vision

Un dangereux paysan

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Un terrain était à vendre judiciairement dans une commune des environs de Paris. Personne n’y mettait l’enchère, quoique la mise à prix fut excessivement minime, parce que ce terrain était saisi au père G…, qui passait parmi les paysans pour un sorcier dangereux.

Après une longue hésitation, un cultivateur nommé L…, séduit par le bon marché, se risqua et devint acquéreur du champ. Le lendemain matin, notre homme, la bêche sur l’épaule, se rendait en chantant à sa nouvelle propriété, quand un objet sinistre frappa ses regards. C’était une croix à laquelle était attaché un papier contenant ces mots :

« Si tu mets la bêche dans ce champ, un fantôme viendra te tourmenter la nuit. »

Le cultivateur renversa la croix et se mit à travailler la terre. Mais il n’avait pas grand
courage, il pensait, malgré lui, au fantôme qui lui était annoncé. Il quitta l’ouvrage de bonne heure, rentra chez lui et se mit au lit. Mais ses nerfs étaient surexcités, il ne put dormir. A minuit, il vit une longue figure blanche se promener dans sa chambre et s’approcher de lui en murmurant :

« Rendez-moi mon champ ! » 

L’apparition se renouvela les nuits suivantes. Le cultivateur fut saisi par la fièvre. Au médecin qui l’interrogea sur la cause de sa maladie, il raconta la vision dont il était obsédé et déclara que le père G… lui avait jeté un sort. 

Le médecin fit venir cet homme et, en présence du maire de la commune, il l’interrogea. Le sorcier avoua que chaque nuit, à minuit, il se promenait chez lui, revêtu d’un drap blanc, afin de faire endéver l’acquéreur de son champ. Sur les menaces qui lui furent faites de le mettre en état d’arrestation, s’il continuait ses pratiques nocturnes, il se tint tranquille. Les apparitions cessèrent, et le cultivateur recouvra la santé. 

Comment ce sorcier, se promenant chez lui, pouvait-il être vu du paysan, dont la demeure est à un kilomètre de distance ? M. le docteur Macario, à qui nous empruntons ce fait consigné dans son curieux ouvrage, les Rêves et le Somnambulisme, ajoute :

« Nous ne nous chargeons pas d’expliquer ce phénomène, nous le croyons sans peine, car on ne peut s’en rendre compte que par le spiritisme et par la théorie du périsprit. » 

« La Vérité : journal du spiritisme. » Lyon, 1863. 

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Le tableau de Segantini

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Le grand peintre Giovanni Segantini mourut d’une péritonite suraiguë probablement d’origine appendiculaire.

Or, 13 jours auparavant, en pleine santé, il travaillait, à un tableau qu’il désignait par ce titre : « La mort ». Le tableau représente une scène de l’Engadine : au fond chaîne de montagnes couverte, de neige. Au premier plan, un plateau également blanc de neige. Sur le plateau, à droite, un chalet alpestre d’où sort un cercueil accompagné de quelques personnes. Un peu plus loin, un traîneau, attelé d’un cheval, attend.

Le peintre avait esquissé le paysage d’après nature. Le cercueil et le traîneau étaient imaginaires. Giovanni Segantini parachevait son oeuvre dans son atelier, à Majola, à 3 heures de route du chalet qu’il avait peint.

Ce jour-là donc (13 jours avant sa mort) il s’étendit un instant sur un sofa, se reposant de son travail. Tout à coup, il eut la vision qu’il était lui-même dans le cercueil dessiné et que sa femme, en larmes, était dans le groupe des personnes suivant le cercueil. La vision s’accompagna d’une certitude profonde et sans réserve dont il fit part à sa famille. Sa santé se maintint parfaite quelques jours encore, puis, brusquement, il tomba malade dans le chalet même qu’il peignait, et y mourut.

La scène de son enterrement fut exactement celle qu’il avait représentée dans le tableau.

« Annales des sciences psychiques : recueil d’observations et d’expériences. »  Paris, 1916.
 Peinture : Giovanni Segantini

La vision du berger de Tirée

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Dans l’île de Tirée, comté d’Argyloshire, Ecosse, demeurait un berger appelé Angus MacDonald. Pendant qu’il rentrait chez lui à pied, une nuit éclairée par la lune, entre minuit et une heure du matin, il vit un long cortège composé d’hommes qui s’avançait vers lui en rangs de quatre. Il se dépêcha afin d’arriver à une petite ferme qui a voisinait la grande route, et avait atteint la première porte, qui était celle de la grange, lorsque le défilé s’avança près de lui et il vit, à sa grande surprise, qu’il était composé de soldats habillés en tuniques écarlates.

