tragédie

La reine de Carthage

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didon-enee

Mlle Clairon, célèbre actrice de la Comédie-Française, faisait répéter le rôle de Didon à une jeune et jolie femme assez audacieuse pour oser aborder ce rôle dans lequel elle se proposait de débuter.

Mlle Clairon excellait, moins par la tendresse que par la fierté, à représenter la superbe reine de Carthage.

Allons courage, disait la célèbre institutrice, animez-vous. Laissez parler votre indignation, votre amour trahi, votre orgueil offensé. Pénétrez-vous de la situation,elle est facile à comprendre. Toutes les femmes’aimantes peuvent être dans la vie privée des Didon. Que feriez-vous si vous étiez abandonnée par votre amant ?
— Mon Dieu, madame, répondit l’écolière, j’en prendrais un autre.

A cette réponse, Mlle Clairon, furieuse, se leva de son fauteuil :

Allez, sortez de chez moi, ma mie ! Allez jouer Colombine ou Argentine sur je ne sais quel théâtre de la foire, mais n’approchez jamais de la Comédie-Française, et surtout gardez-vous de toucher à la tragédie !

« L’Entr’acte versaillais. » Versailles, 1864.

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Les sentinelles

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bayard.

Lors de la suppression des bancs placés sur la scène, on fut obligé de mettre une sentinelle de chaque côté du théâtre. On empêchait ainsi les spectateurs d’escalader l’orchestre et de s’emparer de cette place privilégiée, si nuisible à l’illusion et à l’effet scénique.

Ces sentinelles installées sur le théâtre, sous la loge du roi et sous celle de la reine, y furent conservées par l’usage jusque sous la Convention. C’était même un poste d’honneur que ces factions d’avant-scène. Voici à quelle occasion le Théâtre-Français fut obligé d’en demander la suppression. On jouait Gaston et Bayard. Au moment où Bayard, blessé, est apporté sur une civière et reste confié à la seule garde du traître Altamore; au moment où celui-ci adresse au héros évanoui ces paroles menaçantes, en levant sur lui le poignard : 

 Ah ! tu vas donc mourir, sans secours, sans défense !…
— Sans défense, sans secours! crie la sentinelle de  droite….. ah ! gredin, est-ce que tu prends les grenadiers de la Convention pour des jean-foutre !  

Et croisant la baïonnette, mon soldat s’élance sur Altamore qui n’a que le temps de fuir pour éviter la mort.

La tragédie, qui allait devenir si sanglante, dut s’arrêter là.

« Le Carillon stéphanois. »Saint-Etienne, 1857.

Papy Rodrigue

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le-cid

Une foule d’anecdotes se rapportent à la tragédie du Cid, de Corneille. En voici deux entre mille.

Baron, père du fameux Baron et assez bon acteur, mais bien loin de valoir son fils, mourut assez jeune pour avoir, dans le rôle de Don Diègue, poussé du pied l’épée que le comte de Gomas lui fait tomber des mains. Il se blessa légèrement, négligea cette blessure, et la gangrène s’y mit. Comme il refusa de se faire couper la jambe, disant qu’un roi de théâtre se ferait huer avec une jambe de bois, il succomba.

Son fils reprit le rôle, mais étant remonté à presque quatre-vingts ans sur les planches qu’il avait abandonnées durant trente années, lorsque, dans le rôle de Rodrigue, il prononça d’un ton nasillard ces deux célèbres vers :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend pas le nombre des années…

La salle entière retentit d’un immense éclat de rire. Un Rodrigue de quatre-vingts ans était chose si amusante !

Baron recommença sa déclamation, et les rires éclatèrent de plus belle. L’acteur s’avança et dit alors aux spectateurs :

« Messieurs, je m’en vais recommencer pour la troisième fois, mais je vous avertis que si l’on rit encore, je quitte le théâtre. »

Baron était tellement aimé qu’on se tut. Malheureusement, quand vint la scène où Rodrigue se jette aux genoux de ChimèneRodrigue-Baron tomba bien aux pieds de sa belle maîtresse… Mais en vain le pressa-t-elle de se relever. Il ne le put sans le secours de deux valets appelés de la coulisse.

L’illusion n’était plus possible. Baron abandonna le rôle à plus jeune que lui.

Albert Du Casse. »Histoire de l’ancien théâtre en France. »Paris, 1864.

L’esprit souffle où il veut

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cordonnier

On parle beaucoup d’une tragédie en cinq actes et en vers de la composition d’un maître cordonnier de Paris. On assure que cet ouvrage, informe à beaucoup d’égards, est rempli d’ailleurs de beautés du premier ordre.

L’auteur n’a fait aucune espèce d’études, mais il a fréquenté le Théâtre-français, et depuis plus de deux ans il a travaillé à sa tragédie, sans cesser de faire des souliers. Cet homme a présenté son ouvrage au Théâtre-français. Il a été lu tout récemment chez Talma; il a étonné tous ceux qui l’ont entendu.

N’y a-t-il pas là de quoi exciter la curiosité des bonnes gens et la défiance des incrédules ?

Ainsi s’exprimait le Journal de Paris du dix-huit avril dix-huit cent huit, qui ajoutait le vingt-deux avril suivant :

La tragédie du cordonnier a fait découvrir un nouveau phénomène du même genre, dans un jardinier du faubourg Saint-Antoine, nommé Lentayne, auteur d’une comédie en cinq actes, dans laquelle on trouve, dit-on, des caractères très bien tracés et des tirades très bien écrites. On ajoute que ce jardinier a une bibliothèque choisie et sait tout son Molière par cœur.

Si la comédie du jardinier et la tragédie du cordonnier sont représentées et ont du succès, il faut, dit un de nos journaux, conseiller à nos poètes dramatiques de profession d’aller planter des choux ou faire des souliers.

Que sont devenues ces deux pièces ? Peut-être que M. Couët, le savant bibliothécaire de la Comédie-française, pourrait les retrouver dans ses archives ?

Lefebvre Saint-Jean. « Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique. » Paris, 1923.

Les boiteux

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Thomas-Faed

Le siècle actuel semble appartenir aux boiteux avec toutes ses gloires. La tragédie que préférait l’Empereur était Hector, de Luce de Lancival. La meilleure comédie du temps était l’ Avocat, par M. Roger; Eh bien ! M. Roger et M. Luce de Lancival, ces deux représentants de l’art dramatique, étaient boiteux.

Lord Byron fut proclamé le premier poète de l’époque; Walter Scott, le premier romancier. Personne ne leur disputa la palme. Ils étaient boiteux l’un et l’autre. En France, pendant que la politique tournait toutes les têtes, les partis se dessinèrent, et chacun se choisit un chef. Les libéraux modérés et constitutionnels se rallièrent sous le drapeau de Benjamin Constant. Il était boiteux. Enfin, les hommes positifs, dédaignant les théories, se rangèrent sous le patronage du premier talent financier de notre époque, M. le baron Louis. Il est boiteux.

Depuis la révolution de juillet, l’opposition avait reconnu pour chef M. de La Fayette. Il est boiteux. Le gouvernement se fit représenter à l’extérieur par M. de Talleyrand, bien plus boiteux encore. Le parti royaliste appela alors à son secours l’illustre Châteaubriand. A peine rentré dans la carrière politique, il se sentit pris de douleurs rhumatismales, et il est boiteux, comme il convient à un illustre du siècle où nous vivons.

« Echo de la frontière. » paris, 1833. 
Illustration : « Sir Walter Scott et ses amis littéraires à Abbotsford. » de Thomas Faed.