Tristan Bernard

Monsieur tout court 

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L’auteur du Petit Café est certes un homme charmant, mais il est surtout un homme spirituel et peu d’écrivains ont à leur actif une collection si complète de mots amusants. 

II est vrai qu’on lui en attribue quelquefois qui ne sont pas de lui. Mais alors il se contente de sourire, dans sa barbe, même quand ils sont mauvais car, dit-il, il faut établir une juste moyenne et ceux-ci sont largement compensés par d’autres, qui sont fort bons. 

Voici cependant une anecdote tout à fait véridique. 

Chez des amis, un tout jeune homme de lettre était présenté à M. Tristan Bernard et, tout de suite, le débutant mis à l’aise par la bonhomie naturelle de son célèbre interlocuteur, se montrait familier. M. Tristan Bernard ne l’intimidait pas du tout, malgré sa majestueuse barbe. Il l’intimidait si peu que, soudain, prenant l’auteur du Petit Café par le bras : 

Je voudrais déjà, en considération de l’amitié que j’ai pour vous, lui dit-il, ne plus vous appeler « Monsieur Tristan Bernard ». 

Alors, Tristan Bernard sourit et laisse tomber ces mots : 

Vous avez raison, allez… appelez moi donc « Monsieur » tout court. 

« La Rampe. » Paris, 1923.

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La barbe

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Reportons-nous de quelques milliers d’années en arrière. Au moment où l’homme sortait de l’animalité, moment bien solennel, il n’avait pas de barbe. Il n’avait pas de barbe pour cette simple raison que son corps était uniformément couvert de poils. Pour qu’une barbe soit une chose bien définie, il faut qu’elle ait des frontières. Si tout est barbe, rien n’est barbe.

Je ne suis pas très ferré sur la préhistoire : mais tout me porte à croire que, durant des millénaires, les poils humains tombèrent comme des mouches. Le fait est qu’il y a de vieilles statues grecques qui sont sans poils. Autrement, dit, ces statues représentent de jeunes hommes et de jeunes femmes imberbes. Mais, aujourd’hui, on rencontre encore beaucoup d hommes barbus. Et ce simple fait doit déjà nous rendre prudents : le problème de la barbe est sans doute plus complexe qu’on ne le suppose. La barbe a eu peut-être des périodes de décadence et des périodes de recrudescence.

Pour les journalistes, dignes de ce nom, les barbes, comme les bottes, sont avant tout des choses qui font penser. Le problème de la barbe se rattache à tous les autres problèmes. Contentons-nous de l’étudier oh ! très brièvement au triple point de vue de l’âge, du sexe et de la religion.

Le nouveau né n’est jamais barbu. Et pourtant, il est plus fragile que l’adulte. La barbe n’est donc ni un vêtement,ni une cuirasse. Peut-être la Nature a-telle compris que les nourrices seraient intimidées par les barbes précoces de leurs nourrissons.

Aujourd’hui, la barbe est l’attribut de l’homme. La femme à barbe se raréfie de plus en plus. Mais il fut un temps où, pareille à toutes ses compagnes, elle devait ne pas attirer l’attention des badauds. Pourquoi le menton féminin s’est-il peu à peu différencié du menton masculin ? Je n’en sais rien. Il est d’ailleurs bon que la mère de famille, toujours penchée sur ses casseroles, ait l’habitude de porter la barbe derrière la tête. 

Les lois de la nature sont partout les mêmes. Partout l’homme doit détendre son jardin contre l’envahissement des mauvaises herbe. Cela n’empêche pas qu’il y a des peuples à barbes et des peuples à mentons glabres. C’est que tous les peuples ne sont pas également religieux. L’homme respectueux qui s’interdit de rien changer à l’ordre universel, laisse pousser sa barbe. Se raser est le fait d’un individu que s’affranchit, qui se permet de corriger l’oeuvre du Créateur. Je me hâte de dire que, dans sa lutte contre la nature, cet audacieux finira par être vaincu. Pendant cinquante ans, il repoussera les attaques de l’adversaire. mais un jour le rasoir lui tombera des mains. Et il entrera dans l’Au-delà avec une barbe de quarante huit heures.

Aujourd’hui, le problème de la barbe se présente sous un aspect nouveau. Les hommes qui se rasent se comptent par centaines de millions. Que notre contemporain soit barbu, ou qu’il ne le soit pas, c’est qu’il l’a bien voulu. Qu’est-ce qui explique son choix ? Là est la question. 

On a défini Tristan Bernard :  » Une barbe derrière laquelle il se passe quelque chose ». Hélas ! nos concitoyens barbus ne ressemblent généralement pas à Tristan Bernard : ce sont des barbes derrière lesquelles il ne se passe rien du tout. Très longtemps, j’ai vu dans la belle barbe de certains quinquagénaires le signe de la sagesse, et il m arrive encore de prendre au sérieux, lorsqu’il a une barbe, le monsieur qui, dans un café, lit gravement son journal en face de moi.Mais, le plus souvent, s’il a le malheur d’ouvrir la bouche, je reconnais mon erreur. Les barbes sont des décorations qui ne prouvent rien.

Il y a des barbes majestueuses derrière lesquelles se cache une mâchoire trop forte, ou bien un menton tout-à-fait insuffisant. L’homme barbu ne se montre pas tel qu’il est…

Fred. « Le Madécasse. » Tananarive, 1932.

