ténor

Le ténor gardé

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mario-chamleeLe chanteur américain Mario Chamlee, très apprécié dans la grande République, possède une voix dont le timbre admirable évoque, paraît-il, le souvenir de Caruso.

Pendant la guerre, on chargea le ténor (d’après le principe de l’utilisation des compétences) de charmer les loisirs des hommes et de mettre un peu de beauté dans la dure vie des camps d’entraînement. Chamlee se donna de tout son coeur à cette tâche, et les « bleus », ravis, ne se lassaient pas de l’entendre. On applaudissait, on bissait. A la fin du jour, le chanteur était à bout de souffle. Or, les officiers aimaient aussi l’entendre et le mot d’ordre qui courait au mess après dîner était : « Envoyons chercher Chemlee. »

Le général de division apprit le fait. Il se fâcha tout rouge: il n’entendait pas qu’on lui éreintât son ténor. Chamlee était là pour remonter le moral des hommes et non pour distraire les officiers. Et pour le protéger contre ses fervents on attacha à sa personne un garde du corps avec l’ordre de défendre le repos du chanteur.

Le ténor peut se vanter d’avoir été le simple soldat de l’armée ayant eu une sentinelle spéciale pour veiller sur son sommeil.

« Les Spectacles. » Lille, 1923.

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Le chanteur prévoyant

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victor-capoul

Le journal Cherbourg Eclair raconte cette savoureuse quoique funèbre anecdote sur le ténor Victor Capoul.

A cette époque, le directeur des Pompes Funèbres de Cherbourg était simple employé à la succursale de Toulouse. Quel ne fut pas son étonnement un jour en voyant entrer le célèbre artiste qui, accompagné du curé du village où il habitait, choisit et commanda lui-même son cercueil. Il régla les frais de mise en bière et de déplacement du personnel.

Très fréquemment, en compagnie d’amis, l’original ténor revenait au bureau des Pompes Funèbres et se faisait montrer le superbe cercueil qu’il avait commandé. Il témoignait d’ailleurs sa satisfaction en remettant à chaque passage un louis de 10 francs à l’employé qui l’accompagnait. Ce rituel qui lui valait d’être, là-bas, considéré comme un client de marque.

Hélas, tout à une fin, et Capoul mourut loin du bruit, dans le petit domaine qu’il possédait dans un village du Gers, à quelque vingt kilomètres de Toulouse.

On juge du désappointement du directeur des Pompes Funèbres de cette ville lorsqu’il dut s’occuper des obsèques du fameux ténor. En effet, les frais de déplacement du personnel que Capoul avait généreusement payés 80 francs, en 1912, s’élèvent maintenant à plus de 300 francs. Quant au cercueil commandé il y a 12 ans et facturé alors 400 francs, il vaut actuellement 1.500 francs.

Capoul ne se doutait certes pas en réglant, en 1912, ses frais d’inhumation, qu’il faisait là une opération avantageuse pour ses héritiers !

fioriture

Victor Capoul. Artiste lyrique, ténor, auteur, compositeur et directeur d’opéra, vit le jour à Toulouse, en 1839, et a achevé sa longue vie en 1924, à Pujaudran, où il est enterré. De brillantes études musicales, des prix d’opéra et d’opéra comique de ténor l’impose dans le monde lyrique. Sa jolie voix, d’un timbre flatteur et charmant quoique parfois un peu faible, son chant expressif bien qu’un peu maniéré, son physique aimable, sa réelle intelligence de la scène, le firent bientôt prendre en affection par le public, et surtout par la partie féminine des spectateurs. Quant aux hommes, la coiffure de cheveux dite « à la Capoul » témoigne de la mode qu’un homme peut imposer pendant des années à la grande partie d’une population. En 1899, son compatriote et ami Gailhard l’appelle aux fonctions de directeur artistique de la scène de l’Opéra de Paris où il terminera sa carrière.Son nom est entré dans des expressions du wallon liégeois (« se faire des capouls », « avoir des capouls », etc.) qui signifient se coiffer à la Capoul. Dans le même sens et dans le même dialecte, on trouve : « se faire des caniches », « avoir des caniches », etc.

 

Manière de faire un ténor

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tenorAu mois de juillet, un garçon coiffeur de Trieste éprouva des chagrins d’amour, Il voulut offrir sa vie en holocauste à l’infidèle, et il se coupa bravement la gorge avec un rasoir, ou, pour mieux dire, il se la coupa aux trois quarts.

On le transporta à temps à l’hôpital. Il reçut les soins les plus empressés des meilleurs praticiens, et on le sauva. Jusqu’ici, rien d’extraordinaire,on voit de ces choses-là, tous les jours. Mais le roman commence justement après les deux mois de convalescence du trop amoureux barbier.

Savez-vous avec quel capital il est sorti de l’hôpital ? Il en est sorti avec une voix de ténor dramatique d’une puissance et d’un timbre extraordinaires. Il se trouve à présent à Vienne, où il fait son éducation musicale sous la direction d’un des plus habiles professeurs.

Ceux qui l’ont entendu en ont été émerveillés.

« Journal du Loiret. »  Paris, 1868.

Une goutte de morning

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buffet

Dernièrement, un de nos ténors (ils ne sont donc pas tous au front ? Après tout, celui-ci est peut-être réformé) fut sollicité d’aller à Londres prêter son concours à un grand gala de bienfaisance pour des œuvres de guerre.

