Vierge Marie

Le Noël des oiseaux

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A cheval sur un âne, la Sainte Vierge  allait, sur le chemin de Bethléem, portant Jésus dans son sein. C’était le soir du 24 décembre, un de ces soirs lactés et lisses comme une praline. L’âne tanguait a pleines oreilles, rêveur et maigre, dans les sables violents. Et Saint Joseph, derrière lui, lui fouettait les cuisses avec un long roseau vert.

Le cortège traversait la campagne biblique, champs de courgettes, boqueteaux de cèdres et de térébinthes, landes, espaces inconnus. C’était quelque part là-bas, du côté des pays du Sud, aux environs des Rois Mages. Il faisait chaud, et Saint Joseph, à grands pas, avait la barbe éclatante de sueur.

Tout à coup, la nuit chut comme un aigle. La Sainte Vierge se sentit plus lasse sous le poids des étoiles. Elle laissait pendre ses mains sur les côtes de l’âne dans un mouvement d’abandon au grand ciel. Toute sa poitrine se perdait dans le mystère. Ses yeux se fondaient dans les mondes. Elle soupirait : 

Je crois que je n’arriverai jamais à Bethléem !

Saint Joseph se mit à rosser l’âne en lui criant : »Hill hill » dans la langue des prophètes. Mais on n’y voyait plus. On marquait le pas, sous bois, dans un maquis de lentisques, de sauges et d’argelets. L’âne,poltron, tournait sur place, s’affolait. Il se mit à braire, bruyamment. Puis, s’arrêta net.

On était dans petite clairière, sous un ciel de branches. La Sainte Vierge descendit. Elle se sentait lourde jusqu’à la mort. Elle glissa, s’abandonna les yeux mi-clos sur ses talons. L’air était tiède, épais, poisseux, chargé des arômes du buis et du genévrier. On entendait les oliviers jouer du piano sur le vent.

Saint Joseph regarda l’heure à sa montre : minuit moins cinq. Il se pencha sur Marie, lui parlant bas à l’oreille, lui tapotant les tempes. Elle haletait par saccades, avec de vastes plaintes nocturnes. On entendait un long battement de cœur dans l’espace.

Ce fut là, sur un lit de mousse, entre deux bouquets de bruyère, que la Sainte Vierge mit au monde l’Enfant Jésus.

Jésus pleura. Et aussitôt toute la terre l’entendit. Il se fit dans la forêt un instant de silence comme un fil. Puis, un étrange remue-ménage commença, dans les airs, le long des pierrailles, sous les arbousiers. Mille pattes se mettaient en marche, mille ailes en mouvement. On sentait autour de la clairière une chaude palpitation de créatures, tout un éveil du règne animal.

Ce fut le hibou qui arriva  le premier. Il débarqua dans les futaies à cloche-pied, se percha sur un sycomore, comme de juste. Là, il s’ébroua, s’ébouriffa, faisant choir sur l’Enfant Jésus une merveille de plumes. Un peu plus tard, un grand lièvre roux montra le bout de son nez, et de ses  oreilles. Il s’approcha, par sauts, se coula à côté de Dieu. C’était maintenant la fin de la nuit, cette heure aiguë où l’ombre pique comme un poignard. Un beau renard apparut, s’assit sur pieds de l’Enfant.

Les premières traces de l’aube ont l’air d’ailes d’anges. Le Paradis, certainement, avait la couleur de l’aube. Au premier coup rose, l’alouette se montra. Elles étaient deux, et elles faisaient  la courte échelle entre Jésus et le ciel, en chantant tire-larigot. Saint Joseph ronflait sous un chêne vert.

Au second rose, ce fut le tour du roitelet. « Laissez venir à moi les petits oiseaux ! » Le roitelet se percha sur un brin de, mousse, et de là il saluait le Seigneur.

Le Seigneur pleurait encore. Vint à passer un vol de passereaux comme des pioupious : il y avait là des mésanges, des fauvettes, des rossignols, des chardonnerets. Ils sautillaient de branche en branche, dansant à la corde avec l’aurore. Du bec, ils suspendaient leurs chansons dans l’azur. Ils mettaient leurs cœurs au clair en l’honneur de l’Enfant de Cœur.

Mais l’Enfant pleurait toujours.

