tableau

L’enseigne

Publié le

Thomas-Couture

Un jeune peintre de talent, M. Thomas Couture, fort connu par son grand tableau de l’Orgie romaine, a été l’objet d’un quiproquo qu’il a pris fort gaiement. Il était dans son atelier, occupé à combiner on ne sait plus quel groupe historique, lorsqu’on frappa trois coups à la porte.

Entrez ! s’écria l’artiste.

En même temps, il vit s’avancer un homme en casquette et en bourgeron.

Monsieur, lui dit l’inconnu, vous êtes peintre ?
Oui, mon brave.
— On dit que vous êtes fort dans votre partie ?
Oui, quelques amis sont assez indulgents pour dire cela.
Eh bien ! je vous apporte de l’ouvrage. Voulez-vous travailler pour moi ?
 Pourquoi pas ? Que vous faut-il, un portrait ou un tableau de genre ?
Ça m’est égal, pourvu que ça se fasse voir.

Là-dessus le marchand de vin (c’en était un) fit comprendre à l’artiste qu’il désirait avoir pour son commerce une enseigne sous ce titre : « Au Vert-galant ».

M. Thomas Couture prit ses pinceaux et fit… un rébus.

Le vert-galant qu’il a dessiné, ce n’est pas Henri IV, c’est un gobelet, un verre avec des guirlandes de fleurs. Tout le monde s’arrête devant cette enseigne originale, rue Racine.

« Almanach de la littérature, du théâtre et des beaux-arts. » Paris, 1853.
Publicités

Un premier tableau de Delacroix

Publié le Mis à jour le

La-Barque-de-Dante.

Delacroix, aussi pauvre d’argent que riche de talent, n’ayant pas de quoi faire encadrer son premier tableau, Dante et Virgile aux enfers, pour l’envoyer au Salon du Louvre, l’avait fait entourer de planches enduites de colle de poisson sur lesquelles il avait répandu de la poudre d’or.

Le jour de l’ouverture, il chercha vainement son œuvre dans les petites salles, celles où l’on met les tableaux des débutants. Ne la trouvant pas, il se désolait, lorsqu’un gardien lui dit :

C’est vous qui avez envoyé une toile encadrée dans des lattes d’emballage ? On n’a pas voulu de vos lattes. M. Gros a fait refaire un beau cadre, et il a exigé de M. de Forbin-Janson que votre tableau, qu’il trouve bien, figurât dans le Salon carré.

Le Salon carré ! Le Salon d’honneur ! Un débutant ! Quelle joie ! Delacroix courut, tout ému, chez le baron Gros. Gros le reçut, la porte entrebâillée, une palette à la main :

Qui est là ?
— Moi, Monsieur.
— Qui, vous ?
— Delacroix.
— Qui ça, Delacroix?
— Celui qui a exposé le tableau auquel vous avez fait donner un cadre.
— Ah ! oui, un bateau !
Dante et Virgile.
— Enfin, un bateau ! Eh bien, ce n’est pas mal. Quel âge avez-vous ?
— Vingt-trois ans.
— Eh bien, à vingt-trois ans vous peignez comme un maître et vous dessinez comme un cochon. Apprenez à dessiner.

Pas si cochon que cela le dessin de Delacroix. Heureusement on en a fini aujourd’hui avec cette légende, que Delacroix ne dessinait pas. C’est justement à cause de la sûreté de son dessin qu’il n’avait pas besoin de se perdre dans ces fignolages et ces ficelages grâce auxquels plus d’un peintre inférieur a passé pour dessiner mieux que lui.

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1890.

Pour faire sourire la Joconde

Publié le Mis à jour le

joconde

Se trouvant à Florence, vers 1500, Léonard de Vinci entreprit de faire le portrait de Mona Lisa, femme de Francesco del Giocondo. Mona Lisa était une très belle femme, et elle avait un sourire si particulier, si agréable ! il lui fallait croquer parfaitement ce sourire.

