Vienne

La Symphonie inachevée

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La musique est une bien belle chose… quand elle est vraiment de la musique. Le dictionnaire Larousse vous apprendra que le mot « musique » représente l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille… Mais nous pensons que cette définition ne suffit pas. La musique doit plaire aussi à notre esprit. Elle doit nous égayer ou nous émouvoir. Elle doit demeurer intelligible à notre âme, et c’est pourquoi il faut penser qu’il existe peu de belle musique et très peu de grands musiciens. S’il y a une multitude de compositeurs de musique, il y a très peu de génies, et c’est pourquoi devant des noms comme Beethoven, Mozart, Schubert, doit-on méditer profondément avec la curiosité de ces esprits impérissables, magiciens de l’harmonie. Leur œuvre parle à nos cœurs. 

Avez-vous remarqué combien peu de morceaux répondent à leurs titres ? Des compositeurs prétentieux intitulent leurs œuvres avec cérémonie : « Coucher de soleil », « Feuilles d’automne », « Matin d’avril », ou « Songe d’été », sans que rien, dans les sons par eux juxtaposés ne réponde à ces titres, et d’ailleurs si, jouant ces morceaux, vous demandiez aux auditeurs : « Que signifie cela ? » je gage qu’aucun ne répondrait. Cela c’est souvent du bruit, du bruit assez agréable, mais qui ressemble surtout à un ragoût de réminiscences où les opéras et les chansons d’autrefois apparaissent par lambeaux mal cousus. 

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En revanche, quand vous entendez le « Printemps », de Grieg, vraiment vous « voyez » le printemps. Quand vous entendez « Rêve de valse », vous imaginez la valse et son rêve… Et c’est pourquoi  les musiciens véritables ont toujours donné à leurs œuvres le titre véritable, le titre vrai, titre souvent réduit à un numéro de symphonie ou de sonate. Schubert a donné à sa Symphonie inachevée son titre normal. Cette Symphonie inachevée a son histoire. 

La Symphonie inachevée (symphonie en si mineur), correspond à un émouvant épisode de la vie sensible et si courbe de Franz Schubert. Cette œuvre admirable entre toutes, faite de grâce et de pureté, de poésie et d’amour, suffirait à mériter à Schubert le titre d’Archange de la musique. En voici l’origine extraordinaire : 

Aux environs de Vienne, un jeune musicien de talent,, mène l’existence modeste d’un instituteur. Il faut bien vivre. Doux et rêveur, Franz Schubert s’applique de son mieux à instruire ses jeunes élèves, mais son génie submerge ses pensées de flots d’harmonie et il lui arrive, au tableau noir, de terminer une explication sur l’arithmétique en écrivant non plus des chiffres, mais des notes jaillies éperdument sur une portée tracée à la craie dans un geste d’ivresse. Les enfants, qui ne peuvent pas comprendre, en rient et se moquent. Ils le font souvent enrager, mais le plus grave est que le directeur de l’école surprend Schubert, au cours d’un de ces déraillements qui jettent malgré lui son esprit sur sa voie véritable, voie qui mène au pays du charme. 

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Franz Schubert risque ainsi à chaque instant de perdre sa situation, bien humble pourtant, puisqu’il doit souvent recourir à un prêteur sur gages, chez qui il engage avec beaucoup de tristesse, jusqu’à sa guitare, pour payer son loyer, car les éditeurs de musique ne lui viennent guère en aide. 

De la sorte, il fait la connaissance d’une ravissante jeune fille, éperdue d’admiration pour lui et qui n’est autre que la fille du prêteur. 

Cependant, la renommée de Franz Schubert, dont tout le pays chante déjà les délicieuses mélodies, franchit les portes de la petite ville. Elle parvient jusqu’au palais de la princesse de Kinsky, dont les soirées musicales sont les événements de la saison mondaine, à Vienne. 

