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La farce du progrès

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parisLe Progrès, ce Progrès tant désiré ressemble plutôt aujourd’hui à une farce. Pour quelques commodités qu’il nous donne, il nous prive des bienfaits que la nature nous réservait. 

Contemplez un instant Paris et les grandes villes. Une cohue de gens pressés, fiévreux, à l’air inquiet, et dont beaucoup, déjà, parlent tout seuls. Le malheureux piéton ne peut pas traverser la rue quand il veut. Pour lui la rue est comme une rivière. Il lui faut attendre le passeur, c’est-à-dire l’agent de police. Les autos, par milliers lui soufflent dans le nez leurs gaz d’échappement et l’asphyxie cependant que, la nuit, elles l’empêchent de dormir. Le clairon de leurs avertisseurs réveillerait un mort. Pour l’en consoler, le progrès permet au piéton d’avoir une automobile mais il y en a tant, que celle-ci à travers la ville est arrêtée à chaque instant et doit souvent cheminer à l’allure du pas. Elle ne peut passer où elle veut : « Sens interdit ! » lui crie-t-on, ni s’arrêter où elle veut, pour stationner. L’automobiliste et le piéton ne sont que deux malheureux prisonniers de la circulation. 

Le progrès a comblé l’Homme en lui donnant la T. S. F. et l’avion. De celle-ci il a tiré parti pour se divertir et s’instruire mais le démon de la Publicité veillait, qui assomme l’auditeur et l’irrite par la louange outrée, l’indiscrétion totale et l’outrecuidance de ses répétitions acharnées. Enfin, chacun possédant un poste, étourdit son voisin de telle sorte que la T. S. F. vous prive de toute liberté de méditer ou de dormir en paix. 

Nous ne contesterons point les vertus de l’Avion, mais, en fait, nous pouvions vivre sans lui, et goûter le bien-être sans aller aussi vite. D’ailleurs il est singulier de voir engouffrer des milliards dans le progrès aéronautique, alors qu’il faut toute une journée pour aller de Limoges au Puy par le chemin de fer et que sur la plupart des réseaux tous les trains ont des retards ! 

La poste aérienne ? Merveilleux, mais voyez donc comment marche la poste terrestre ! 

Dans le temps, alors que l’Humanité gravissait lentement la pente du progrès, nul ne pouvait nier le secours apporté aux campagnes et aux villes par le Chemin de fer et l’Electricité. Les autos rendent aussi des services aux paysans. Mais elles font faire du mauvais sang aux bergères qui rentrent leurs moutons. Quant aux vaches, si elles veulent  regarder de près les automobilistes qui les chassent de la route, cela leur vaut de la part de leurs gardiens quelques bons coups de trique au nom du progrès. 

On a oublié, voyez-vous, que les moutons, les vaches sont toujours les mêmes. Nous-mêmes, nous ne changeons guère et le progrès qui va plus vite que nous et qui court, qui court, sans regarder si nous suivons, aveugle nos yeux, fracasse nos oreilles et secoue sans ménagement notre pauvre machine humaine qui sans qu’on s’en doute, se détraque tout doucement. 

On a vanté enfin les vertus de la Machine. Que de merveilles ne lui doit-on pas ? Oui, mais si la machine peut nous fabriquer cent paires de chaussures ou deux mille cigares à l’heure, elle engendre et crée le Chômage. 

C’est un grand malheur pour l’homme que de manquer de travail. Et puis la Machine ne change pas le cours du destin. Le blé germe toujours de la même manière et ne pousse pas beaucoup plus vite qu’autrefois, même avec les engrais. On ne fait rien de bien sans le concours du temps et il est évident que les perfectionnements de l’industrie vont à folle allure cependant que l’agriculture chemine lentement. 