Il s’arrêta ébahi pendant qu’ils défilaient au nombre de trois à quatre cents hommes, ayant derrière eux un officier monté sur un beau cheval gris. Son étonnement fut tel qu’après le défilé du dernier rang, il les suivit pendant quelques moments sur la roule jusqu’à ce qu’ils débouchèrent sur une lande. A ce moment l’officier s’arrêta, et avant qu’Angus pusse se rendre compte de ce qui allait arriver, tous les soldats étaient assis sur l’herbe. Sans attendre pour voir davantage, le berger courut, vers la ferme et éveilla les habitants en leur montrant le commandant et les soldats, mais ils ne pouvaient rien voir de tout cela.

L’histoire se répandit au point qu’à la fin les jeunes gens ne voulaient jamais traverser cette partie de la route seuls pendant la nuit. Le berger raconta son histoire à tout le monde. uns disaient qu’il était halluciné, d’autres qu’il avait l’esprit dérangé, et le ministre de la paroisse lui demanda s’il n’était pas ivre ce soir-là. A la fin, il refusait, de répondre aux questions qu’on lui posait sur ce sujet et l’incident fut oublié.

Vingt-deux ans et un mois s’écoulèrent jusqu’au moment où avait lieu ce qu’on appelait dans les Highlands les émeutes des crofters (petits fermiers). Dans cette île, il y avait, une ferme inoccupée. L’intendant du Duc d’Argyle l’afficha ; mais les crofters trouvant l’occasion belle pour obtenir cette ferme, comme pâturage pour leur bétail, s’adressèrent au duc et essuyèrent un refus. Alors ils passèrent outre, prenant possession de la ferme, et devinrent de toutes façons si turbulents que l’intendant du duc fut effrayé et quitta l’île. Le duc demanda l’envoi de cinquante agents de police de l’île de Tirée: ils vinrent et arrêtèrent neuf des meneurs. Ils furent jugés à Edimbourg et condamnés à des peines variant entre neuf à douze mois de prison.

Mais cela ne suffit pas pour arranger l’affaire, et les crofters se conduisaient aussi mal qu’auparavant, jetant des pierres contre les policiers et les maltraitant de toutes les façons. Mais par une belle matinée du mois de juin les habitants se réveillèrent pour voir plusieurs vaisseaux de guerre à l’ancre dans la Baie de Scarinish. A sept heures du matin, des fusiliers marins furent débarqués et reçurent l’ordre de se rendre à Greenhill, endroit qu’ils pouvaient atteindre seulement en passant, par la petite ferme dont il a été fait mention. Le bruit se répandit comme une traînée de feu que les soldats arrivaient, et les gens affluaient de toutes les directions pour les voir.

Le vieillard MacDonald se posta dans le même portail de la grange (de sa vision) pendant le défilé. Aussitôt qu’ils furent arrivés à la lande dont, il a été question, le capitaine Eagles monté sur le cheval gris ordonna une halte, et les soldats s’assirent sur l’herbe el se mirent à déjeuner. Le ministre de la paroisse s’approcha du vieux berger et lui dit :

C’est bien ce que vous avez vu, Angus .

Celui-ci répondit :

Oui, et plusieurs de ces garçons qui viennent de passer ne devaient pas encore être nés cette nuit-là où je me suis posté dans ce lieu même, il y a vingt deux ans au mois dernier, et où je les ai vu passer de la même manière que nous les avons vu défiler tout à l’heure. Depuis le mois de juin jusqu’à la fin de septembre on pouvait, voir les soldats qui s’amusaient dans les champs à aider les paysans qui moissonnaient. Je me rappelle très bien de cela ; j’avais neuf ans à cette époque. Quelques-uns des fusiliers étaient logés dans les bâtiments de notre école. Au mois de septembre ils quittèrent l’île de Tirée pour Plymouth.*

