Tour de France

Roger Lapébie

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Roger-Lapébie

L’athlète qui a gagné si brillamment cette année le fameux Tour de France, Roger Lapébie, accomplit en ce moment son service militaire comme aérostier à Meudon. Très sportifs, ses chefs lui avaient donné toutes les facilités pour s’entraîner en vue de cette compétition où il put tenir sa place dans l’équipe nationale, grâce à la longue permission que l’on avait bien voulu lui accorder.

Mais, consciencieux à l’excès, notre champion, trouvant sans doute ces facilités insuffisantes, décida d’en prendre une supplémentaire sans autorisation et le dernier dimanche de juin se rendit à Reims pour y disputer une course. Son capitaine l’apprit et appliqua au délinquant le tarif habituel, soit huit jours de prison. Pourtant, il voulut continuer à se montrer sportif, et accepta, le Tour de France commençant le mercredi suivant, de ne faire exécuter la sentence qu’au retour de la grande épreuve.

Lapébie put ainsi prendre le départ, mais avec une permission valable seulement jusqu’au dimanche suivant et renouvelable si ses chefs jugeaient ses premières performances suffisantes.

« Et voilà pourquoi, nous dit le populaire coureur après nous avoir conté cette aventure, je me suis comporté dans ce Tour de France 1937 beaucoup mieux que je n’osais l’espérer. Alors même, pour huit jours de prison, je n’ai pas à me plaindre. »

Mais, aux dernières nouvelles une réception, a été organisée au régiment en son honneur et son commandant l’a, en personne, chaudement félicité après avoir sans doute levé la punition.

« Midinette. Journal. »  Paris, 1937.

La montagne maudite

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Col du Portet-d'Aspet
C’est l’endroit où un jeune  Italien talentueux et souriant, Fabio Casartelli, a perdu la vie en 1995, dans une vacherie de virage où il n’était pas le seul à être tombé mais où le destin l’avait choisi comme seule victime. Cela suffit pour qu’à jamais son évocation fasse froid dans le dos.
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Le col du Portet-d’Aspet, situé dans les Pyrénées dans le département de Haute-Garonne, ne paye pas de mine sur le papier. Souvent classé en 2ème catégorie, parfois en 3ème et une seule fois en 1ère (cela dépend bien entendu par quel côté on l’emprunte), c’est un passage obligé dans la chaîne, mais pas le plus difficile a priori.
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Vous avez le choix entre un peu plus de 4km à un peu moins de 10% d’un côté ou environ 6 km à 7% de l’autre. Il culmine à 1069 mètres. On le sent passer tout de même, mais ce n’est pas un monstre. Il est souvent associé dans un enchaînement au col de Menté, aussi une belle cochonnerie (plus difficile, mais moins dangereuse) où, en 1971, Luis Ocaña avait dû abandonner le Tour qui lui était promis.
Mémorial érigé sur le lieu de la mort de Fabio Casartelli
Mémorial érigé sur le lieu de la mort de Fabio Casartelli

L’emplacement du Portet-d’Aspet lui permet souvent de servir de rampe de lancement dans les grandes manœuvres de grimpeurs. Du coup, la descente est dangereuse, car souvent empruntée à pleine vitesse. Et le bilan est impressionnant.

C’est là qu’a eu lieu le célèbre dépannage d’Antonin Magne par René Vietto en 1934. Une défaillance d’Anquetil en 1957, qui aura eu le mérite de ressouder l’équipe de France autour de son jeune leader. Une double chute en 1960, qui provoque les abandons de Jean Brankart (2ème du Tour 1955) et de Harry Reynolds, qui s’y brise une clavicule. En 1963, c’est Jo Planckaert (2ème du Tour 1962) qui va monter dans l’ambulance.