Si Schubert plaît à cette princesse de Kinsky, s’a carrière d’artiste sera faite et son avenir brillamment assuré. Voici donc Franz Schubert, timide et un peu gauche, au milieu de l’assemblée fort élégante d’une haute aristocratie. Prié de s’asseoir au piano, il commence à jouer la Symphonie dont il a composé les premières pages… Le silence se fait. On écoute religieusement les étonnantes phrases de Schubert… 

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Tout d’un coup, une jeune comtesse, arrivée en retard, amusée par le côté comique de Schubert au piano (le costume de soirée qu’il avait loué pour la circonstance portait encore au dos son étiquette…) éclate de rire… Schubert, blême, interdit, se dresse, referme brutalement le piano et sort, au grand scandale de l’assistance.  

Dès lors, la symphonie demeure inachevée. Chaque fois que Schubert essaie de la reprendre, il entend le rire cruel et sot qui l’a si profondément blessé… 

Mais la jeune rieuse, la comtesse Caroline Esterhazy, éprouve du repentir d’avoir causé au brillant artiste une telle peine. Sous prétexte de leçons, elle le fait venir en son château de Hongrie, et, peu à peu, s’éprend de lui. Emu, troublé, Schubert, peu à peu, se grise au contact de cette affection charmante. Il devient follement amoureux et croit pouvoir demander la main de son élève. 

Le père, dont l’orgueilleuse noblesse ne saurait admettre une telle mésalliance, feint cependant d’y consentir, pour éviter tout esclandre, et envoie Schubert à Vienne sous un prétexte quelconque. Puis il lui fait signifier son congé. 

Schubert, dans le désespoir, attend quand même, pendant des mois, un message de sa bien-aimée. Enfin, un mot bref lui demande de venir. Il part sans délai et arrive tout juste pour assister au mariage de Caroline avec un officier de la Cour. 

Marie Esterhazy, la petite sœur de Caroline, l’entraîne à l’écart : « C’est moi qui vous ai appelé. Caroline voulait vous revoir et il faudra que vous lui pardonniez, car elle a dû se soumettre à la volonté du comte, notre père. » 

Schubert, mêlé aux invités, sollicite alors la faveur de jouer la fameuse Symphonie qu’il a achevée dans son exil… Et de nouveau les flots d’harmonie ruissellent du clavier. Mais soudain à l’endroit même de la Symphonie où jadis elle avait éclaté de rire, Caroline éclate en sanglots… 

Affreusement pâle, Schubert se lève et déchire la dernière partie de son œuvre, que la bien-aimée n’a pu entendre… et ainsi la Symphonie demeura inachevée, éternellement. 

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Ecoutez-la, cette Symphonie… Ecoutez-la plusieurs fois. Plus vous l’entendrez plus elle vous charmera. Elle porte au plus haut degré la marque du merveilleux génie de Schubert… Ecoutez aussi quand vous le pourrez : « Le Roi des Aulnes ». et « La Truite », et la sensibilité de Schubert glissera des harmonies au fond de votre âme… Il mourut à 31 ans, en 1828. Il dort aujourd’hui dans le même cimetière que Beethoven, ainsi qu’il l’avait demandé, comme si la même auréole de gloire voulait les unir dans sa lumière. 

Vigenal. « L’Union de Limoge. » 1939.
Dessins de René Giffey.

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Manière de faire un ténor

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tenorAu mois de juillet, un garçon coiffeur de Trieste éprouva des chagrins d’amour, Il voulut offrir sa vie en holocauste à l’infidèle, et il se coupa bravement la gorge avec un rasoir, ou, pour mieux dire, il se la coupa aux trois quarts.

On le transporta à temps à l’hôpital. Il reçut les soins les plus empressés des meilleurs praticiens, et on le sauva. Jusqu’ici, rien d’extraordinaire,on voit de ces choses-là, tous les jours. Mais le roman commence justement après les deux mois de convalescence du trop amoureux barbier.

Savez-vous avec quel capital il est sorti de l’hôpital ? Il en est sorti avec une voix de ténor dramatique d’une puissance et d’un timbre extraordinaires. Il se trouve à présent à Vienne, où il fait son éducation musicale sous la direction d’un des plus habiles professeurs.