Enorme difficulté que Léonard parvint cependant à vaincre, grâce à un procédé qui ne manque pas d’originalité. Il entoura la belle Mona Lisa de musiciens, de chanteurs et de bouffons qui l’entretenaient dans une douce gaieté. Léonard travailla pendant quatre ans à l’exécution de ce tableau. On ne sait combien de temps musiciens, chanteurs et bouffons furent en réquisition.

Le sourire, admirablement reproduit, plut tellement au roi François 1er qu’il acquit l’oeuvre de Léonard de Vinci pour la somme de douze mille livres. Somme énorme pour l’époque; mais on tenait cette peinture pour une chose merveilleuse et s’accordait à déclarer que la figure de Mona Lisa était d’une exécution à faire reculer l’artiste le plus habile du monde qui voudrait l’imiter.

Ce portrait est connu sous le nom de la Joconde. Vous tous qui allez l’admirer au Musée du Louvre, inclinez-vous devant l’œuvre du Maître, mais ne refusez pas un souvenir aux musiciens, chanteurs et bouffons qui, entourant le chevalet de Léonard de Vinci, ont su provoquer le sourire de la Joconde.

« Le Pêle-mêle. » Paris, 1929.

Précision : Cet article ne présente ici qu’une hypothèse… parmi beaucoup d’autres plus ou moins farfelues.

L’art est la science du beau

Publié le

James Abbott McNeill Whistler

On a maintes fois reproché au fameux peintre Whistler le flou de son tableau où les formes flottantes des personnages et les intentions vagues de l’artiste sont parfois difficiles à interpréter.

Un soir, le peintre dînant chez son ami Henry Irving, le célèbre acteur anglais, se mit à disserter savamment sur deux de ses tableaux accrochés aux murs de la salle à manger. Après une assez longue conférence Whistler, regardant de plus près une des toiles, s’écria tout à coup :

Irving ! Irving… regardez donc ce que vous avez fait…

Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Irving sans s’émouvoir.

Ce qu’il y a, tonna l’artiste rendu furieux. Mais vous voyez bien, malheureux, que ces tableaux ont été pendus à l’envers : le haut en bas. Je suppose qu’ils sont ainsi depuis longtemps… et vous ne vous en êtes pas aperçu !…

tableau

Ah, mon cher Whistler ! répliqua l’acteur, il ne faut pas m’en vouloir, mais plutôt m’excuser, puisque vous-même, cher maître, vous l’auteur… vous avez mis une heure à vous en apercevoir.

« Revue française. » Paris, 1903.

La faute réparée

Publié le Mis à jour le

peintre

Un jour que Rubens était sorti pour aller prendre l’air, selon sa coutume, Van Dyck et ses compagnons entrèrent secrètement dans le cabinet de leur maître, pour y observer sa manière d’ébaucher et de finir. En s’approchant trop près pour mieux examiner, un d’entre eux frotta le tableau qui était l’objet de leur curiosité, et effaça le bras de la Madeleine, la joue et le menton de la sainte Vierge, que Rubens venait de finir.

On pâlit à cet accident. Un d’eux, prenant la parole, dit:

Il faut, sans perdre de temps, risquer le tout pour le tout. Nous avons encore environ trois heures de jour, que le plus capable de nous prenne la palette, et  tâche de réparer ce qui est effacé: pour moi, je donne ma voix à Van Dyck.

Tous applaudirent à ce choix. Van Dyck seul douta de la réussite. Pressé par leurs prières, et craignant lui-même la colère de Rubens, il se mit à l’ouvrage, et peignit si bien, que, le lendemain, le maître, examinant son travail de la veille, dit, en présence de ses élèves, qui tremblaient de peur:

Voilà un bras et une tête qui ne sont pas ce que j’ai fait hier de moins bien.

« Almanach facétieux, récréatif, comique & proverbial … »  Hilaire Le Gai, Passard, Paris, 1852.

Illustration atrocement mutilée de mes mains expertes… 🙄