Deux ans plus tard, Bahamontes est à la dérive : il se trompe même de chemin. Il décide que c’en est assez et c’est là qu’il quitte définitivement le Tour de France. En 1973, Poulidor bascule par-dessus un muret et remonte le visage ensanglanté. Il est âgé alors de 37 ans, mais n’abandonne que pour cette édition puisqu’il reviendra, bien sûr. En revanche, le Belge Frans Verbeek, qui est allé lui aussi au tapis dans le Portet-d’Aspet, trouve que cela suffit bien et n’y reviendra plus.

Col de Portet d’Aspet, Tour de France 2010.
Col de Portet d’Aspet, Tour de France 2010.

On veut croire que cette côte sauvage est maintenant suffisamment redoutée par les coureurs qui doivent y passer. Il faut que cette litanie sanglante s’arrête.

« Petites histoires inconnues du Tour de France. »  P. Fillion & L. Réveilhac, Hugo-Sport, 2012.

Quand « La Brambille » partait en vrille

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La-Brambille

Pierre Brambilla, dit « La Brambille », n’a jamais su qui il était vraiment. Le chroniqueur, faute d’avoir pu être présent à ses côtés, ne saura jamais ce qu’il a dit, ce qu’il a fait vraiment. Tout mériterait d’être écrit au conditionnel, mais sera rapporté à l’indicatif. Et si c’est faux, c’est encore plus beau.

Première faille dans la conscience qu’il pouvait avoir de lui: il était né en Suisse, de nationalité italienne, mais il serait naturalisé français en 1949. Il habitait depuis longtemps Annecy. C’est dire qu’en 1947, il était un peu considéré comme un paria dans l’équipe d’Italie dont il avait servi à compléter les effectifs: beaucoup de Transalpins ne se sentaient pas d’humeur à aller constater quel accueil leur serait réservé le long des routes de France, si peu de temps après la fin de la guerre. Un paria, un peu comme Jean Robic, dans l’équipe de l’Ouest, qui énervait ses coéquipiers en multipliant des déclarations tonitruantes qui, longtemps, ne furent pas suivies d’effet.

la-bambilleAu départ de la dernière étape, Brambilla porte le maillot jaune. Les faits sont entrés dans l’histoire de la course: la côte de Bonsecours lui est fatale avec des compatriotes italiens qui choisissent de ne lui être d’aucun secours. Premier le matin, il est troisième le soir, derrière Jean Robic et Edouard Fachleitner. Fou de colère, fou de douleur morale, il « part en vrille ». Il rentre chez lui en jurant ne plus jamais monter sur un vélo. A l’aide d’une pioche, il creuse dans son jardin un vaste trou dans lequel il enterre sa bicyclette !
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A partir de là, les versions divergent. Tous sont unanimes à admettre qu’il reviendra vite sur son serment. Pour certains, c’est dès le lendemain. Mais, pour d’autres, il laissera séjourner son engin plusieurs semaines sous l’humus. C’est la thèse privilégiée, car le savoureux dialogue qui va suivre ne peut se justifier que par un purgatoire un peu prolongé de sa bicyclette. Ayant réintégré les pelotons, Pierre Brambilla se sentit obligé de fournir des explications:
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« – Il avait des jantes en bois. Je pensais qu’un peuplier allait pousser à sa place. »
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C’est alors qu’une voix anonyme jugea utile de lui rétorquer:
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« – Heureusement que tu n’as pas enterré ton bidon parce que c’est une pharmacie qui aurait poussé ! « 
Pierre-Brambilla

« La Brambille » n’a jamais su qui il était vraiment. Plus que coureur cycliste, il se vivait comme cavalier. Il était célèbre pour l’habitude qu’il avait de parler à son vélo, tellement il faisait corps avec sa monture. Selon son humeur, il lui imputait la responsabilité de ses victoires ou de ses défaites. S’il considérait que c’est lui qui avait démérité, il se punissait en couchant à même le sol et installait sa bicyclette dans son lit. L’homme-centaure avait parfois des réactions encore plus étonnantes car le témoin de ses égarements ne savait jamais à quelle part de sa double identité il s’adressait.

