thiers

L’illustre fan

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ingresVoici une anecdote de  « Monsieur Ingres» dont le génie et le caractère irritable furent une source inépuisable pour les chroniqueurs. Elle montre une fois de plus la sincère intégrité et la haute conscience de son enseignement.

Le maître, dont le geste symbolique était « d’atteindre les pieds de Raphaël et les baiser », ne devait pas supporter la moindre contradiction quand on touchait à son dieu. Ingres,  invité, un soir, à dîner chez son collègue de l’Institut, le père de son élève Amaury-Duval, s’y rencontra avec M. Thiers, alors critique d’art redouté.

M. Thiers parla des maîtres italiens avec légèreté. Sur Raphaël, il soutint cette thèse qu’il n’avait fait que des vierges, et que c’était son vrai titre de gloire.

« Que des vierges !… s’écria alors M. Ingres, qui ne put se contenir, que des vierges ! Certes, on sait le respect, le culte que j’ai voué à cet homme divin; on sait si j’admire tout ce qu’il a touché de son pinceau. Mais je donnerais toutes ses vierges, oui, monsieur, toutes, pour un morceau de La Dispute, de L’École d’Athènes, du Parnasse, et Les Loges, monsieur, et La Farnésine ! il faudrait tout citer… »

Le lendemain, Ingres exprima toute son indignation à son élève :

« Voilà les gens qui nous jugent et nous insultent. Sans avoir rien appris, rien vu, impudents et ignorants. S’il plaît un jour à ces messieurs de ramasser de la boue et de nous la jeter à la figure, que nous reste-t-il à faire, à nous qui avons travaillé trente ans, étudié, comparé, qui arrivons devant le public avec une œuvre…»

Alors Ingres, tirant son mouchoir de sa poche, et s’en frottant les deux joues :

« Voilà, mon cher ami, voilà tout ce que nous pouvons faire… nous essuyer ».

M. F. Félix Bouisset, conservateur du Musée Ingres,membre de l’Académie. »Recueil de l’Académie de Montauban. » 1930.
Peinture : Ingres, autoportrait.

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Les mots historiques

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pershing-lafayette

On l’a dit cent fois, la plupart des mots prétendus historiques ont été, sinon fabriqués, arrangés après coup. Parfois le mot authentique, trop réaliste pour être imprimé est traduit par l’historien qui le rapporte.

Ainsi le zut !  héroïque, prononcé par le général Cambronne à Waterloo, est traduit par Thiers : La garde meurt et ne se rend pas, et c’est cette phrase qu’on trouve dans tous les manuels. 

La phrase fameuse Debout, les morts ! forme lapidaire. L’officier à qui on l’attribue ne la reconnaissait pas. Interviewé à ce propos, après la guerre, il a répondu : 

J’ai dû dire, quelque chose comme ça, mais je ne me rappelle plus exactement. Au moment dont il s’agit, les mitrailleuses  craquaient, et les mots partaient comme les balles, un peu au hasard… 

L’exemple le plus frappant en ce genre est celui du général américain Pershing. Dès son arrivée à Paris, le général, suivi de son état-major, se rendit sur la tombe de Lafayette. De nombreux curieux étaient venus là afin de voir et surtout d’entendre le généralissime américain. Ils en furent pour leurs frais, car Pershing, ignorant notre langue, prononça son discours en anglais. 

Ce discours fut ensuite traduit par les journaux parisiens qui en publièrent des fragments. Disons que ce discours n’avait rien de bien remarquable : c’était l’éloquence banale d’usage en pareil cas. 

Il y avait parmi les auditeurs un journaliste, de province, qui, ignorant l’anglais, n’avait rien compris aux paroles de Pershing. Cependant, il fallait qu’au plus vite et le plus brièvement possible, il envoyât le compte rendu de la cérémonie à son journal. Alors, résumant à sa façon le discours qu’il n’avait pas entendu, il télégraphia : 

« Le général Pershing a trouvé le mot qu’il fallait : Lafayette, nous voilà ! » 

C’était le mot qu’il fallait, en effet, mais ce mot ce n’est pas le général qui l’avait trouvé. 

Limoges, 1935.
Photo : Le général Pershing et le général Pelletier sur la tombe de Lafayette, marquis de Chambrun. Cimetière de Picpus à Paris, 13 juin 1917 : photographie de presse / Agence Rol.

La digestion des vaches

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vache

En 1855, lord Clarendon (un homme d’Etat éminent) écrivait à lord Cowley (un éminent homme d’Etat) :

« Le canal de Suez est matériellement impossible, et s’il venait jamais à être exécuté, ce serait au prix de telles dépenses qu’il n’en pourrait jamais ressortir aucun profit. »

Lord Palmerston (un homme d’Etat éminent), devant la Chambre des Communes, vaticinait avec plus d’âpreté encore :

« Au point de vue commercial, l’entreprise du Suez peut être mise au nombre de ces affaires douteuses qui, trop souvent, sont proposées par des habiles à la crédulité des jobards. »

Et dire qu’en France, d’éminents hommes d’Etat, M. Thiers entre autres, prédirent l’impossibilité de rendre jamais pratiques les chemins de fer ! Et dire qu’à la chambre belge, en 1833, il s’est trouvé des orateurs perspicaces pour prophétiser que les chemins de fer occasionneraient la ruine de l’industrie des fromages « en raison des troubles causés par le passage des trains dans la digestion des vaches qui paissent les prairies Flamandes. »

Et dire que toute invention nouvelle trouvera en tout temps, en tout lieu, des hommes d’Etat éminents armés de semblables raisons !

« Musée des familles. »  Paris,  1895.