tabac

Le père de la cigarette

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Miles Hymane_fumeurUne plaque commémorative a été apposée récemment, paraît-il, sur la maison jadis habitée par Rodrigo de Jerez, à Ayamonte, en Espagne. Quel est ce personnage, et à quoi doit-il sa célébrité ?

La tradition veut que ce Rodrigue, moins connu que le Cid, ait été le premier fumeur d’Europe. A-t-il été vraiment le premier à faire sortir de jolis nuages gris-bleu de sa bouche ? Ne chicanons pas, et admettons tout ce qu’on raconte à son sujet : qu’il était un compagnon de Christophe Colomb, et que ce sont les Indiens qui lui ont appris l’art et la volupté de fumer. 

De retour en Espagne, il se fabriqua lui-même des cigarettes avec les feuilles de tabac qu’il avait rapportées. Les premiers qui le virent sortir la fumée de sa bouche et même de son nez crurent avoir affaire à un dangereux sorcier. Naturellement, il fut dénoncé à l’Inquisition et l’illustre Torquemada fit une enquête. Heureusement pour Rodrigo de Jerez, on reconnut que cette émission de fumée était naturelle et non diabolique…

Aujourd’hui, la Régie des tabacs d’Espagne rend hommage solennellement au père de la cigarette, au fondateur d’une industrie de plus en plus florissante. Voulez-vous savoir, en effet, quelle est la consommation du tabac dans le monde ? Voici quelques chiffres dont on m’assure l’authenticité :

En 1911, les Etats-Unis fabriquaient environ 10 milliards de cigarettes; en 1924, la production était passée à 71 milliards et en 1926, à 90 milliards. Dans tous les pays du monde, on constate un écart formidable entre la consommation d’avant-guerre et celle d’après-guerre. Pour les cigarettes seules, on est passé de 13 à 41 milliards en Angleterre, de 12 à 29 milliards en Allemagne, de 4 à 14 milliards en Italie, de 7 à 28 milliards au Japon, etc. Par rapport au nombre d’habitants, c’est l’Angleterre qui tient la tête, puis, chose curieuse, c’est l’Autriche, la petite et pauvre Autriche, qui vient en second. Les Autrichiens ont sans doute beaucoup fumé pour oublier leurs misères…

La cigarette triomphe dans le monde moderne, et les amateurs de cigares deviennent moins nombreux. Ce sont évidemment les femmes qui ont assuré la prééminence de la cigarette. Et  il est également incontestable que l’industrie du tabac a profité de la guerre et de toutes les perturbations politiques et sociales du monde. Interrogez les Russes : ils vous diront que jamais on n’a autant fumé chez eux que pendant la période de la famine, en 1921. On fumait pour s’étourdir, pour tromper l’estomac affreusement vide…

En vérité, Rodrigo de Jerez est un grand bienfaiteur de l’humanité !

André Pierre. »L’Européen : hebdomadaire économique, artistique et littéraire. » Paris, 5 février 1930.
Illustration : Miles Hymane.

Suicide par le tabac

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fumeur-delacroixUn petit drame qui s’est déroulé récemment à Pest, en Hongrie, montre le tabac jouant un rôle plus dangereux que celui qu’on lui prête en général. On sait qu’il abrutit, qu’il altère la mémoire, qu’il occasionne parfois la terrible maladie du cancer des fumeurs. Mais dans la circonstance suivante, il va plus loin : il tue.

Le baron Bela Olnyi, après avoir occupé une situation de fortune importante, se trouva subitement ruiné. La passion du jeu, l’ayant fait s’engager à fond dans des opérations de Bourse, fut cause de son malheur. Mais il dissimula le désastre même à sa femme et à ses enfants. Il partit pour Paris, ou il contracta une assurance sur la vie d’un million. De retour à Pest, on remarqua un grand changement dans ses habitudes. Ce n’était plus l’homme brillant d’autrefois. Chaque jour il allait s’enfermer dans une petite chambre qu’il avait louée sous le prétexte d’études scientifiques.

Dix mois après il mourait, d’une phtisie galopante, disaient les médecins.

Les Compagnies d’assurances sont soupçonneuses. Cette mort presque subite d’un homme qui, lors de l’examen médical qui précède toute assurance sur la vie, avait paru merveilleusement constitué éveilla les soupçons. Un agent fut délégué pour pour procéder à une enquête minutieuse.

On trouva dans le réduit du baron un attirail exceptionnel de fumeur. Aux pipes turques, aux longues pipes de terre, aux cigares, au monceau de tabac commun, s’ajoutait un costume complet d’Oriental, robe, pantalon, fez. Cet accoutrement avait paru plus convenable au baron pour son expérience « d’enfumement ». D’après les boîtes ou les reçus des fournisseurs, on parvint à établir qu’en huit mois Bela Olnyi avait fumé mille cinq cents cigares et près de  cent kilos de tabac. L’exhumation du cadavre eut lieu, et l’on reconnut une intoxication totale de nicotine. C’était un véritable suicide par le tabac.

Naturellement, la Compagnie refusa de payer et la question est actuellement pendante devant les tribunaux.

« La Jeunesse moderne. » Paris, 22 octobre 1904. smoking
Peinture : Eugène Delacroix.

La comète d’Alphonse

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cometeLa comète d’Halley (d’Alphonse Halley, dit ma concierge) annonce toujours de mauvaises nouvelles. Voyez, le roi d’Angleterre est mort et la Régie a augmenté ses prix. 

