victorien sardou

Question sur la bicyclette

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bicyclette

Doit-on dire monter à bicyclette ou monter en bicyclette ? Telle est la question insidieuse qu’a posée aux quarante Immortels un reporter ingénieux.

La question vous paraît futile ? Rappelez-vous que, si la presse est le quatrième pouvoir, le bicycle est en passe de devenir le cinquième. Dès le temps de Richelieu, l’Académie a coutume de ménager les pouvoirs établis, et l’histoire ne dit pas qu’elle ait jamais eu à s’en repentir. Vingt membres de la Compagnie ont donc voulu, par leurs réponses, satisfaire à la fois les deux passions dominantes de notre fin de siècle : le reportage et le cyclisme. Je me ferais un crime de ne pas vous faire connaître les plus remarquables consultations de ces oracles de la langue. 

La réponse de M. V. Cherbuliez est, comme on pouvait s’y attendre, spirituelle et courte : 

« Les bicyclistes me semblent plus disposés à considérer leur machine comme un cheval que comme une voiture. Ainsi disent-ils volontiers : monter à bicyclette et je n’y vois pour ma part aucun inconvénient.
Veuillez agréer, etc.
« V. CHERBULIEZ. » 

M. de Freycinet craint, là comme ailleurs, de se compromettre et esquive la difficulté : 

« La question que vous me posez est beaucoup trop grave pour que je me hazarde (sic) à y répondre. Je vous engage à vous adresser à la commission du Dictionnaire. Sentiments dévoués.
« C. DE FREYCINET. » 

On remarquera que M. de Freycinet écrit hazarder par un Z, et qu’il ferait bien lui aussi, de s’adresser à la commission du Dictionnaire. Je sais bien que Voltaire ne savait pas l’ortographe. Seulement c’était Voltaire. 

L’âme inquiète de Pierre Loti est troublée par la cruelle énigme : 

« Vous jetez le trouble dans mes idées grammaticales, monsieur. Avant votre question, j’aurais dit sans hésiter en bicyclette. A présent, je ne sais vraiment plus. Agréez, etc.
« PIERRE LOTI. » 

M. Ernest Lavisse refuse de jeter le poids de son autorité dans l’un des plateaux de la balance. Il semble trouver qu’on abuse de ses instants : 

« Monsieur,
« Laissez faire l’usage : le verbe
Monter s’y accommodera, car il est très accommodant. Sauriez-vous dire par exemple, ce qu’il signifie au juste dans cette phrase : Monter un bateau ou monter une scie à l’Académie à propos de bicyclette ?
« Sans rancune, d’ailleurs.
« E. LAVISSE. »

La réponse de M. Sully-Prudhomme a l’ampleur philosophique et la consciencieuse précision intellectuelle qui sont les traits saillants du poète de Justice. Sa lettre est trop longue pour que j’en puisse citer autre chose que la conclusion : 

« Que faire ? Je pense qu’il convient d’élargir la règle de l’analogie, d’assimiler la bicyclette à ce qu’elle remplace, et de dire : monter à bicyclette, comme on dit : monter à cheval, car cet admirable instrument rend le même genre de services qu’une monture animée, que le cheval; et son maître est une sorte de cavalier.
L’attitude du cycliste diffère peu de celle d’un jockey courbé sur sa bête, il est même un centaure, car il ne fait, par la pédale et la roue, qu’accélérer le mouvement qu’il doit à son propre effort.
« Veuillez agréer, monsieur et cher confrère, l’expression de mes sentiments dévoués.
« SULLY-PRUDHOMME. » 

Pour abréger, donnons les résultats de ce plébiscite d’Immortels. Sur vingt opinants, douze sont d’avis qu’il faut dire : A bicyclette. Ce sont MM. G. Doucet, Jules Claretie, Sully-Prudhomme, François Coppée, M. Du Camp, Victor Cherbuliez, Alexandre Dumas, Meilhac, E. Olivier, Mézières, Léon Say et V. Sardou. Cinq académiciens pensent qu’il faut rester sur l’expectative et laisser à l’usage le temps d’imposer son verdict. Enfin, deux indépendants adoptent résolument la forme « en bicyclette ». Ce sont MM. Ed. Hervé et Gaston Boissier. 

Et c’est ainsi que nous sommes éclairés et pouvons consacrer nos efforts à scruter d’autres mystères de notre langue. Elle n’en manque pas, comme chacun le sait. 

« La Semaine littéraire« . Genève, 1893.

Le petit doigt de Victorien Sardou

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sardou.V

M. Sardou, en cela semblable à plusieurs de ses confrères, n’aime pas être loué à demi. Le critique d’un grand journal l’ayant, au lendemain de la première représentation de Cléopâtre, couvert de fleurs autant que le comportait une semblable pièce, le nerveux auteur dramatique n’a pas encore été satisfait, et a envoyé audit critique le billet suivant :

Mon cher ami,
Je voudrais pouvoir vous serrer la main, mais, après votre article de ce matin, je ne puis vous offrir que le petit doigt.

Bien à vous,
V. Sardou.

Nous serions assez curieux de savoir ce qu’il faut dire pour avoir la main tout entière de M. Sardou…

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1890.

Manies d’écrivains célèbres

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M. Mermeix, de la « France », a causé avec M. G. Claudin et lui a conté quelques anecdotes curieuses sur trois ou quatre écrivains célèbres:

Théophile Gautier croyait à la jettatura. Il craignait le mauvais oeil. Or vous savez qu’Offenbach était jettatore. On prétendait qu’il portait malheur. Gautier avait cette superstition. Jamais il ne voulut écrire le nom d’Offenbach. Quand ce nom devait même figurer dans sa copie, il faisait venir de l’imprimerie un compositeur et lui faisait découper dans un journal les lettres du nom d’Offenbach. Ces lettres, il les collait sur son papier. Le nom fatal était dans la copie, mais Gautier, ne l’ayant pas écrit, avait échappé à la jettatura ; il avait conjuré le « malin ».

Paul de Saint-Victor n’avait pas peur d’Offenbach. Mais il redoutait les encriers qui n’étaient pas le sien. Cet encrier était en bois noir. Il l’avait rapporté de Fribourg. Il pensait qu’il ne trouverait pas une idée au fond d’un autre encrier. Quand il partait en voyage, il emballait le précieux accessoire de son génie.

La manie de M. Barbey d’Aurevilly d’écrire avec des encres de différentes couleurs et de livrer à la composition des feuillets illustrés comme les vieux manuscrits du moyen âge est bien connue. On voit bien que M. Barbey d’Aurevilly n’est pas un écrivain du journalisme. S’il fallait à un journaliste changer de plume et d’encre à chaque membre de phrase, comme le fait l’illustre écrivain, les journaux quotidiens en arriveraient vite à paraître tous les deux jours.

M. Victorien Sardou écrit sur du papier qui lui coûte deux sous la feuille et qu’un papetier de la rue Croix des Petits-Champs fait fabriquer exprès pour lui. C’est un papier très épais et un peu rugueux.

Le grand Dumas, comme Sardou, avait la superstition de son papier. C’était un grand papier bleu quadrillé de quarante centimètres de hauteur. Il en avait toujours dans ses poches, pour être toujours en mesure de travailler n’importe où il se trouvait et à n’importe quelle heure, quand venait l’inspiration.

in « La Revue des journaux et des livres. »  Paris,1885.