Ville-d’Avray

Le père Corot

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corotLe jour où la nouvelle de la mort de Jean-Baptiste Corot se répandit dans Paris ne fut pas seulement un jour de deuil pour l’art, c’en fut un également pour les artistes, pour les amateurs, pour tous ceux qui l’avaient connu. 

Comme peintre, Corot était un maître, et un maître original; il avait un savoir-faire spécial qui n’était qu’à lui, et qui rendait merveilleusement les impressions intimes que donne la nature à ceux qui la comprennent. Ses toiles traduisaient à miracle la pensée du matin dans les brouillards de la rosée, celle des soirs baignée dans les mélancoliques vapeurs du couchant; c’était l’idylle antique dans le paysage moderne, et spécialement dans le paysage que nous autres Parisiens nous avons tous parcouru. Car ce peintre-poète, né Parisien, resta toujours Parisien. 

Les toiles de Corot, en effet, reproduisent presque exclusivement les sites de Ville-d’Avray, de Morfontaine, de la vallée de Chevreuse et autres gracieux environs de Paris. Devant elles, nous l’avons dit, on retrouve les poétiques émotions qu’à certaines heures propices la nature elle-même nous a fait monter au cœur, et dont elle nous a pénétré l’âme. C’est le grand attrait, c’est le charme vainqueur de l’œuvre de Corot. 

Comme homme, nul n’était meilleur. Depuis longtemps son extrême bonté lui avait valu d’être appelé le Père Corot, sans que cette familiarité emportât rien d’irrespectueux. Le Père Corot ne pouvait apprendre l’infortune de quelqu’un sans qu’aussitôt le désir de la soulager ne lui vînt, et que son cœur ingénieux n’en trouvât le moyen. C’était l’obliger que de le mettre à même d’obliger son prochain. Comme il était sans besoins pour lui-même, lorsque la fortune sourit à son pinceau fécond, il put s’en donner à cœur-joie. Bon an mal an, assurent ses biographes, il finit par gagner de 100 à 200 mille francs, et ce n’est pas trop dire que d’évaluer à plus de la moitié de ce revenu le chiffre de ses dons et de sa bienfaisance. 

Les traits qu’on a rapportés de son cœur sont nombreux et touchants; nous en citerons deux ou trois qui font apprécier les délicatesses exquises de sa belle âme, et qui justifient les regrets unanimes qui ont accompagné la mort de ce grand peintre, de ce simple homme de bien. 

Un jour, c’était une dame qui attendait en bas, dans une voiture, 1,000 fr. dont elle avait besoin pour payer son terme.

 Elle est mise très proprement, disait la bonne du peintre qui l’avait aperçue. Je ne comprends pas qu’on emprunte de l’argent avec une toilette pareille; à votre place, je refuserais. 
— Porte-lui ça, ma fille, dit l’artiste en lui remettant le billet de banque demandé, et souviens-toi que la pire des misères est la misère en robe de soie ! 

Une autre fois, on le mande à la mairie de son arrondissement. On veut lui rendre les 5,000 francs qu’il a envoyés pour la libération du territoire.

 Je ne les reprendrai pas, dit Corot, rien ne m’ennuie plus que de remettre dans ma poche ce qui en est sorti. Mon gousset n’aime pas ça. et puis ça dérange mes écritures. 
— Eh bien ! fait le maire, voulez-vous que je donne ces cinq mille francs de votre part à l’école professionnelle des jeunes garçons ? 
— Parfait ! s’écrie le paysagiste.  

Et il s’éloigne. A peine a-t-il fait vingt pas qu’il se ravise.

 Monsieur le maire, dit-il en tendant au magistrat cinq autres billets de mille francs, il ne faut pas faire de jaloux. Vous avez sans doute aussi une école professionnelle de jeunes filles ?… 

Et il se sauve.

Une autre fois , un artiste besogneux vient chez lui trois jours de suite, et trois jours de suite lui soutire 5,000 francs. Le quatrième jour, l’emprunteur revient encore; mais Corot étant absent, il laisse un mot où il dit au maître qu’il a besoin de 5,000 francs encore, sous peine d’être déshonoré. Corot rentre fort tard, trouve la lettre en question, se couche et dort mal. Le lendemain, il court dès l’aube chez le malheureux, qui lui dit :

 J’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai vendu hier soir un tableau dont le prix représente la moitié de la somme; donnez-moi l’autre.
— Avons-nous de la chance ! s’écrie Corot avec une joie véritable, nous avons gagné chacun deux mille cinq cents francs ! 

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1876.

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Pour les historiens de Pissarro

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pissarro

M. Jean Grave nous adresse la lettre suivante au Bulletin de la Vie artistique, dont les historiens de l’impressionnisme lui sauront gré :

Puisque vous publiez des anecdotes sur Pissarro, en voici une qui peut intéresser vos lecteurs, car elle explique la rareté des oeuvres de début de cet artiste. Elle me fut racontée par lui-même.

Pissarro habitait les environs de Paris (Ville-d’Avray, je crois, mais mon souvenir est confus là-dessus) lorsqu’éclata la guerre de 1870-1871. A l’approche des Allemands, Pissarro ferma sa maison et se réfugia à Paris. Le siège levé, il retourna chez lui, mais pour constater qu’il avait été « nettoyé » de la plupart des objets que renfermait la maison, y compris toutes les toiles qu’il avait laissées.

« Les Allemands avaient passé par là » , lui expliquèrent les voisins apitoyés.

Mais Pissarro ne tarda pas à remarquer que pas mal de femmes du village se rendaient au lavoir munies de superbes tabliers de toile, faits d’un assemblage de morceaux de différentes grandeurs.

J’ai oublié comment il lui fut permis d’éclaircir le mystère en soulevant un coin… du tablier, mais le fait est que les dits tabliers portaient encore, à l’envers, la peinture de Pissarro.

« Le Bulletin de la vie artistique. » Paris, avril, 1921.