Solitude

De l’habitude de parler haut quand on est seul

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robinson-crusoeRobinson seul, dans son île déserte où il vécut si longtemps, avait-il l’habitude de se parler à lui-même souvent, à haute voix ? Sans aucun doute autrement il aurait probablement perdu, après tant d’années, l’usage de sa langue. 

D’abord chaque jour il répétait à haute voix les paroles habituelles où il élevait son âme vers l’éternel. Puis il s’entretenait en anglais avec son perroquet qui lui renvoyait ses mots et ses phrases. Il exprimait aussi tout haut ses propres pensées, en marchant, en chassant, en prenant ses repas. 

Quelques philosophes, et aujourd’hui des physiologistes, supposent qu’il y a deux personnes dans chacun de nous. Ils croient pouvoir en donner pour indices, ou même pour preuves, les discussions que nous avons incessamment avec nous-mêmes, dialogues fréquents où l’un des interlocuteurs dit blanc, et l’autre dit noir. La volonté décide et fait l’unité. 

La vieille nourrice d’un de nos enfants fut surprise dernièrement parlant, seule dans sa chambrette, à qui ?… à sa lampe dont elle polissait le cuivre. « Eh ! ma bonne vieille petite lampe, disait-elle. » On en a ri; elle en a ri elle-même, mais en protestant.

Puisque je l’aime, a-t-elle dit. Nous sommes de vieilles compagnes elle et moi nous nous  rendons des services. Pourquoi ne lui dirais-je pas ce que j’ai dans mon idée ? Je sais bien qu’elle ne peut pas répondre eh bien, je me réponds pour elle ! 

— Et moi, nous a dit notre voisine d’en haut, à qui nous contions cela, je parle bien à mon chardonneret et à mon angora, et je suis sûr qu’ils me comprennent. Je vois à leurs yeux, à leurs mouvements de tête, qu’ils sont plus ou moins sensibles à mes amitiés ou à mes gronderies. Bien sûr, mes paroles n’ont pas été sans influence sur leur éducation ce sont les meilleures bêtes du monde, douces et sociables. Tenez n’avons-nous pas raison de faire la guerre à notre excellent cousin Daniel, que nous appelons le taciturne et à qui nous sommes obligés d’arracher les mots de la bouche. Silencieux, il est triste dès qu’il se prend à parler, peu à peu il s’égaye et parfois même devient comique

On perfectionnera sûrement le phonographe, cet instrument qui conserve et répète autant de fois et aussi longtemps que l’on veut les paroles qu’on lui dit à l’oreille. Si l’on parvient à l’emplir de bons et agréables discours, surtout de conversations d’êtres aimés, de quelle ressource ne sera-t-il pas pour les solitaires ? Et comment ne céderait-on pas à l’envie de leur répondre ?

Édouard Charton, Paris, 1988.

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Le roi Lear 

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degas

Arsène Alexandre, parlant des derniers moments de la vie de M. Degas, nous apprend que, devenu presque aveugle, le vieillard quittait chaque après-midi le boulevard de Clichy, et marchait à grands pas jusqu’à la nuit au hasard, dans Paris.

Il rentrait fort tard, et les quelques rares personnes qu’il fréquentait encore craignirent souvent qu’il ne lui advint malheur. Mais M. Degas n’admettait pas d’être accompagné en ces courses éperdues. Tel un vieux roi Lear de la peinture, il partait, chassé de chez lui par l’horreur de la solitude, le désespoir de ne plus peindre, et un effroi de la mort dont l’idée, avoua-t-il, le hantait jusqu’à l’obsession. 

Ses collections, depuis qu’il avait dû quitter son double appartement par suite d’expropriation, étaient entassées pêle-mêle, Greco avec Perronneau, Gauguin auprès d’Ingres, par terre, dans l’atelier. Nul n’avait le droit d’y toucher, de retourner les toiles, de les épousseter. 

Est-il rien de plus pathétique que la fin de cet artiste, misanthrope, seul, ne voulant parler à âme qui vive, mourant, sans enfants, sans foyer, parmi des chefs-d’œuvre que ses yeux ne peuvent plus adorer ? On songe à la mort du grand Tolstoï, s’échappant un soir, hagard et affolé, et qu’on retrouva demi-vêtu, grelottant de froid, sur le banc d’une petite gare de Russie.

« Le Carnet de la semaine. » Paris, 1918.