virtuose

Le plus cher des bruits

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eugene_labicheOn sait ce qu’on pouvait demander comme esprit d’à-propos à Eugène Labiche, l’auteur,  entre autres, du Chapeau de paille d’Italie. Voici une de ses boutades peu connue :

Labiche était dans une soirée où un jeune virtuose de clavier venait d’essayer ses forces sur un Erard.

Applaudissements frénétiques.

Eugène, peu mélomane, ne bronchait pas. La maîtresse de maison s’approche de lui. 

 Monsieur Labiche…
— Madame ?
— Vous devriez dire quelque chose à mon jeun virtuose… Vous le combleriez de joie.
— Volontiers, madame…

Labiche alors va droit à l’exécutant, et lui frappant sur l’épaule : 

 Eh bien, vous voilà content, petit tapageur…

Illustration : Eugène Labiche par Marcellin Desboutin.

Woferl

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mozartNous avons célébré Don Juan, chef-d’oeuvre de Mozart, le grand Mozart !… Les Allemands ne diront plus que nous sommes les ennemis systématiques de leurs hommes de génie.Si quelques braillards n’ont pas voulu entendre Lohengrin il y a quelques mois, c’est que, en France, on avait des sujets de rancune contre Wagner. Pour Mozart, c’est autre chose. Unanimement on a acclamé sa mémoire et tressé les couronnes de son apothéose.

Mozart, tout petit, était un enfant prodige, il était célèbre et jouait du violon en virtuose à l’âge où les autres enfants savent à peine travailler. Toute son enfance abonde en détails charmants et en adorables gentillesses. M’aimez-vous ? telle était la principale question qu’il posait instinctivement à tous ceux qui l’approchaient. Sa grande préoccupation, indépendamment de son art, était d’être aimé, aimé de tous.

Quand par hasard on le trouvait recueilli, le front penché sur sa petite main et qu’on lui demandait : 

 Que fais-tu là, Woferl ? (abréviatif de Wolfgang).
Je compose, répondait-il.

Le fait est qu’à six ans il avait déjà écrit un concerto. C’est alors que son père Léopold Mozart entreprit avec lui et sa soeur, Marie-Anne (Nannerl), plus âgée de trois ou quatre ans, et déjà artiste elle-même, une tournée qui les conduisit d’abord à Munich, puis à Vienne. C’est là que Woferl, mandé à la cour, « mangea l’impératrice de caresses, » et réciproquement. Il paraît même que l’accueil de l’impératrice fit tant d’impression sur Woferl, qu’il proposa d’épouser la souveraine, séance tenante. 

 Mais pourquoi veux-tu m’épouser, demanda l’impératrice, prévenue de ce désir.
— Par reconnaissance, répondit l’enfant prodige.

A Paris, la famille Mozart s’acquit, dès son arrivée, la protection de Grimm. Là aussi Woferl reçut maintes caresses.

Mmes Adélaïde et Victoire, soeurs de Louis XV, en raffolaient. Dans la nuit du nouvel an, la famille Mozart fut admise au grand couvert et prit place à la table royale. Woferl était à côté de la reine, et, entre deux friandises, il lui mangeait les mains.

Il paraît que Mme de Pompadour à laquelle la famille Mozart fut présentée, dans le même temps, n’en usa pas avec autant de familiarité. Woferl avait fait mine d’embrasser la favorite. Elle s’y refusa. 

 Qui donc est-elle ? demanda l’enfant à son père. Elle a refusé de m’embrasser, moi qui ai embrassé l’impératrice.

Léopold Mozart père notait fidèlement ses impressions de voyage. « Les femmes sont-elles belles à Paris ? écrivait-il. Impossible de vous le dire, car elles sont peintes comme des poupées de Nuremberg, et tellement défigurées par leurs dégoûtants artifices qu’une femme naturellement belle serait méconnaissable aux yeux d’un honnête Allemand.»

Gazette parisienne, 1887.

L’art et le métier

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chopin

Dans ses moments d’abandon, Chopin, qui détestait les virtuoses brillants, les pianistes à difficultés, les faiseurs de tours de force, reproduisait sur son instrument favori leurs formules habituelles et les chargeait avec une verve qui faisait naître le fou rire. 

Un jour il apprend qu’un virtuose, venu d’Allemagne, excitait à Paris une frénétique admiration par l’outrecuidante perfection avec laquelle il exécutait les plus merveilleuses variations de piano qu’on eût jamais entendues. Chopin fut curieux de voir et d’ouïr cette célébrité de fraîche date, et une rencontre fut ménagée entre les deux pianistes. 

Le phénomène allemand exécuta son morceau de manière à faire pâmer son antagoniste de plaisir ou de jalousie. Chopin le pria de recommencer une première et une seconde fois, ce qu’il fit de la meilleure grâce. 

Encore effrayé de cette exécution prodigieuse, Chopin supplia le virtuose de jouer une fantaisie alors à la mode, lui déclarant que s’il s’en tirait aussi bien que de la précédente, il n’essayerait même pas de lui disputer la palme. 