Saint Joseph s’éveilla, sifflant dans l’horizon. Mais en voyant pleurer le gosse, il tressaillit. Il se leva, coupa des pousses de bruyère, en fit un lit pour Jésus. La Sainte Vierge berçait son fils, pâle, alanguie, en murmurant : 

Qu’as-tu mon Jésus ?

Une bande de petits lapins passait par là. Ils risquèrent un coup d’œil. Les pleurs divins leur firent mal à l’âme. Ils se mirent tous ensemble à faire des tours de lapins sur l’herbe. Ils sautaient, dansaient, cabriolaient, sens dessus dessous. Un instant, Jésus leur sourit. Puis, il sanglota de plus belle.

Un écureuil vint lui offrir des amandes. Posté sur un alisier, il les épluchait, malicieusement, avec sa queue, et jetait l’amande au Bon Dieu. Une belette lui apporta des glands, et une colombe des roucoulements. De toutes parts, des grillons inventaient des musiques. Le ciel se mit de la partie. Le soleil vint faire joujou avec Dieu.

Dieu pleurait à perdre haleine.

Alors, on ne sait d’où, passa en ces lieux le Père Noël. Il s’arrêta devant Jésus, lui tendit un beau cheval mécanique. Et Jésus se mit à sourire pour toujours.

Telle est la légende du Père Noël; voilà du moins comment le soir, au clair de lune, dans les clairières, les vieux lapins et les vieux merles la content à leurs enfants.

Joseph Delteil. « Comoedia. » Paris, 1926.

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La vagabonde

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Georges-AVRIL.

Autrefois, les bons loufoques adoraient un pauvret, couché tout nu dans sa crèche de paille ! Ils l’adoraient sur la foi d’une histoire ancienne, dont le sens s’est perdu en route :

Une nuit, il y a longtemps, et c’était loin d’ici, la neige tombait et l’on gueuletonnait en famille dans les turnes bien rembourrées de la ville.

Une pauvre bougresse de vagabonde, prise des douleurs de l’enfantement, se traînaillait de porte en porte, chassée par les larbins qui à grands coups de balai l’envoyaient paître, blaguant son gros ventre.

Rebutée par les hommes, elle entra chez les bêtes.

Dans une écurie, où le vent faisait ses galipettes, où la pluie et la neige arrosaient le sol, elle fut accueillie par un bœuf et un âne. Là, sur la paille, toute trempée autant par ses larmes que par la lance, elle mit au monde un petit bougre.

Celui-là même qui, ayant atteint l’âge d’homme, devait crampser, torturé par la potence, insulté par les richards et les puissants ; et tout ça parce qu’il avait eu l’aplomb de proclamer le triomphe des pauvres.

L’histoire est toute simplette et bougrement instructive nom de dieu ! N’empêche que les cléricochons l’ont si bien fardée qu’ils en ont fait une leçon de lâcheté, au lieu d’un galbeux exemple de révolte et d’amour désintéressé.

Émile Pouget. « Almanach du Père Peinard. » Paris, 1896.
Illustration : Georges Avril, 1994.

 

La fête des fous et de l’âne

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Saint Augustin, qui avait pourtant quelques peccadilles sur la conscience, s’indignait quand on parlait devant lui de la Fête des Fous, et il voulait qu’on châtiât avec rigueur tous ceux qui se rendaient coupables de ce qu’il était bien près de considérer comme une impiété.

Le Concile de Tolède, tenu en l’an 633, était également opposé à ces saturnales, renouvelées des orgies païennes. Mais, de même que, chez les Latins, l’esclave jouissait pendant un jour de toute liberté en souvenir du règne de Saturne, l’Eglise voulut de même consacrer le triomphe éphémère de ceux qui, durant toute l’année, se prosternaient humblement au pied de ses autels. Aussi, dans la Fête des Fous, l’office était-il célébré par le bas clergé qui entonnait le choeur de circonstance : Deposuit potentes de sede

Ni les plaintes de l’évêque Eudes, au XIIe siècle, ni les protestations de Gerson, ni les bulles pontificales d’Innocent III ne réussirent à porter atteinte à ces traditions du paganisme, qui furent d’autant plus vivaces qu’elles étaient plus persécutées. Elles persistèrent néanmoins jusqu’au milieu du XVIIe siècle, célébrées avec plus ou moins d’éclat selon les endroits.