Ceux qui l’ont entendu en ont été émerveillés.

« Journal du Loiret. »  Paris, 1868.

Vitesse et lenteur

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La vitesse ! tout est à la vitesse. On n’entend, on n’apprécie, on ne respecte que ce mot-là ! Sur terre, le capitaine Malcom Campbell, à bord de sa Miss Blue-Bird  (Oiseau bleu) de 1.400 chevaux, a battu de loin sur la plage de Daytona-Beach le record automobile de feu Segrave qui était de 371 km.679 à l’heure. Dans l’air, le major anglais Orlebar a dépassé en hydravion le 625 à l’heure…

M. Louis Blériot a créé voici trois mois une Coupe Internationale de vitesse des mille kilomètres, dotée d’un objet d’art challenge d’une valeur de 100.000 francs, qui sera attribué provisoirement, à l’aviateur ayant atteint 600 kilomètres à l’heure et définitivement à celui qui aura-réalisé la vitesse horaire de 1.000 kilomètres… Nous verrons cela bientôt sans doute. Enfin, on parle, plus, que jamais de la fameuse fusée, du professeur Oberth de Vienne, qui demain… ou après-demain, nous transportera en une petite demi-heure de Paris à New York, juste le temps qu’il faut pour aller aujourd’hui « de l’Odéon pensif aux tristes Batignolles » !

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Mais tant de vitesse, c’est fatigant à la fin. Occupons-nous donc plutôt de la douce et reposante lenteur, cela nous calmera les nerfs… Car n’en déplaise à M. Malcom Campbell, le record de lenteur en automobile a, lui aussi, son petit intérêt sportif, ne serait-ce que pour les escargots. Son détenteur actuel est M. Ulrich, qui l’a battu officiellement le septembre 1930 dans la huitième course de côte au ralenti organisée par la Commune Libre de Montmartre.Sur la montée tortueuse de la rue Lepic, M. Ulrich réalisa ce dimanche-là une magnifique performance : il effectua ce parcours de 670 mètres en 1 heure 50 minutes 23 secondes et 3/5.

Ce qui représente une moyenne de 6 mètres à la minute et de 264 mètres à l’heure.

« Ric et Rac. » Paris, 1931.

Extra

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Mme Christine Nilsson était, il y a quelques jours à Vienne. Un journal de cette ville, la Presse, raconte une amusante anecdote se rapportant à la tournée artistique que la célèbre cantatrice vient de faire en Scandinavie.

Un beau matin elle reçoit la visite d’un imprésario américain qui lui fait des offres fabuleuses pour une série de concerts aux Etats-Unis. Mais à une condition, c’est que Mme Nilsson chantera, en costume, des fragments d’opéras célèbres et surtout qu’elle se produira dans les rôles de Marguerite et d’Ophélie.

L’imprésario promettait en outre cent dollars d’extra par soirée si Mme Christine Nilsson, dans le rôle de Gretchen, voulait chanter la chanson du roi de Thulé, assise, non pas au rouet, mais devant une machine à coudre nouveau système, ornée d’une plaque éclairée à l’électricité et énumérant les avantages extraordinaires de la nouvelle machine.

La Nilsson n’a pas accepté, comme on le pense.

« Gazette artistique de Nantes. » Nantes, 1885.

Le couac

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Wagner dirigeait, en 1872, un concert dans la nouvelle salle du Musikverein, à Vienne. Il arriva que le corniste-virtuose Richard Lévy fit un couac. Son ami, le vaudevilliste Edouard Mauthner, qui était assis au premier rang des auditeurs, éclata de rire.

Pendant l’entracte, tous ceux qui y avaient ou croyaient y avoir droit se réunirent au foyer. Wagner déclara que c’était un crime de se moquer d’un artiste parce qu’il avait fait un couac. Il fallait se rendre compte du mérite qu’il y avait à tirer d’un ingrat métal un son idéal. Et il embrassa le virtuose, pour lui montrer combien il excusait le petit accident dont il avait été victime.

