ville maudite

Widnes, la ville maudite

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widnesParlons d’une cité anglaise, Widnes, connue sous la triste appellation de ville maudite. C’est un exemple aussi lamentable que frappant des ravages terribles que peuvent causer autour d’elles certaines industries. Certes, malheureusement, il serait impossible d’énumérer les quantités d’infortunés travailleurs dont les existences ont été abrégées ou la santé gravement compromise par leurs longs séjours dans les usines.

De nos jours on s’est occupé de combattre ces fléaux, tels que, par exemple, la nécrose, maladie implacable qui atteint les ouvriers obligés de manipuler le phosphore. On a été jusqu’à interdire l’emploi de matières nocives comme le blanc de céruse. Malgré cela, chaque jour de nouvelles victimes tombent sur ce champ de bataille qu’est le travail. Mais nous ne croyons pas qu’il existe sur la terre un endroit où la lutte pour la vie, ou plutôt… vers la mort, ait un caractère plus effrayant que dans cette ville de Widnes.

C’est là que se concentre l’industrie de l’alcali. Cette cité a un aspect de désolation qui vous serre le cœur. Sa laideur spéciale, nous dit M. Sherard, n’est jamais aussi remarquable que lorsque le printemps, qui n’a point accès chez elle, met en fête les contrées environnantes. En effet, les gaz délétères, émanés sans cesse de ces usines, ne se contentent pas de pourrir les vêtements, les dents et jusqu’au corps des habitants. Ils tuent également, à plusieurs milles à la ronde, les arbres, les plantes et jusqu’à la moindre touffe d’herbe.

Dès que souffle le vent du sud, ces villes maudites se sentent à des kilomètres. L’odeur qu’elles dégagent est aussi pénétrante, quoique moins agréable, que celle des fleurs d’oranger d’Espagne, des mimosas et des violettes de France. Les cultivateurs croient leurs récoltes empoisonnées par ces vapeurs acides et les procès qu’ils ont, de ce chef, intentés aux fabricants sont devenus tellement onéreux que ces derniers ont pris le parti d’acheter les terrains, d’y construire des habitations et, sur ce sol où les plantes  mouraient, d’essayer de faire vivre des hommes.

Malgré cela, Widnes est un centre ouvrier fort peuplé; et c’est un contraste singulier que de voir, dans ses cours infectes, dans ses rues nauséabondes, dans des allées où l’on respire les miasmes les plus délétères, de voir jouer et courir de beaux enfants au teint frais et aux joues rebondies.

Mais leurs belles couleurs ne tarderont pas à disparaître. On ne vit pas vieux à Widnes, et si l’ouvrier résiste à l’atmosphère empoisonnée qu’il est obligé de respirer, il ne tarde pas à se trouver incapable de tout effort. Et s’il n’a pas mis quelque argent de côté, il se voit dans la douloureuse nécessité d’aller terminer ses jours à l’hôpital où dans les dépôts de mendicité.

« L’Universel. » Paris, 24 septembre 1903.