C’est à Sens que la cérémonie avait le plus d’apparat, mais dans d’autres villes existaient des coutumes, dont originalité n’était pas le moindre charme.

A Beauvais, par exemple l’âne portait sur son dos, jusqu’à la porte une jeune et jolie fille, qui figurait la Vierge Marie, tenant le petit Jésus entre ses bras. On couvrait le modeste animal d’une belle chape, depuis l’église cathédrale jusqu’à Saint-Etienne. On faisait entrer la jeune fille dans le sanctuaire, et on la plaçait avec son âne du côté de l’Evangile. On commençait ensuite la messe solennelle et après l’épître, on entonnait la célèbre prose qui a été publiée tant de fois et toujours avec des variantes, parce qu’elle se chantait différemment dans les églises de France. 

A Autun, on recouvrait un âne d’un drap tissé d’or dont les principaux chanoines portaient les quatre coins ; le reste du chapitre escortait en grande pompe maître Aliboron.

A Besançon, la fête des fous présentait cette particularité qu’elle était suivie de plusieurs cavalcades qui s’accablaient d’injures mutuellement, et poussaient parfois si loin la ressemblance avec la réalité que les parties adverses en venaient aux mains.

A Amiens, la fête des fous était célébrée après Noël, par quatre danses auxquelles on se livrait dans l’intérieur de l’église : la première troupe de danseurs était composée de diacres ; la seconde, de prêtres ; la troisième, d’enfants de choeur, et la quatrième de sous-diacres. Après les divertissements chorégraphiques venait la saturnale, ce qui fit donner à la fête le nom de fête des saouls-diacres ou diacres saouls.  

La Fête des Innocents, qui se rapproche beaucoup de la Fête des Fous et constitue, avec celle-ci, ce qu’on a appelé le carnaval religieux, était encore célébrée en 1648, à Sens. Voici à la suite de quelles citconstances elle fut définitivement abolie ; le récit est emprunté à l’auteur des Fêtes populaires de l’Ancienne France :

En 1648, la jeune fille qui représentait la Vierge fut prise subitement d’un pressant besoin de s’isoler ; les apôtres la cachèrent derrière un puits et firent bravement face aux plaisanteries de la foule mise en gaieté.

La fête faillit être interrompue, mais, grâce à la diplomatie de saint Pierre et de saint Paul la jeune fille consentit à remonter sur l’âne. Par malheur, dans la soirée, saint Jean qui avait trop caressé la bouteille « rossa » sa femme en rentrant chez lui. La malheureuse courut tout en larmes s’informer si les coups faisaient partie du cérémonial !…

Les Sénonais pensèrent mourir de rire, mais la fête ne s’en releva pas.

« Fête des fous et de l’âne. »  Dr Cabanes, Paris, 1898.

L’histoire des Trois-Epis

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En mai 1491, le forgeron Dietrich Schoeré se rendait par la forêt au marché de Niedermorschwihr pour y acheter du blé. Passant devant le « chêne à l’homme mort », il s’arrêta.

Selon la coutume de l’époque, une image pieuse avait été fixée sur cet arbre, devant lequel un paysan s’était mortellement blessé quelques années auparavant. Après avoir prié avec ferveur pour le repos de l’âme du malheureux, le forgeron s’apprêtait à repartir quand une grande lueur éclaira la forêt.

Enveloppée de longs voiles blancs, la Vierge apparut, tenant trois épis dans la main droite et un glaçon dans la main gauche.

« – Ce glaçon, lui dit-elle, symbolise les fléaux qui vont punir les impies ayant suscité la colère divine. Quant à ces trois épis, ils représentent l’abondance qui récompensera les êtres vertueux et ceux qui s’amenderont. Va au village et raconte ce que tu as vu et entendu. »

Arrivé au marché, l’homme se tut, de crainte d’être moqué. Mais quand il voulut charger le sac de blé qu’il avait acheté, celui-ci resta fixé au sol. Dietrich Schoeré fit alors part à l’assistance du message qui lui avait été confié, et tous crurent à son récit.

Une chapelle fut bientôt érigée à l’endroit où la Vierge était apparue, donnant naissance au pèlerinage des Trois-Epis.

« A la découverte de la France mystérieuse. »  Sélection du Reader’s Digest, 2001.