télégraphe

Une bonne leçon

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L’amiral Jauréguiberry s’était éteint après une carrière bien remplie. C’était une curieuse figure que celle de ce vieux brave, remuant et vif comme un jeune homme, plein d’entrain, de gaieté et de verve, toujours empressé auprès des femmes, comme un amiral de l’ancien régime. On nous raconte même à ce sujet une assez plaisante anecdote. 

Quand l’escadre de la Méditerranée était en rade de Villefranche, les jolies femmes  étaient sûres d’être bien accueillies à bord du vaisseau-amiral. Vous jugez combien il en venait de Nice, de Cannes et de toutes les plages environnantes. Les cuirassés de l’Etat avaient fini par servir de but à toutes les promenades mondaines. 

L’amiral Pothuau, ministre de la marine, vieux loup de mer d’une toute autre école, voyait d’un assez mauvais oeil ce défilé perpétuel de visiteuses. Maintes fois il avait fait des observations à ce sujet au commandant de l’escadre. Mais, rien n’y faisait. Le ministre, ne voulant point sévir contre son ancien camarade, mais désirant quand même lui donner une leçon, lui tendit un petit piège. Il fit surveiller les allées et venues du canot amiral. 

Un jour qu’une dame bien connue dans la société parisienne et dans le monde politique était venue déjeuner sans façon à bord du Richelieu, le télégraphe transmit tout à coup  au commandant de l’escadre la dépêche suivante : 

« Partez immédiatement pour Marseille sans prendre communication avec la terre.  » 
Signé : Amiral POTHUAU.

Pas moyen de discuter. La consigne était là. Il fallut bien obéir. La belle dame dut faire le voyage de Marseille bon gré, mal gré, sans pouvoir même prévenir de sa mésaventure les invités qu’elle attendait ce soir-là. 

Quant à l’amiral, s’il pesta peut-être in petto contre ce malencontreux télégramme qui prolongeait une agréable visite au delà de toute mesure, il fut assez discipliné pour n’en rien dire et assez galant pour n’en rien montrer. 

« Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1887.

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Signaux martiens

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jean-ignace-isidore-gérard-grandville.

La planète Mars éprouve de temps en temps le besoin de nous faire des signes. Ce sont les astronomes qui l’affirment. Le fait, constaté il y a quelques années déjà, vient de l’être, à nouveau.

On assure que l’observatoire de télégraphie lumineuse de Cape Clear, en Angleterre, reçoit tous les soirs à la même heure, un télégramme mystérieux qu’enregistrent ses appareils et qu’il n’a pas encore été possible de déchiffrer, bien qu’il se compose toujours des mêmes signes, Les astronomes sont tentés d’attribuer ce télégramme inter-astral aux habitants de la planète Mars qui chercheraient à entrer en relations avec nous,

M. Camille Flammarion, consulté, déclare que la chose est très possible, attendu que les Martiens sont très probablement plus avancés que nous dans leur évolution, et qu’ils doivent avoir trouvé depuis bien longtemps le fil à couper le beurre… et même à couper le télégraphe.

Mais la politesse exige que nous répondions. J’espère que nos astronomes s’y préparent.

« La Justice. »  Paris, 1906.
Illustration : Jean Ignace Isidore Gérard.

Voyage électrique

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Une histoire arrivée dernièrement à un habitant de la frontière française a beaucoup égayé une partie de la ville de Charleroi.

Cet individu entrait à la station lorsque l’express de trois heures pour Erquelines venait de la quitter. Désolé d’être venu trop tard, il se lamentait de la plus tendre façon et s’adressait force injures, lorsqu’une idée parut jaillir de son cerveau. Il s’avance vers un employé de la station:

Monsieur, dit-il, j’ai quelquefois entendu parler du télégraphe, ne pourrai-je aller par là à Erquelines ? Quand je devrais payer deux fois plus que par le chemin de fer, je n’y regarderais pas, tant je voudrais être chez moi pour servir le souper des Rois.

L’employé sourit, et indiqua à notre villageois les bureaux du télégraphe.

Bonjour, tout le monde, fit-il en entrant, j’ai manqué le convoi d’Erquelines, et je voudrais m’en aller par le télégraphe. Combien qu’c’est ?