Aujourd’hui pour s’offrir le luxe d’un havane, il faut avoir la fortune de Rockefeller. Rothschild lui-même, qui n’est cependant pas un va-nu-pieds, a dû revenir au démocratique demi-londrès, avec bague il est vrai, soit quatre sous. Quand je pense que le maryland coûte aujourd’hui un franc le paquet de quarante grammes, je me dis qu’il est vraiment flatteur d’être Français.

Nous avons 1.500 millions de dettes à payer chaque année (le quart du budget) et nous payons quinze sous les Hongroises qui sont d’ailleurs devenues des Gauloises. Quinze sous, les gauloises, et trois sous le Gaulois ! La voilà bien, la vie chère ! 

Une ligue de fumeurs protestataires vient d’être fondée. Son programme est belliqueux : grève, sabotage, action directe. Mais M. Cochery peut être tranquille, les serments de fumeurs valent les serments d’ivrognes. Cette ligue finira d’ailleurs comme toutes les ligues, c’est-à-dire en queue de poisson. Un jour, son président dira à sa femme : 

 Ma bonne, notre affaire est faite. 
— Tu as gagné le gros lot ? 
— Non, mais je viens d’obtenir un bureau de tabac ! 

« Le rire. » Paris, 1910.

Les pipes d’Augier 

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emile-augierLa Comédie-Française reprend le Fils de Giboyer, une des œuvres les plus fortes du répertoire. A la matinée à bénéfice qui fut donnée hier, un de nos plus érudits auteurs dramatiques nous racontait l’anecdote suivante : 

Lorsqu’il écrivit cette comédie, Emile Augier, avant de se mettre au travail, chargeait douze pipes qu’il achevait en un clin d’œil. Avant de fumer la dernière, sa langue était à vif et il était obligé de se la graisser avec du beurre qu’il avait toujours dans un petit pot près de lui. 

Il paraît ajouta notre anecdotier que, plus tard, privé de tabac, de par la Faculté (médecine), il se surprit à suivre sur le boulevard un monsieur fumant un bon cigare, comme on suit une jolie femme, fruit défendu...

 « L’Humanité. » Paris/Saint-Denis, 1905.

Marxisme

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karl-marx-cigare

Un des grands prêtres du marxisme intégral est le philosophe et sociologue russe Riazanov.

Le culte de Riazanov pour Karl Marx a pris, même, une forme curieuse. L’historien russe a voué au tabac une haine furieuse. Pourquoi ? Parce que l’abus du tabac a, paraît-il, abrégé la vie de Marx.

— Si Marx, déclare Riazanov, n’avait pas tant fumé, il n’aurait pas aggravé si vite sa maladie de foie, il aurait vécu cinq ans de plus et aurait pu terminer son admirable Capital ! C’est Riazanov qui a fondé à Moscou la Bibliothèque Marx.

A propos de tabac à priser

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Le père Labat raconte dans son voyage aux îles de l’Amérique (1722) que « le tabac fut une pomme de discorde qui alluma la guerre entre les sçavants ».

« En seize cent quatre vingt dix neuf, dit ensuite le bon père dominicain, M. Fagon, premier médecin du Roi, n’ayant pu se trouver à une thèse de médecine sur le tabac à laquelle il devait présider en chargea un autre médecin. Le nez de ce médecin ne fut pas d’accord avec la langue, car on remarqua que pendant tout le temps que dura l’acte il eut la tabatière à la main et ne cessa de prendre du tabac. La conclusion de la thèse était que le tabac abrégeait la vie. »

On sait que Napoléon prisait outrageusement. Avant lui, le jeune Arouet avait de très bonne heure contracté semblable habitude. Il arriva qu’un jour où il faisait sauter sa tabatière pendant la classe, on la lui confisqua, et il fit, paraît-il, une supplique en vers pour la ravoir.

On sait aussi que Voltaire détestait les jeux de mots. Cependant le tabac lui en fit commettre un… bien mauvais.

« Je préfère, aurait-il dit un jour, une once de tabac à un nonce du pape. »

« Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique. »  Paris, 1923.

L’actionnaire

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Deux messieurs causaient sur le boulevard, au coin de la rue de Choiseul. L’un d’eux était un grand spéculateur, développant le plan d’une affaire magnifique. L’autre, un capitaliste ébloui, en train de mordre à l’hameçon. Il hésitait encore cependant, mais il allait céder, il le savait. Il ne faisait d’objections que par acquit de conscience.

Auprès de ces deux messieurs s’arrêtent deux gamins de dix à douze ans. Ils considèrent le magasin du marchand de tabac du coin. L’un d’eux s’écrie :

Nom d’une pipe ! je voudrais bien fumer un sou de tabac.
Eh bien, dit l’autre, achète pour un sou de tabac.
Parbleu ! le malheur, c’est que j’ai pas le sou.
Tiens, j’ai deux sous, moi !
Oh! qué chance ! juste mon affaire. Un sou de pipe et un sou de tabac.
Eh bien ! et moi donc ?
Toi ?… tu feras l’actionnaire, tu cracheras !…

Ce fut un trait de lumière. Le capitaliste prit la fuite en mettant les mains sur ses poches. Le spéculateur lança un regard furibond sur les deux gamins et retourna devant le passage de l’Opéra.

« Dictionnaire amusant. »  Charles de Bussy, Paris, 1859.