En somme, le superflu s’améliore alors que le nécessaire fait parfois le contraire. Pour les choses de la Terre, en effet, la quantité nuit souvent à la qualité. Ce ne sont pas les grosses pêches qui sont les meilleures, et le légume géant jailli d’un sol bourré d’engrais ne vaut pas celui qui poussait doucement dans les jardins de nos pères. Mais l’exemple le plus frappant est celui du pain. 

Le pain, levé trop vite (les levures chimiques ont pourtant été condamnées par l’Académie de Médecine) le pain, brassé trop vite dans les bras indifférents et froids du pétrin mécanique, n’a plus de saveur ni de santé. Il s’apparente au papier mâché. On a proposé comme levain naturel le levain de raisins… mais où sont aujourd’hui ceux qui savaient faire le bon pain ? 

Le vin chimiquement « arrangé » est également un produit de notre époque qui ne  connaît ni le bon vin ni le bon pain, ni le bon repos. 

Veut-on défier la nature, et faire téter les gosses à la machine ? Veut-on mûrir les fruits à l’électricité ? 

Ce sera notre perte. 

En attendant c’est une mauvaise farce. 

E. B. « société coopérative l’Union de Limoges. » 1938.

Acqua alle corde !

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obelisque

En se plaçant sur l’escalier de Saint-Pierre au Vatican, on a devant soi l’obélisque égyptien, tiré du cirque de Néron. Il a cent vingt-quatre pieds de hauteur, à partir du pavé jusqu’à l’extrémité de la croix dont il est surmonté. On sait que Sixte-Quint fit placer ici cet obélisque en 1586, presqu’un siècle avant la construction de la colonnade. Mais peu de personnes connaissent une anecdote intéressante à laquelle cette opération donna lieu.

Le transport de l’obélisque de l’emplacement où est maintenant la sacristie de Saint-Pierre, et son élévation sur le piédestal eurent lieu sous la direction de Fontana, à l’aide de huit cents hommes, de cent soixante chevaux et de nombreuses mécaniques, et occasionnèrent une dépense de 300.000 francs.

Sixte-Quint s’était fait détailler, par Fontana, les moyens qu’il comptait employer pour élever sans accident, une masse aussi considérable. L’architecte exigeait le plus grand silence, de manière à ce que l’on pût entendre distinctement ses ordres. Sixte-Quint prononça la peine de mort contre le premier spectateur, de quelque rang, de quelque condition qu’il fût qui proférerait un cri.

Le 1o septembre 1586, la place se remplit de bonne heure d’une foule considérable qui connaissait l’édit et avait la ferme résolution d’y obéir. Ce peuple, si sensible aux arts, prenait un vif intérêt à l’opération, et gardait le plus religieux silence. Le travail commence. Un mécanisme admirable, des cordes habilement distribuées et mises en mouvement, soulèvent l’obélisque, le portent comme par enchantement vers la base disposée pour le recevoir. Le pape, qui était présent, encourageait les ouvriers par des signes de tête. On allait atteindre le but. Fontana parlait seul il commandait une dernière manoeuvre tout-à-coup un homme s’écrie du milieu de la foule et d’une voix retentissante

« Acqua alle corde ! (de l’eau aux cordes). »

II s’avance aussitôt et va se livrer aux gardes placés près de l’instrument du supplice dressé sur la place même. Fontana regarde avec attention les cordes, voit qu’effectivement elles sont tendues, qu’elles vont se rompre. Il ordonne qu’on les mouille; à l’instant elles se desserrent, et l’opération s’achève au milieu des applaudissements universels.

Fontana court à l’homme qui avait crié Acqua alle corde, l’embrasse, le conduit au pape, à qui il demande sa grâce. Elle lui est accordée avec une pension considérable, et le lendemain le Saint-Père lui conféra de plus le privilége dont jouit encore sa famille, de fournir les palmes qu’on distribue dans les églises le jour des Rameaux. Une fresque des chambres de la bibliothèque du Vatican représente cette scène extraordinaire.

« Journal d’un voyage en Italie et en Suisse pendant l’année 1828. »  Romain Colomb, Paris, 1833.