Un petit prodige

Un petit prodige

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baratier jeanA l’âge de trois ans, Baratier savait écrire. A quatre ans, il parlait le latin avec son père, le français avec sa mère, et l’allemand avec la servante. A sept ans, il savait de plus le grec et l’hébreu. A neuf ans, il composa un Dictionnaire hébreu et un Dictionnaire grec des mots les plus difficiles de l’Ancien et du Nouveau Testament (chacun de 300 à 400 pages in-4°), avec des réflexions critiques qui annonçaient déjà une remarquable maturité d’esprit.

Jean Baratier acheva aussi de transcrire en hébreu la Biblia parva d’Opitius et en composa une traduction latine. En même temps il fit paraître dans la Bibliothèque germanique plusieurs dissertations savantes qui attirèrent sur lui l’attention de tous les érudits allemands. En 1732 (il avait alors onze ans), il composa une traduction française d’un manuscrit hébreu du douzième siècle, l’Itinéraire de Benjamin de Tudèle, avec des notes et des dissertations qui remplissent un volume et étonnent encore aujourd’hui les commentateurs par l’abondance de lectures et la force de logique qu’elles supposent dans leur jeune auteur. II composa ensuite en latin un ouvrage théologique, et engagea une polémique assez vive avec les journalistes de Trévoux sur un point de critique.

Tout à coup il s’éprit d’une grande passion pour les mathématiques il se construisit lui-même en carton les instruments nécessaires à ces nouvelles études, et, en quelques jours, il trouva, par les seuls efforts de son intelligence, les méthodes de calcul que, faute de livres, il ne pouvait apprendre des savants qui l’avaient précédé. Il envoya des mémoires sur l’astronomie aux académies royales de Prusse et d’Angleterre. L’Académie de Prusse l’admit au nombre de ses membres.

Il ne négligeait point cependant ses études sur les antiquités ecclésiastiques : dès 1735 il entreprit plusieurs dissertations, dont l’une, relative à la chronologie ancienne des papes, ne parut qu’en 1740. Il publia aussi une Histoire abrégée de la dispute entre Clément XI et le roi des Deux-Siciles, à la suite d’une traduction de la Défense de la monarchie sicilienne par Ludwic. Il adressa, en 1738, à l’Académie des sciences de Paris, un projet de découverte des longitudes fondé sur la déclinaison et l’inclinaison de l’aiguille aimantée, proposant dans ce but une boussole qu’il avait inventée. A ce mémoire il ajouta trois propositions : la première sur les réfractions, la seconde sur l’obliquité de l’écliptique, la troisième sur la meilleure forme des tables astronomiques. 

La facilité de cette intelligence merveilleuse était telle qu’il mêlait sans peine à ces investigations si ardues, des études approfondies sur les langues et les littératures de tous les temps et de tous les pays; sur les inscriptions, les médailles, les antiquités égyptiennes, chinoises, indiennes, grecques et romaines. Il commençait à s’occuper de l’explication des hiéroglyphes, lorsqu’il mourut, à l’âge de dix-neuf ans, le 5 septembre 1740. Son caractère n’avait jamais été ni trop sérieux ni mélancolique, comme pourraient le faire supposer des travaux si nombreux et si difficiles. Il avait toujours conservé, au contraire, la gaieté et l’enjouement de l’enfance et de la jeunesse. Il semblait travailler en se jouant. Jamais il n’avait eu d’autre professeur que son père, pasteur protestant, dont tous les efforts tendaient, non point à exciter son ardeur de l’étude, mais à la contenir et même à la réprimer. 

Baratier père était nécessairement un homme instruit. Toutefois ses connaissances étaient beaucoup moins étendues que celles de son fils : il avait mis en usage, pour cultiver cette rare intelligence, une méthode qu’il explique lui-même avec détails dans la préface de la traduction des Voyages de Rabbi Benjamin, fils de Jona de Tudèle. Il lui avait appris les langues anciennes et modernes à l’aide seulement de la lecture des Bibles écrites dans les divers idiomes et sans aucun secours des grammaires. Il n’avait mis de même entre ses mains les auteurs classiques grecs ou latins que lorsque, déjà en état de les bien comprendre, il n’eut à y puiser que du plaisir. On trouve, du reste, dès 1728, le plan et la méthode de l’éducation de Jean Baratier décrits dans un traité allemand imprimé à Stettin et Leipsick en un volume in-4°.

La mort prématurée de ce jeune prodige semble malheureusement une objection terrible, sinon contre l’excellence de la méthode, du moins contre ces ambitions extrêmes d’un savoir trop précoce et trop étendu. On s’est efforcé, il est vrai, de démontrer que la maladie à laquelle Jean Baratier succomba ne pouvait en aucune manière être attribuée a l’excès du travail. Mais les preuves en pareille matière sont difficiles à peser, et le doute reste permis. Il faut s’étonner d’une telle vie, l’admirer peut-être, mais non l’envier. 

« Le Magasin pittoresque. » Paris, 1854.
Peinture : »Portrait of French child prodigy Jean-Philippe Baratier« , Antoine Pesne.

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