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Je soussigné, lsabella Sinclair Low, me souviens des soldats et de l’émeute des Crofters, etc. Je les ai vu défiler devant la maison de mon père en route pour Greenhill. J’avais dix ans et demi au moment où les soldats étaient logés dans le bâtiment de l’école, à environ un quart de mille de la maison de mon père. Je me rappelle aussi que les soldats sont venus dans notre maison pour boire du lait. Mr. Mac Dealmid est encore l’agent du duc d’Argyle, et Angus Macdonald, le visionnaire, est mort à son service comme berger. La veuve, de Macdonald est décédée il y a environ trois ans, à l’âge de 99 ans. Au moment de l’émeute des crofters, le duc en possession du titre était le septième duc d’Argyle. Le huitième duc était alors Marquis de Lorne. Je suis âgée actuellement de quarante-deux ans. Angus MacDonald a parlé de sa vision à beaucoup de monde, mais ne croyait pas qu’il vivrait assez longtemps pour la voir se réaliser. Il avait l’habitude de parler de la belle manière dont les soldats défilaient et faisait la remarque que les hommes du dernier rang de quatre levaient leurs pieds en même temps que ceux du premier rang. N’ayant aucune connaissance militaire, ce fait le frappa comme une chose merveilleuse, et la vision fut connue sous le nom des « soldats d’Angus » pendant des années avant l’arrivée des soldats. Angus était aussi un notable joueur de cornemuse.

Déclaration de Miss Low, de Mill of Ross, Cowrie, Perthshire, Ecosse.

1er novembre, 1918. (Signé) : Isabella Sinclair Low. Pour traduction- conforme : C. G. H. Hamilton.*

Note du traducteur : L’émeute des crofters eut lieu en l’an 1886, et la vision du berger Angus MacDonald vingt-deux ans et un mois auparavant ; donc en 1864. Dans son récit. Mme Low dit que les troupes sont débarquées dans l’île de Tirée « un matin de juin ». Dans une note qui nous a élé communiquée par M. Hamilton, le War Office précise qu’elles débarquèrent le 25 juillet : cette petite rectification de date n’a d’ailleurs, qu’une importance minime. Un autre document, émanant de l’Admiralty britannique, confirme qu’en 1886 la Royal Marine Light Infantry, à laquelle appartenaient les troupes débarquées, portaient « des tuniques écarlales et des pantalons bleus ».
*
« Annales des sciences psychiques. »  Alcan, Paris, 1919.

L’étrange vision de Denis Saurat

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Le 31 janvier 1939, l’écrivain Denis Saurat était couché. Grippé, fiévreux, il avait pris deux grains de quinine vers onze heures du soir. Avant de s’endormir, dans cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil, quand la conscience est encore parfaitement claire, il eut soudain une curieuse vision :

Deux jeunes officiers en uniforme bleu marine se penchaient sur une table où se trouvait étalée une assez grande carte. Ils regardaient attentivement cette carte et paraissaient très satisfaits.

Denis Saurat eut alors l’impression qu’il se dédoublait. Tout en étant témoin de la scène, il s’identifiait en partie avec l’un des officiers, le plus jeune. C’est ainsi qu’il sut que les deux hommes avaient reçu l’ordre de faire tous les préparatifs nécessaires pour un passage de troupes à travers un pays qu’ils ne connaissaient pas, et qu’ils étaient heureux d’avoir mis la main sur cette carte.

Ce dédoublement qui le faisait vivre à la fois dans un passé non précisé et le 31 janvier 1939, lui permettait de voir les deux officiers et de connaître en même temps ce que pensait le plus jeune. Il sut ainsi que ces militaires ne dirigeaient pas une opération de guerre, mais un mouvement de troupes en temps de paix. Ils n’étaient pas d’un grade très élevé: lieutenant ou capitaine tout au plus. Denis Saurat compris qu’ils devaient préparer la manœuvre sur le papier et soumettre leur travail à une autorité supérieure.

Ils étaient, pour le moment, fort intéressés par le cours d’une rivière qui coulait du nord au sud. Denis Saurat remarqua que cette rivière commençait, au nord, par deux cours d’eau en forme de fourche, et recevait, sur la rive droite, deux affluents principaux. Il remarqua également que le second affluent vers le sud en avait lui-même un sur la rive droite. Les deux officiers cherchaient, semble-t-il, à éviter le plus possible les traversées de la rivière, s’efforçant de ne pas concentrer de troupes entre l’affluent du sud et son sous-affluent. La carte, qui était extrêmement détaillée, leur permettait de préparer avec minutie toutes leurs opérations. Denis Saurat, qui suivait avec soin leurs moindres gestes, pensa qu’ils ne pensaient pas à diriger leurs troupes à travers les deux cours d’eau du nord.