Alors, le corniste Lévy s’avança vers le vaudevilliste Mauthner et lui dit :

Ce n’est pas gentil d’avoir ri de mon couac…

Et, comme l’autre s’excusait en riant, Lévy l’interrompit :

Non, mon cher Mauthner, ce n’est pas gentil et c’est même de l’ingratitude de votre part, car, moi, j’ai vu tous vos vaudevilles, et je n’ai pas ri une seule fois.

La boutade fit rire aux larmes Richard Wagner.

« Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1908.
Photographie : Taxi/Getty Creative.

Cumul

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rubens

Mme Vigée-Lebrun rapporte ces mots dans la relation de son séjour à Vienne.

Un jour que nous dînions chez le prince de Kaunitz, la conversation roulant sur l’art pictural, on parla de Rubens, et, quand on eut fait l’éloge de son immense talent, quelqu’un dit que son instruction, qui était aussi prodigieuse, l’avait fait nommer ambassadeur. A ces mots une vieille baronne allemande prend la parole :

Comment ! un peintre ambassadeur ! C’est sans doute un ambassadeur qui s’amusait à peindre.
— Non, madame, répondit Casanova, c’est un peintre qui s’amusait à être ambassadeur.

PS : Le Casanova en question n’est pas l’auteur des Mémoires illustres, mais son frère, Francisco, le peintre de scènes de batailles, celui qui mettait sur son nez trois paires de lunettes pour peindre les triomphes du prince de Nassau.

Un « illustre »père

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« Aujourd’hui 20 mars 1811, raconte le Journal officiel, à neuf heures vingt minutes du matin, l’espoir de la France a été rempli : un prince est heureusement né à S. M. L’Impératrice; le roi de Rome et sa mère sont en parfaite santé. Toute la nuit qui a précédé l’heureuse délivrance, les églises de Paris étaient remplies d’une foule immense de peuple qui élevait ses vœux au ciel pour le bonheur de LL. MM. Dès que les salves se firent entendre on vit de toutes parts les habitants de Paris se mettre à leurs fenêtres, descendre à leurs portes, remplir les rues et compter les coups de canon avec une vive sollicitude. Ils se communiquaient leurs émotions, et ont laissé enfin éclater une joie unanime, lorsqu’ils ont vu que toutes leurs espérances étaient remplies, et qu’ils avaient un gage de la perpétuité de leur bonheur. »

Vingt et un ans plus tard, mourait en terre autrichienne un pâle jeune homme phtisique, émacié, et sur sa tombe l’on écrivait :

« A l’éternelle mémoire de Joseph-François-Claude, duc de Reichstadt, fils de Napoléon, empereur des Français, et de Marie-Louise, archiduchesse d’Autriche, né à Paris le 20 mars 1811. Salué dans son berceau du nom de roi de Rome. A la fleur de son âge, doué de toutes les qualités de l’esprit et du corps, d’une imposante stature, de nobles et agréables traits, d’une grâce exquise de langage, remarquable par son instruction et son aptitude militaire, il fut attaqué d’une cruelle phtisie, et la mort la plus triste l’enleva dans le château des empereurs, à Schönbrunn près de Vienne, le 27 juillet 1832. »

A schönbrunn, au lieu même où Napoléon avait dicté des lois au monde. Naissance glorieuse suivie d’une mort obscure, la destinée du duc de Reichstadt est pitoyable. A peine âgé de trois ans, il fut chassé de sa patrie par la guerre étrangère et grandit sans secousse, sans émotion, tenu en captivité et soigneusement éloigné de tout ce qui pouvait lui rappeler son illustre origine. Il disait un jour à M. de Metternich :  « Nul ne rentre dans son berceau quand il l’a quitté, jusqu’ici c’est l’unique monument de mon histoire« ; et il ajoutait avec le pressentiment des malades : « Ma tombe et mon berceau seront bien rapprochés l’un de l’autre. »

Alfred Spont. »Les grandes infortunes. » Paris, 1897.