Malheureusement, notre ténor ne sait pas un mot d’anglais. Quoique très alliance cordiale, il est tout à fait rétif à l’entente de la langue saxonne, ayant suffisamment affaire à comprendre la sienne. Il lui en arriva de ce chef une bien bonne. Très aimable de son naturel, il essayait donc quand même de lier conversation avec les organisateurs, et s’ingéniait, le sourire sur les lèvres, à essayer de saisir quelques mots entendus au passage, mais souvent mal traduits.  

Or, pendant l’entracte, un buffet improvisé avait été dressé dans le foyer des artistes. Le ténor s’y rend. Sur le seuil, le directeur, qui ne l’avait pas encore vu, lui dit-d’une façon charmante :

Good morning.

Le ténor hésite un peu, puis comme se ressouvenant, il répond tout à fait rassuré :

— Eh bien, moi aussi, je prendrai bien une goutte de ce que vous dites… à votre santé et à la Victoire !

« Le Carnet de la semaine. » Paris, 1918.

Un procès d’Emma Calvé

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carmen

L’impresario Schürmann demande aux juges du tribunal civil de Paris de condamner Mme Emma Calvé à lui payer un dédit de 20,000 francs et une somme de 3,000 francs pour frais divers.

Nous sommes en juillet 1904. Mme Emma Calvé vient d’être engagée par M. Schürmann pour une tournée en Allemagne et en Autriche. Elle doit se faire entendre dans Carmen et dans Cavalleria rusticana. La tournée comprenait vingt représentations, Mme Emma Calvé devant toucher 40 % sur les recettes brutes. Son dédit était de 20,000 francs. A Leipzig et à Hambourg, le succès fut éclatant, mais à Dresde un incident grave se produisit et c’est sur cet incident que s’appuie aujourd’hui M. Schürmann pour justifier sa demande.

On jouait Carmen. La salle était comble. Les deux premiers actes et le commencement du troisième avaient valu aux interprètes et plus spécialement à Mme Emma Calvé un succès triomphal. Mais soudain un flottement se produit parmi les artistes en scène. On en est au moment où Carmen veut pénétrer dans le cirque pour assister à l’entrée d’Escamillo et le voir combattre le taureau qu’il doit tuer en son honneur. Mais don José l’en empêche et la poignarde. Or, d’après le livret, Carmen doit pendant cette scène, tourner le dos au public, c’est-à-dire faire face à don José qui lui barre le chemin. Et ce soir-là, raconte Me Daniel Cogniet, l’avocat de M. Schürmann, Mme Emma Calvé avait voulu renoncer aux prescriptions du livret, c’est-à-dire qu’elle voulait, pour son dernier récitatif, faire face au public, obligeant ainsi don José à la poursuivre et à la poignarder dans le dos.

Mais il arrive que le ténor allemand qui lui donne la réplique oublie la modification voulue par la cantatrice. Il ne bronche pas et Mme Emma Calvé de lui jeter l’épithète d’imbécile, suivie bientôt, à voix plus haute, de plusieurs autres plus vives. Cependant don José, ahuri, ne bronche toujours pas et c’est alors que perdant tout sang-froid, Mme Emma Calvé aurait prononcé trois fois le mot qu’illustra Cambronne à Waterloo. Scandale, cris, protestations. Départ précipité du roi de Saxe, qui assistait à la représentation. Bref, la salle se vide en un clin-d’oeil. Le lendemain le directeur général de l’Opéra-Royal adressait à M. Schürmann le télégramme suivant :

« Vu que Mme Calvé, comme, on m’informe à l’instant et certifié par des témoins, s’est laissé entraîner d’une façon regrettable à insulter gravement un des premiers membres de l’Opéra-Royal (le ténor allemand), je ne peux plus permettre à cette dame de remettre les pieds à l’Opéra-Royal.

La seconde représentation n’aura donc pas lieu.

Comte Serbach. »

Dans ces conditions, la tournée devenait difficile, pour ne pas dire impossible. A Berlin, Mme Emma Calvé refuse de jouer dans Cavalleria rusticana et regagne Paris.

Tel est le procès qui vient d’être exposé aux juges du tribunal civil de la Seine.

« Revue musicale de Lyon. » Lyon, 1906.

Une voix d’or

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Enrico-Caruso

Je vais vous conter une histoire qui ne semble pas très vraie, qui est pour le moins très exagérée. Mais quand je vous aurai dit qu’elle vient d’Amérique, vous mettrez vous-même les choses au point.

Le ténor Caruso assistait en simple spectateur à une représentation du New-Fields Théâtre à New-York. A la fin du premier acte, un commissionnaire vint lui remettre une lettre : le chanteur italien quitte aussitôt le théâtre, monte dans une automobile qui l’attendait devant le perron et moins d’une heure après il revenait prendre sa place dans la loge.

Il était allé chanter pendant trois quarts d’heure chez le milliardaire James Smith et avait reçu comme cachet 3.000 dollars, soit 15.000 fr. !

Comment les jeunes élèves du Conservatoire n’auraient-ils pas la tête un peu bouleversée par de tels racontars !

« Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire de la famille. »  Paris, 1905.