Tout en observant la scène qui continuait de se dérouler devant ses yeux mi-clos, l’écrivain se tint alors le raisonnement suivant:

« La carte que je vois en ce moment m’est parfaitement inconnue. Quelle preuve merveilleuse si je pouvais identifier les rivières ! Cela apporterait la preuve absolue de perception d’événements antérieurs à ma naissance; quel dommage que je ne puisse me lever et noter tout ceci; car j’attraperais un rhume pire que celui que j’ai déjà. Je vais donc dormir et, comme d’habitude, demain matin j’aurai tout oublié. Bah ! de toute façon, je ne fusse sans doute pas parvenu à identifier le système fluvial…»

Sur ce, il s’endormit. Mais le lendemain, à son grand ébahissement, il se rappelait parfaitement la carte. Comme il devait rester au lit toute la journée et n’avait rien d’autre à faire, il résolut d’essayer d’identifier la rivière.

« J’étais sûr, écrira-t-il plus tard, qu’elle existait. Si j’avais la chance de découvrir son nom et sa situation, j’aurais réussi l’observation d’un phénomène de vision réelle. »

Tout d’abord, il dessina la carte au mieux de ses possibilités et la montra à sa fille, afin d’avoir un témoin.

Regarde bien ce croquis, lui dit-il. Et maintenant, cours à la bibliothèque me chercher un atlas.

Quand elle fut partie, il réfléchit.

« J’étais parfaitement éveillé, écrira-t-il, en ce matin du 1er février 1939, en pleine possession du souvenir de la vision, mais n’étais plus, en aucune manière, identifié avec le jeune officier. Le premier fait qui me frappait maintenant, c’est que la carte que j’avais vue la veille était excellente, et non pas un de ces croquis du XVIIème ou XVIIIème siècle, plus pittoresques que précis. C’était, à sa façon, une carte scientifique: sans aucun doute, une carte du début du XIXème siècle. »

Le second fait qui lui apparut fut qu’il n’y avait pas de chemins de fer sur la carte; et que, dans la conscience des jeunes officiers, les chemins de fer n’existaient pas. Leur problème était un problème de routes, et comme ils ne regrettaient pas l’absence des chemins de fer, Denis Saurat en conclut que ceux-ci n’étaient pas encore inventés à l’époque. Ces deux faits semblaient désigner (et cela correspondait aux uniformes) une époque de l’époque napoléonienne; mais, détail assez curieux, une période de paix.

De plus, il ne s’agissait pas d’une opération importante, mais d’un mouvement réduit, préparé par de jeunes officiers. Pour prendre un point de départ, l’écrivain essaya de concentrer sa pensée sur les fleuves coulant du nord au sud auprès desquels Napoléon avait livré des batailles. Il se rendit bientôt compte qu’il n’y en avait pas beaucoup en Europe. La Saône et le Rhône lui vinrent d’abord à l’esprit; mais, de toute évidence, ils étaient sans rapport avec les faits. Puis il pensa à Ulm, une des grandes victoires de Napoléon. Un coup d’œil sur l’atlas apporté par sa fille lui montra qu’aucune rivière aux environs d’Ulm ne coulait du nord au sud.

Il commençait à penser que la recherche était désespérée quand son regard, suivant le cours du Danube, atteignit Ratisbonne. Aussitôt, le dessin de son cours d’eau lui apparut nettement. Et il reconnut tous les détails de la carte: la fourche au nord, les deux affluents de la rive droite et le sous-affluent du cours d’eau le plus méridional. La carte qu’il avait vue était plus grande, plus détaillée que celle qu’il avait maintenant sous les yeux, mais elle concernait la même région, c’est-à-dire un pays allant du Fichtel Gebirge à Tatisbonne. Là, il put voir pourquoi les deux jeunes officiers ne songeaient pas à faire traverser aux troupes la fourche septentrionale: cette région était celle des hautes montagnes du Boehmer Wald. La rivière était la Naab.