Les employés retiennent un rire homérique qui était sur leurs lèvres, prêt à éclater, et l’un d’eux répond:

Asseyez-vous, monsieur, dans ce fauteuil, le télégraphe va partir dans cinq minutes.
Combien resterai-je de temps pour faire la route ?
Trois minutes.
— Sapristi ! j’arriverai avant le convoi. Mais combien qu’c’est ?
— Vous payerez en arrivant à Erquelines,

Et au même instant l’on entend une sonnerie de carillon dans tous les bureaux.

C’est le signal du départ, dit-on à notre voyageur; prenez votre place.

Il se lève, en effet, et se laisse conduire près d’une armoire dont la porte était ouverte.

Entrez là, lui dit-on, c’est le wagon du télégraphe; mais fermez bien les yeux, car si vous les ouvriez, la grande vitesse du voyage pourrait vous faire tourner la tête et, partant, vous faire tomber.

Notre homme se baisse, entre dans l’armoire, s’y accroupit, le chapeau entre les jambes, entend une fois encore la recommandation de ne pas ouvrir les yeux, puis salue en disant :

Il est fort heureux que le voyage ne dure que trois minutes, car je ne suis pas trop à mon aise dans cette position.

Sur ce, l’armoire est fermée, et toutes les sonnettes de recommencer leur carillon.

Attention, vous partez, cria-t-on à travers la porte à notre voyageur.

Une demi-heure après, on ouvrait la porte de l’armoire, et une figure que l’habitant de la frontière n’avait pas vue à son départ, lui criait :

Erquelines !
Il me semble, dit-il en retirant de l’armoire ses jambes roidies et fatiguées, que je suis resté plus de trois minutes en route. Où faut-il payer ?

Les stores étaient baissés. Notre voyageur ne voyait que des appareils.

A la porte de la station, lui répond son interlocuteur.
— Merci, fait notre voyageur; et il sort en s’étirant les bras.

Nous ne dirons pas sa figure lorsqu’il se retrouva dans la gare de Charleroi; mais il prit son parti en brave, et vint lui-même raconter sa mésaventure aux habitués des cafés voisins de la station.

 » La Féérie illustrée  » Dutertre, Paris, 1859.

Z’avez du feu ?

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fumeurs

Peu de jours après qu’on eut appris à Londres la nouvelle du succès de la pose du câble transatlantique, un des membres les plus influents de la Chambre des lords se présenta aux bureaux télégraphiques à peine installés.

Monsieur, dit-il au directeur, je viens expédier une dépèche au banc de St-Jean-de-Terre-Neuve.
Mylord ignore sans doute que notre service n’est point encore organisé.
Vous savez-qui je suis. Je possède dix mille actions de la Société télégraphique transatlantique. Voici deux cents guinées. Faites, je vous prie, ce que je demande.
Mylord n’ignore pas, reprit le directeur, en s’inclinant, que nos dépêches s’expédient à raison d’une vitesse d’un mot par minute. Par conséquent, il ne recevra la réponse à sa demande, qu’environ deux heures et demie après l’avoir adressée.
— J’attendrai.
— Que mylord daigne dicter.

Londres, cinq heures du soir.

« Envoyez-moi la plus forte étincelle que vous pourrez produire avec vos appareils. Prévenez-moi une minute à l’avance.»

Il s’assit et attendit patiemment. A sept heures quarante-cinq minutes, c’est-à-dire à environ deux heures et demie de là, le télégraphe répondait:

« St-Jean-de-Terre-Neuve, 10 h. 25 m. du soir. Dans une minute vous recevrez l’étincelle demandée. »

Lord P… tira de sa poche un étui à cigares dans lequel il prit un trabucos, approcha du fil électrique un morceau d’amadou qui s’enflamma, alluma son cigare et sortit gravement en fumant.

A peine connut-on dans la gentry cette nouvelle manière de demander du feu à un autre hémisphère, que chacun voulut l’imiter. On fit queue, pendant plusieurs jours, aux bureaux de la télégraphie européo-américaine, pour y allumer des cigares au prix de deux cents guinées. Dans tous les clubs, voire chez bon nombre de marchands de tabacs, brûlaient des lampes autour desquelles rayonnait cette inscription :

« Fire coming from new Fundland: feu provenant de Terre-Neuve. »

 » La féérie illustrée  » Dutertre, Paris, 1859.