve l’anecdote suivante, rapportée par Spartien .

L’empereur Adrien, qui aimait à se baigner avec la foule du peuple, aperçut un jour à côté de lui un vieux soldat qui, n’ayant pas de strigile, y suppléait en se frottant le dos contre la muraille. Adrien, qui l’avait connu au milieu des camps, lui demanda pourquoi il en agissait ainsi.

C’est, répondit le vieillard, parce que je n’ai pas le moyen d’acheter une strigile. 

L’empereur aussitôt lui donna la sienne et, de plus, le gratifia d’une pension. Mais, le lendemain, quelle ne fut pas sa surprise de voir le bain envahi par bon nombre d’individus qui, dans l’espoir d’une même aubaine, usaient du procédé de frictions imagine par le vieux soldat ! Adrien, cette fois, se contenta de leur faire distribuer quelques stigiles sans valeur, en les engageant a se les prêter mutuellement. 

Dans les premiers temps, hommes et femmes prenaient leur bain dans des compartiments séparés, et on n’y était admis qu’en costume. Ce costume consistait en une espèce de tablier de peau, appelé subligar, qui s étendait de la ceinture aux genoux. Mais bientôt, par suite du mélange des sexes et de la nudité des baigneurs, les Thermes devinrent des lieux de débauche comparables aux plus infâmes lupanars. « C’est là, dit Ovide, que se cachaient en sûreté les maris de contrebande. »

Celant furtivos balnea tuta viros.

« C’est là également, dit Martial, qu’on allait dans les ténèbres se mêler à la tourbe honteuse des courtisanes. »

Cum te lucerna balneator extincta
Admittat inter bustuarias moechas.

Comprend-on que les choses en vinrent au point que « ce furent les femmes qui remplacèrent les masseurs, promenant sur le tronc et les membres leur main habile ! » 

Percurrit agili corpus arte tractatrix
Manumque doctam spargit omnibus membris.

De pareils excès portèrent une égale atteinte à la morale et à la santé publiques. « Ce sont les bains, dit Pline, qui amenèrent la décadence de l’empire (in his pertere imperu mores) ». C’est a eux, si l’on en croit Juvénal, qu’il faut rapporter « tant de morts subites frappant les vieillards intestats. »

Hinc subitae mortes atque intestata senectus

Ces bains disparurent par l’influence du christianisme, et ce fut même une de ses premières reformes. Cela se comprend. Si tel fut, en effet, le langage de certains écrivains profanes pour en signaler les abus, quel ne dut pas être celui des auteurs catholiques pour les flétrir ?

« Guide pratique aux eaux minérales, aux bains de mer et aux stations hivernales. » James Constantin (1813-1888).

Les bons de tabac

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maréchal-Canrobert.

Il est des anniversaires qui semblent insignifiants et qu’il convient pourtant de rappeler. Voici soixante ans que fut institué le bon de tabac par l’illustre maréchal Canrobert.

L’affection et l’amour du maréchal pour les soldats sont connus. Sa préoccupation constante était d’assurer leur bien être matériel. C’est pourquoi il provoquait fréquemment leurs réclamations. En 1854, au cours d’une tournée d’inspection qu’il faisait à Lunéville, il avise dans les rangs un soldat à la physionomie franche et intelligente et lui pose les questions d’usage :

Es-tu content de l’ordinaire ? La soupe est-elle bonne ?
Enchanté, monsieur le maréchal. Mais ça manque de tabac !
Comment, ça manque de tabac ?
Mais oui, monsieur le maréchal, on nous interdit d’en acheter aux contrebandiers et celui de la régie coûte cher. Dame ! un sou par jour !
C’est bien, dit le maréchal : tu auras satisfaction.

De retour à Paris, le maréchal n’oublia pas sa promesse. Quinze jours après, une décision ministérielle instituait les bons de tabac. Et depuis lors, les bons ont été distribués régulièrement.

Le troupier français, qui en bénéficie tous les dix jours, a-t-il encore un souvenir pour le brave Canrobert ?

« Nouvelles de France : chronique hebdomadaire de la presse française. » Paris, 1914.

Le gardien se fait la belle

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poilus-prisonniers-allemands.

Le Conseil de guerre d’Orléans vient de condamner à deux ans de prison le soldat Raynaud, et les débats de l’audience furent dignes de ces tribunaux comiques, dont parla Jules Moineaux, père de notre Courteline.

Or donc, le soldat Raynaud était occupé à la garde d’une vingtaine de prisonniers boches, lesquels moissonnaient chez M. Courtier, agriculteur. Certain jour d’août, où Phœbus dardait trop ardemment, Raynaud s’en fut boire au prochain village, laissant là ses vingt prisonniers. Ceux-ci, d’un mouvement rythmique et discipliné, continuèrent à faucher. Cependant, ne voyant point revenir leur gardien, à l’heure du souper, ils prirent la sage résolution de rentrer à la ferme. Raynaud, ayant bu avec abondance dormit abondamment dans les blés et ne rentra que le lendemain. Mais il se dit que puisque ses prisonniers travaillaient tout seuls et rentraient d’eux-mêmes, il pouvait s’octroyer une petite permission de 48 heures.

C’est cette permission qui l’amena devant le Conseil de guerre. Ses prisonniers déposèrent à son avantage. L’un d’eux raconta qu’ayant cherché leur gardien partout, ils avaient compris qu’il s’était échappé. Et le fermier déclara qu’il n’avait jamais eu un aussi bon gardien que Raynaud.

Le Tribunal rit aux larmes… mais punit.

« Le Carnet de la semaine. »  Paris, 1917.
Illustration : Prisonniers allemands, surveillés par des poilus. Photographie de presse. Agence Rol. 1917 (avec mon profond respect).