« Mon grossier croquis du matin, écrira-t-il, n’était donc pas si mauvais pour un œil et une main inexpérimentés; le système du fleuve était parfaitement reconnaissable, même sur mon croquis. J’avais donc prouvé que ma vision était une vision réelle, puisqu’elle m’avait donné un dessin de quelque chose qui existait en réalité et que je n’avais jamais vu. »

Restait l’aspect historique de la vision. A quel événement se rapportait la scène qu’il avait vue ?

Denis Saurat se souvint que les deux officiers, d’après ce qu’il avait  » perçu « , n’étaient liés à aucune campagne, à aucune bataille. Il lui vint alors à l’esprit qu’il avait pu être le témoin d’une scène d’occupation militaire faite en exécution d’un traité. Il dépêcha donc de nouveau sa fille à la bibliothèque en lui demandant de lui rapporter une histoire diplomatique de Napoléon. Lorsqu’il eut l’ouvrage, il étudia attentivement tous les traités. Il arriva bientôt à celui de Tilsitt et découvrit qu’aux termes de ce traité, Napoléon avait obtenu le droit d’occuper militairement le sud de l’Allemagne, et que les troupes de ses alliés, la Confédération du Rhin, avaient avancé jusqu’à la forêt de Bohême, et précisément au Fichtel  Gebirge.

L’opération avait été exécutée par les troupes allemandes de Rhénanie, mais dirigée par des gradés français.

Denis Saurat comprit alors que les deux jeunes officiers de sa vision avaient pour mission de surveiller les passages de troupes jusqu’à la Naab, à l’est de laquelle, vraisemblablement, d’autres officiers prenaient le relais.

Il avait donc été témoin, dans sa vision, en 1939, d’une scène qui s’était déroulée en 1808…

« Nouvelles histoires magiques »  G. Breton & L. Pauwels, Albin Michel, 1978.

Goethe et l’étonnante rencontre

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Goethe

Le poète Goethe se promenait un soir avec son ami K., revenant avec lui du Belvédère, à Weimar. Tout à coup il s’arrête, comme devant une apparition, et cesse de parler.

Son ami ne se doutait de rien. Soudainement, Goethe s’écrie :

  – Mon Dieu ! si je n’étais sûr que mon ami Frédéric est en ce moment à Francfort, je jurerais que c’est lui ! …

Ensuite il pousse un formidable éclat de rire:

  – Mais c’est bien lui … mon ami Frédéric ! Toi ici, à Weimar ? Mais au nom de Dieu, mon cher, comme te voilà fait ! habillé de ma robe de chambre … avec mon bonnet de nuit … avec mes pantoufles aux pieds, ici, sur la grande route !

Son compagnon, ne voyant absolument rien, s’épouvante, croyant le poète atteint subitement de folie. Mais Goethe, préoccupé de sa vision, s’écrie en étendant les bras:

  – Frédéric ! Où es-tu passé ? Grand Dieu !… Mon cher K., n’avez-vous pas remarqué où a passé la personne que nous venons de rencontrer ?

K., stupéfait, ne répondait rien. Alors le poète, tournant la tête de tous les côtés, s’écria d’un air rêveur:

  – Oui, je comprends … C’est une vision … Cependant, quelle peut être la signification de tout cela ? Mon ami serait-il mort subitement ? … Serait-ce son esprit ? …

Là-dessus Goethe rentra chez lui, et trouva Frédéric à la maison … Les cheveux se dressèrent sur sa tête:

  – Arrière fantôme ! s’écria-t-il en reculant, pâle comme un mort.

  – Mais mon cher, réplique le visiteur interloqué, Est-ce là l’accueil que tu fais à ton plus fidèle ami ? …

  – Ah ! cette fois, s’écria le poète, riant et pleurant en même temps, ce n’est pas un esprit, c’est un être en chair et en os.

Et les deux amis s’embrassèrent avec effusion.

Frédéric était arrivé au logis de Goethe, trempé par la pluie, et s’était revêtu des habits secs du poète; ensuite il s’était endormi dans un fauteuil et avait rêvé qu’il allait à la rencontre de Goethe et que celui-ci l’avait interpellé avec ces paroles (les mêmes que celles qu’avait prononcées le poète):

  « – Toi ici, à Weimar ? Quoi … avec ma robe de chambre … mon bonnet de nuit, et mes pantoufles, sur la grande route ? … »

« La mort et son mystère. »   Camille Flammarion, 1920.