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Le sanglier du mardi gras

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Rosa-Bonheur

Jadis, au pays du Morvan, existait un curieux usage. Le mardi gras, les chasseurs de cette contrée giboyeuse avaient l’habitude de festoyer d’un jeune sanglier, énergiquement accommodé en l’honneur du carnaval. Mais, avant de réduire la « bête noire » en jambon, en boudins, en côtelettes et de servir triomphalement la hure arrosée de vieux bourgogne, il était procédé, en pompe joyeuse, à la plus originale et à la plus pittoresque des processions.

Sur une charrette enguirlandée de verdure que traînait un âne orné de grelots et de rubans, on disposait le cadavre du sanglier dans l’aimable posture d’un personnage qui est à table. On avait d’abord lavé les soies, débarbouillé le groin et poli les défenses. Au cou du sanglier pendait une large serviette blanche. A ses pattes de devant, allongées comme des bras, étaient fixés une fourchette et un verre. Une couronne en feuillage épineux de houx (symbole de l’humeur grincheuse du « prince des forêts ») entourait son front farouche.

Dans cet accoutrement carnavalesque, on promenait la bête noire à travers le village, aux sons des fifres et des cornemuses. Des masques dansants égayaient le cortège. Et, de porte en porte, la charrette, que l’âne traînait fièrement en faisant sonner ses grelots, recevait l’offrande gastronomique des habitants : du beurre, du vin, des miches, des œufs, du lard, du jambon. Le soir, sur la place publique, à la lueur des torches, on vidait la charrette de tous les dons culinaires qui étaient distribués aux pauvres du pays.

Après ce charitable et joyeux pèlerinage, on s’occupait soigneusement du sanglier, qu’on préparait avec art pour le banquet des chasseurs, auquel, selon la traditionnelle courtoisie de nos pères, les dames assistaient : la hure à la plus belle, le jambon au plus vaillant.

Pourquoi ce curieux usage ? Peut-être avait-on choisi ce jour de bombance pour célébrer l’heureux trépas du sanglier, ce grand destructeur des récoltes et ce fléau des champs. Quant à la chair indigeste et fade du sanglier ce n’est pas, à vrai dire, un morceau de prince.

Le marquis de Cussy, plus pratique et plus expert que Brillat-Savarin, déclarait qu’elle doit « se repentir » au moins quinze jours dans la plus énergique et la plus aromatisée des marinades. A notre avis, un marcassin d’un an peut, seul, distraire une fourchette curieuse et blasée, et, encore, il serait téméraire d’accommoder son jambon à l’allemande, c’est-à-dire aux cerises noires et aux confitures d’abricot.

Vieilles coutumes, charmants usages, douces légendes, tout cela a disparu à l’horizon des passés sans retour, comme le sanglier lui-même tend, chaque jour, à disparaître. Dans un demi-siècle, peut-être, ce gibier farouche ne sera plus qu’un souvenir gastronomique, exhalant des senteurs imaginaires dans la « Cuisinière bourgeoise ».

« La Revue limousine : revue régionale. » Fulbert-Dumonteil, Limoges, 1927.
Illustration : Rosa Bonheur.

Le papillon

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Le papillon est le symbole le plus ingénieux que les anciens aient pu imaginer pour peindre aux yeux des sens la nature de l’âme. Toute imparfaite que soit encore cette image, il faut pourtant convenir qu’elle est des plus heureuses et qu’on n’a rien trouvé de mieux depuis la création de la fable de Psyché, fraîche et gracieuse invention qui nous sourit encore aujourd’hui. Dante appelait l’âme l’angelica farfalla , l’angélique papillon.

Parmi les monuments antiques recueillis par Winckelmann (1), nous voyons apparaître la tête de Platon, le premier philosophe grec qui ait écrit sur l’immortalité de l’âme. Deux ailes de papillon y sont attachées (2). Dans une autre planche on voit un sage platonicien sans doute, tenant un livre ouvert, et ayant devant lui, à ses pieds, une tête de mort sur laquelle est posé un papillon aux ailes déployées, emblême de la survivance. Winckelmann avance que, dans cette représentation, la farfalla n’est pas moins le symbole de l’immortalité de l’âme que celui de la séparation de l’âme d’avec le corps, soit d’avec la tête, qui est, suivant Platon, le siège de la partie raisonnable de l’homme; mais nous osons plutôt y reconnaître la vie outretombe, car la tête humaine représentée n’est pas vivante, c’est une tête décharnée.

