Tronchin

Une invitation à dîner de Voltaire

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Voltaire avait souvent d’originales façons d’inviter à dîner. Le 4 juillet 1772, il convia deux Anglais, Richard Neville et ,son fils, amis de Tronchin, qui se trouvaient à Genève et qui avaient l’ambition ,d’être reçus à Ferney, par ce billet :

« Messieurs, je suis bien malade, mais cela ne fait rien. Venez tous deux ce soir, sans cérémonie. Si je suis mort, Mme Denis vous donnera à souper. Si je suis en vie, nous boirons ensemble. »

Voltaire.

Les deux Anglais ne laissèrent pas d’être surpris. Ils arrivèrent, un peu inquiets, mais leur inquiétude se dissipa vite, car tout moribond qu’il prétendit être, Voltaire n’avait jamais été d’humeur plus enjouée. II parla abondamment de ses maux, cependant, mais il en parla avec une vivacité extrême, et sans qu’il parût, dans l’instant, en être le moins du monde incommodé. Mme Fleurian, qui était parmi les convives, avertit Richard Neville que le châtelain de Ferney commençait toujours par se plaindre, afin d’avoir un prétexte pour se retirer si la compagnie venait à l’ennuyer.

Il ne se retira point, ce dont les Anglais furent flattés. Ils se mirent en frais de coquetterie pour lui plaire. A un moment donné, ils citèrent quelques-uns de ses vers, que Voltaire ne se rappela point, ou feignit de ne point se rappeler, et quand on lui eut dit qu’ils étaient de lui, il répliqua avec une apparente indifférence : 

— Je ne relis que les vers des autres.
Ma foi, dit galamment Richard Neville, les autres vous le rendent bien. 

On lui fit compliment sur la vue excellente qu’il avait conservée, malgré ses soixante-dix-neuf ans.

Peuh ! soupirait-il, qu’importe que les fenêtres soient encore bonnes, quand les murailles tombent !

Mais il n’en soutint pas moins la conversation jusqu’à minuit, et il accompagna ses hôtes, rejoignant leur voiture, à travers les jardins. Ce billet de Voltaire revient d’Angleterre, où il fut solennellement conservé, au château d’Andley-End, par les descendants de Richard Neville, pour qui ce dîner chez le « patriarche » avait été un grand souvenir…

« Touche à tout : magazine des magazines. »  Paris, 1909.
Peinture de Jean Huber.