Vireux

Pauvre père Carnaval

Publié le Mis à jour le

 James-Ensor

Dans le pays de Vireux, la jeunesse confectionnait un immense pantin en paille qu’elle affublait d’oripeaux, de vêtements loqueteux aux couleurs criardes et qu’elle fichait à califourchon sur une perche. Elle le promenait ensuite dans tout le village en gémissant :

« Pauvre père Joseph ! Pauvre père Carnaval ! c’est fini ! tu vas mourir ! »

Et quand cette promenade, simulant des funérailles, était terminée, on se dirigeait vers la Meuse. Arrivés sur la berge, les gémissements, les pleurs, les hurlements recommençaient plus abondants, plus attristés. Enfin, lorsqu’on avait loyalement et suffisamment plaint ce pauvre « père Joseph », on le descendait de sa perche, on le brûlait et ses cendres étaient jetées à l’eau.

Dans quelques autres communes, on substituait à ce mannequin un jeune homme en chair et en os que l’on revêtait de foin et de paille et qu’ensuite on conduisait sur la place. Là, on simulait un tribunal qui, séance tenante, jugeait et condamnait à mort ce pauvre Mardi-Gras, représenté par le compère bénévole. On l’adossait ensuite à l’une des maisons de la place, comme un soldat que l’on colle au mur devant le peloton qui va le fusiller, et on tirait sur lui à blanc.

Malheureusement, à Vrigne-aux-Bois, un de ces Mardis-Gras improvisés, nommé Thierry, fut tué par une bourre que, par mégarde, on avait laissée dans le fusil. Quand il tomba, tout le monde applaudit à la manière merveilleuse dont il jouait son rôle. Mais, comme il restait toujours étendu, on courut à lui et on ne releva qu’un cadavre.

Depuis ce triste événement, on a renoncé pour toujours, dans les Ardennes, à ce simulacre d’exécution.

« Mémoires de la Société d’agriculture, commerce, sciences et arts du département de la Marne. » Châlons-sur-Marne, 1910.
Illustration : James Ensor, 1890.
Publicités