Au reste , s’il nous était permis d’en chercher une explication dans le sens que nous semble présenter une tradition populaire recueillie dans le Bugey (département de l’Ain), où les Romains et les Grecs de Marseille ont exercé beaucoup d’influence, nous nous persuaderons aisément que le papillon est bien l’emblême de l’âme survivant à la destruction de l’être mortel. Les Anciens, observateurs profonds, avaient été frappés de la transformation de cet insecte qui, d’humble chenille, devient brillant papillon; ils avaient aussi remarqué que, percé d’une épingle et restant sans nourriture, il vivait encore plusieurs semaines, comme s’il était au-dessus des nécessités ordinaires de la vie.

Dans presque toutes les campagnes bugésiennes, lorsqu’un malade vient de rendre l’âme, on ouvre les fenêtres de sa chambre avec un empressement qui souffre peu de retard. Ce n’est point dans l’intention d’y purifier l’air: des paysans qui ne tiennent guère à respirer un air pur, même en état de santé, ne prendraient pas une précaution qu’ils regardent comme inutile ou superflue: ils pensent, mais sans l’avouer franchement que, lorsque la croisée est ouverte, l’âme s’échappe avec plus de liberté , et qu’elle sort immédiatement de la demeure terrestre pour s’envoler vers les cieux. Ils sont d’ailleurs intéressés à ce prompt départ, parce que l’âme ne rôdera pas autour d’eux pour les inquiéter de plaintes importunes, ce qui arrive quelquefois lorsque les survivants ont négligé de faire prier pour elle. Il n’est pas de veillée où l’on n’en cite maints exemples; nous n’en rapporterons qu’un seul.

Le chef d’une famille venait de trépasser. C’était pendant un des plus rudes hivers de ces dernières années. Le jardinier de la maison, connu dans le pays pour un esprit fort, un voltairien, se dirigeait tristement vers la serre chaude, en déplorant la perte d’un si bon maître. Il entre, ouvre les volets pour donner du jour à ses orangers, et voit tout à coup un papillon blanc qui voltige autour de lui. A cet aspect, il se jette à genoux; il ne doute pas qu’il n’y ait dans cette apparition quelque chose de surnaturel; il joint les mains et s’écrie :

« Ame de mon maître, est-ce vous ? Requiescas in pace ! Je ferai dire une messe; mais ne me tourmentez pas. »

A peine a-t-il prononcé ces paroles que le papillon disparaît. Le jardinier retourne à la maison où il raconte son aventure aux autres domestiques , et leur fait partager son émotion. La maîtresse du logis dit en vain qu’un papillon a pu éclore naturellement dans une serre chaude , même au coeur de l’hiver; le jardinier jure ses grands dieux que ce phénomène ne s’est jamais vu. Tout le monde garde le silence, on ne veut pas fronder l’incrédulité de la dame. Celle-ci, trop affectée de sa douleur pour s’entretenir d’un pareil sujet, se retire. Deux jours après, on célébrait, à l’église paroissiale, une messe pour le repos de l’âme qui avait apparu sous la forme d’un papillon: c’étaient les gens de monsieur X …  qui l’avaient demandée au pasteur de la paroisse, et toute la famille du défunt y assistait.

(1) Seconde édit. , t. II , fig. 169 et 170.
(2) Dans une des belles salles funéraires du Campo Santo de Bologne, en Italie, j’ai vu avec plaisir que cette idée avait reçu une juste application sur un mausolée.

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Illustration: Jean Lurçat, tapisserie d’Aubusson

«  Croyances et traditions populaires recueillies dans la Franche-Comté, le Lyonnais, la Bresse et le Bugey  »  Ed. H. Georg, Lyon, 1874.