*Lors de la treizième étape du Tour 1947, alors que sévissait la canicule entre Montpellier et Carcassonne, Jacques Augendre, qui suivait pour la première fois la Grande Boucle pour l’Equipe, le vit soudain, avec stupeur, vider un bidon d’eau fraîche sur la route et décréter:

*« – Puisque tu ne veux pas avancer, tu n’auras pas à boire ! »

*Mais, peut-être, était-ce seulement dû au liquide que contenait le flacon car Pierre Brambilla ne prisait guère le plus naturel d’entre eux. Il repoussait souvent ceux qui lui en proposaient:

*« – Gardez cette flotte pour vos poissons rouges et donnez-moi plutôt du pinard. L’eau et le thé sucré, moi, ça me fait marrer ! »

*Ceux qui l’entendaient s’offraient ainsi à peu de frais une bonne pinte de rigolade …

« Petites histoires inconnues du Tour de France. »   P.Fillion & L. Réveilhac, Hugo-Sport, 2012.

Toujours jeunes

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Jeannie-Longo-Maria-Canins

Durant six ans, de 1984 à 1989, fut organisé un Tour de France féminin dont les étapes étaient disputées en ouverture de celles des hommes. Cette épreuve a subsisté sous différentes appellations: Tour de la CEE féminin, Grande Boucle féminine internationale, avant de disparaître définitivement (ou provisoirement) en 2010.

Le palmarès de la course, de 1985 à 1989, est d’une simplicité lumineuse. Les deux premières années, la championne italienne Maria Canins triomphe. Sa dauphine est Jeannie Longo. Les trois années suivantes, Jeannie Longo remporte la course devant … Maria Canins.

Les deux femmes sont des légendes du sport. Maria Canins a d’abord pratiqué le ski nordique. En 1985, elle est la mieux classée des participantes féminines de la Vasaloppet, la mythique course de fond qui se déroule chaque année en Suède (un classement officiel n’interviendra qu’à partir de 1997). Neuf fois de suite, entre 1980 et 1988, elle remporte la Marcialonga, l’équivalent italien de la Vasaloppet. Devenue mère, elle se met au vélo en 1982 pour retrouver plus vite sa condition physique. Et tout de suite, elle devient une des meilleures de cette nouvelle spécialité, d’abord dans son pays, puis dans les compétitions mondiales. Elle récolte rapidement le surnom de  « Flying Mum », la maman volante.

Comme elle a entamé sa nouvelle carrière à 33 ans, son âge finit par la rattraper. Sur le Tour de France féminin, elle est devancée par sa rivale française en 1987 et 1988, mais, à chaque fois, elle remporte le classement de la montagne, ce qui lui permet de sauver les apparences. Quand elle se regarde dans une glace et qu’elle pose la question : « Miroir, mon beau miroir, suis-je toujours la meilleure ? », la réponse reste positive.

Mais, au soir de l’étape Guillestre-Izoard-Briançon du Tour 1989, Maria Canins comprend qu’une page vient de se tourner. Elle sera encore la dauphine de Jeannie Longo qui a définitivement pris le pouvoir. Alors, elle tend à sa rivale une pomme qu’elle a plongée dans un poison à base d’amertume :

« C’est vrai, « la Longo » me bat, mais elle est actuellement sur une autre planète. Reste à savoir si elle fera encore ce que je fais quand elle aura quarante ans … »

Les deux femmes en rient encore. Au-delà de 40 ans, la Française remportera encore treize titres nationaux (en ligne et contre-la-montre), une médaille de bronze olympique, un titre de championne du monde. A 50 ans, elle se classera encore quatrième du contre-la-montre des Jeux olympiques de Pékin.

« Petites histoires du Tour de France. »  P. Fillion & L. Réveilhac, Hugo-Sport, 2012.