 

Reliques 

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M. l’abbé Mugnier a bien de l’esprit. Il fait concurrence à Tristan Bernard lui-même. Et dans les salons on colporte précieusement ses mots. Voici son petit dernier : 

Se trouvant assise à côté de lui, une vieille dame outrageusement décolletée minaudait, la main posée sur sa croulante gorge nue : 

— Ceci vous offusque peut-être, Monsieur l’abbé…
— Oh ! Madame, en ma qualité de prêtre, je suis de longue date habitué aux reliques… 

Tristan au restaurant

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Le journal Balzac, du 15 janvier 1935, s’attendrissait sur l’anecdote suivante : 

Tristan Bernard est assis dans un restaurant, à Nice. Il  appelle le garçon : 

Garçon, je ne puis manger cette soupe !  

Le garçon empressé emporte l’assiette et présente la carte à l’illustre humoriste. Tristan Bernard prend le menu et choisit le potage bisque, le garçon l’apporte. Une minute après, Tristan Bernard l’appelle de nouveau : 

 Garçon, je ne puis manger ce potage ! 

Le garçon n’y comprenant rien, appelle le gérant. Celui-ci accourt et dit très respectueusement à Tristan Bernard : 

 Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ? Tous les clients trouvent ce potage excellent et m’en ont fait des compliments.
— Mais, je ne dis pas le contraire, répond Tristan Bernard, seulement je n’ai pas de cuillère. 

Comme c’est gros, comme c’est facile ! 

Visite matinale 

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Voici un mot d’esprit qui a un double mérite : il procède d’un sentiment bien humain et… il n’est pas attribué à Tristan Bernard :

Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix ans, se présenta un beau matin chez une actrice de ses amies, Mlle Duval. Cette dernière, qui était encore au lit, se leva rapidement pour accueillir son visiteur qui fut aussitôt introduit. 

— Vous voyez, dit-elle, je m’habille pour vous recevoir.
— Hélas ! murmura le vieux philosophe

Gab. Chad. Limoges, 1929.
Peinture de Louis Galloche.

On cherche un grand homme

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On vient de représenter, à la Comédie-Française, Madame Quinze, de M. Jean Sarment, où Mme Mary Marquet joue le rôle de Mme de Pompadour.

On sait que Mme Mary Marquet, qui est peut-être une grande comédienne et à coup sûr une comédienne grande. Le metteur en scène est obligé de prévoir, quand elle joue, des dispositifs d’escaliers et de praticables, sur lesquels se juchent les acteurs mâles avec qui elle dialogue.

Ce qui faisait dire à Tristan Bernard, au sortir de cette générale :

— Je vais écrire une pièce spécialement pour Mary Marquet. Elle sera amoureuse d’un berger landais.

« Marianne. » Paris, 1935.

Le faux humoriste

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Jules-Chéret

Tendrement bébête, il porte des pantalons à la hussarde, des vestes-vareuses ou des redingotes 1830, des hauts-de-forme à bords plats et des cravates bouffantes, négligemment nouées autour d’un col rabattu. Il manie d’une main fière une canne grosse, grande, belliqueuse, dont le fer résonne sur le pavé, et naturellement il habite Montmartre, tout en haut de la butte sacrée, parmi les chansonniers, ces faux poètereaux, et les m’as-tu-vu des petits cafés-concerts, ces faux cabotins.

Comme jadis cette colline fut un royaume d’esprit, il s’imagine qu’il a hérité des qualités qui jadis triomphèrent rue Victor-Masse. Il possède la douce et vaniteuse innocence des imbéciles et des ignorants. Il me rappelle les marmots qui singent les soldats, en brandissant des sabres de bois et en battant la charge sur des casseroles d’étain, ou les fades employés de nouveautés qui, le dimanche, s’ingénient à imiter les p’tits jeunes gens cossus des restaurants de nuit.

Parce qu’il écrit des dialogues entre habitués de manille, ou des colloques de concierges, ou des monologues de poivrots, et représente sur des scènes éphémères des actes pitoyables, il se croit du talent. Si on le poussait, il parlerait de son étoile, et avouerait, avec un air modeste, qu’il est presque génial et que Molière lui semble un fort insigninant monsieur. Il proclame qu’il possède, au plus haut point, le don d’observation, que nul ridicule ne lui échappe, et qu’il note toutes les risibles manies de ses contemporains en traits d’une, flagrante vérité. Il en est tellement convaincu qu’il mettra un jour sur sa carte de visite : X. humoriste, officier d’académie. Il a parfaitement oublié qu’il plagie à chaque minute,pour vivre, G. Courteline, A. Allais, T. Bernard, et qu’il réédite, sans payer le moindre droit de reproduction, les innombrables calembours que M. Willy a généreusement gaspillés aux quatre coins de la France.

Comment s’appelle.t-il ? Vraiment, lui et ses semblables, qui sont légion, ne valent pas qu’on les cite. Ce serait une inutile réclame. J’en connais dont le nom commence par la dix septième lettre de l’alphabet. Je pense devoir m’en tenir là; on peut leur graver à tous, en étiquette, sur le front, cette initiale.

Paul Acker.  » Humour et humoristes. »  Paris, 1899.
Illustration : Jules Chéret.