— Je ne jouerai pas d’autre morceau, dit le phénomène. 
— Pourquoi ? 
— Parce que je n’en sais pas d’autre. 
— Depuis combien de temps étudiez-vous celui que vous venez de jouer ? 
— Depuis vingt-sept ans. 

Chopin ne retourna plus voir de phénomènes, et quand on lui parlait de quelque virtuose dont la renommée éclatait subitement, il se contentait de sourire et de raconter son aventure. 

« Almanach de la littérature, du théâtre et des beaux-arts. » Paris, 1860.

Comment composait Mozart

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mozartDès l’âge de six ans, Mozart montre des dons exceptionnels pour le piano-forte (ancêtre du piano) et pour le violon. Il étonnait par sa capacité à improviser et à déchiffrer les partitions.

Il laisse une œuvre phénoménale, qui embrasse tous les genres musicaux de son époque. Mozart avait appris le clavecin dès l’age de cinq ans, puis ensuite le violon, et, aux dires de ses contemporains, il était un virtuose sur ces instruments. Mozart a amené à un point de perfection le concerto, la symphonie, et la sonate, qui devinrent après lui les formes majeures de la musique classique. Il devint l’un des plus grands maîtres de l’opéra, et son talent ne s’est jamais démenti. Son nom est devenu synonyme de génie, de virtuosité et de maîtrise totale.

Mais comment composait-il ? C’est lui-même qui répond à la question :

« Que je voyage en voiture ou que je marche, ou bien la nuit si je ne peux dormir, c’est alors que mes idées viennent le mieux et en plus grande abondance. D’où et comment elles viennent, je l’ignore et je ne peux les forcer à venir. Je conserve dans ma mémoire celles qui me plaisent et j’ai l’habitude de me les fredonner… Tout ceci met le feu à mon âme et, pourvu que je ne sois pas dérangé, mon sujet s’élargit de lui-même, devient bien défini et disposé avec méthode, comme en un rêve charmant et vivant.

Quand je veux ensuite coucher par écrit mes idées, je retire du sac de ma mémoire tout ce qui s’y est déposé, et l’écriture diffère rarement de la pensée qui l’a précédée… Maintenant, pourquoi mes productions ont-elles cette forme et ce style particuliers qui les fait appeler mozartish* ? Cela tient probablement à la même cause qui fait que mon nez est le nez de Mozart et différent du nez des autres, car réellement je ne m’efforce pas de viser à l’originalité. »

Il était donc bien original sans le vouloir, et il n’y a pas de compositeur dont on reconnaisse mieux la manière dès qu’on a entendu quelques phrases d’une de ses oeuvres.

*Mozartish : ressemblant ou suggérant la musique ou le style musical de Mozart.

Les artistes et les princes

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paderewski (2)

L’illustre pianiste Paderewski, nous raconte Comoedia, venait de jouer, au Palais d’Hiver, à Saint-Pétersbourg, devant un auditoire composé des plus hautes, personnalités de la cour. 

L’enthousiasme était immense. A l’issue du concert, le tsar Nicolas II fit mander dans sa loge le virtuose, désirant le féliciter lui-même :

Monsieur, lui dit-il vous êtes un admirable artiste, et la Russie s’honore de vous compter au nombre de ses enfants !  

Ignacy Paderewski se redressa et, regardant dans les yeux l’empereur de toutes les Russies :

Pardon, sire, dit-il, je ne suis pas Russe, je suis Polonais !  

Le lendemain, Paderewski était reconduit à la frontière allemande…

« Ma revue. » Paris, 1908.

 

Le couac

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opera

Wagner dirigeait, en 1872, un concert dans la nouvelle salle du Musikverein, à Vienne. Il arriva que le corniste-virtuose Richard Lévy fit un couac. Son ami, le vaudevilliste Edouard Mauthner, qui était assis au premier rang des auditeurs, éclata de rire.

Pendant l’entracte, tous ceux qui y avaient ou croyaient y avoir droit se réunirent au foyer. Wagner déclara que c’était un crime de se moquer d’un artiste parce qu’il avait fait un couac. Il fallait se rendre compte du mérite qu’il y avait à tirer d’un ingrat métal un son idéal. Et il embrassa le virtuose, pour lui montrer combien il excusait le petit accident dont il avait été victime.

Alors, le corniste Lévy s’avança vers le vaudevilliste Mauthner et lui dit :

Ce n’est pas gentil d’avoir ri de mon couac…

Et, comme l’autre s’excusait en riant, Lévy l’interrompit :

Non, mon cher Mauthner, ce n’est pas gentil et c’est même de l’ingratitude de votre part, car, moi, j’ai vu tous vos vaudevilles, et je n’ai pas ri une seule fois.

La boutade fit rire aux larmes Richard Wagner.

« Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1908.
Photographie : Taxi/Getty Creative.