Voltaire

C’est vilain de copier !

Publié le Mis à jour le

voltaire-madame-denis

M. de Saint-Marc se vantait chez Voltaire d’avoir une mémoire tellement familiarisée avec la littérature, qu’on ne pourrait pas lui citer deux vers de suite du théâtre moderne qu’il ne dît de quelle pièce ils étaient.

On en fit plusieurs essais dont il se tira très bien. Madame Denis, nièce de Voltaire, crut l’embarrasser en lui en citant deux qu’elle composa à l’instant. Il réfléchit un moment et dit :

Ah ! je les reconnais, ils sont de la Chercheuse d’esprit (petit opéra-comique sous ce titre).

La confusion de madame Denis ne laissa plus de doute sur la découverte de l’auteur.

« Journal des histoires anciennes, modernes et contemporaines. »Paris, 1833.

Voltaire et le pâté

Publié le Mis à jour le

voltaire

Tout s’arrange en dînant, dans le siècle où nous sommes. Zaïre, cette touchante tragédie de Voltaire, fut d’abord reçue du public avec des bravos. Cependant la critique, qui se réveille au bruit des applaudissements, décocha quelques-uns de ses traits sur cette œuvre. son auteur, désireux de la faire taire, usa du sage précepte de Boileau, et remit, vingt fois son ouvrage sur le métier. 

Voltaire avait beau être une puissance, il y en avait encore une au-dessus de la sienne : c’était celle des acteurs et surtout de ce Dufresne si vain et si glorieux, qui remplissait le principal rôle. Aussi le poète était-il, pour ainsi dire, aux genoux du comédien pour lui faire recevoir ses corrections. Enfin, ce dernier, avec toute la morgue qui le caractérisait, notifia sèchement à l’auteur de Zaïre qu’il était fatigué d’apprendre et de désapprendre, et qu’il ne recevrait plus désormais ces requêtes poétiques.

Voltaire ne se découragea point; et lorsqu’il n’était pas reçu dans l’appartement de Dufresne, il glissait ses alexandrins par le trou de la serrure. Ce moyen restant sans effet, il saisit une heureuse circonstance pour atteindra son interprète récalcitrant.

Un jour que Dufresne donnait un dîner d’apparat à ses camarades, il reçut un pâté d’une honnête dimension, envoyé par quelqu’un qui désirait garder l’anonyme. L’amphytrion et les connaisseurs reçurent cette pièce nouvelle par acclamation (style de comité), et soignèrent sa mise en scène. On leva la toile, ou plutôt la croûte du pâté, et l’on vit paraître douze jolies perdrix aussi appétissantes que douze jeunes premières : chacune d’elles tenait dans son bec un billet sur lequel étaient écrits les vers à retrancher ou à substituer dans le rôle de Dufresne.

Cette manière ingénieuse de présenter ses corrections fut goûtée du comédien, et Voltaire obtint autant d’applaudissements dans la salle à manger, qu’au parterre de la Comédie-Française.

« L’Entr’acte versaillais. »  Versailles, 1864.

 

Autodafé suisse

Publié le Mis à jour le

femmes-suisses

Au dix-huitième siècle, un décret fut promulgué en Suisse, proscrivant la Pucelle, de Voltaire, et le livre de l’Esprit, d’Helvétius, et enjoignant à tous les magistrats d’en rechercher et d’en détruire les exemplaires.

Le juge du canton de Bâle répondit :

On n’a trouvé dans mon canton ni pucelle ni esprit.

« Hier, aujourd’hui, demain. »  Paris, 1923.

Une invitation à dîner de Voltaire

Publié le Mis à jour le

jean-huber-diner

Voltaire avait souvent d’originales façons d’inviter à dîner. Le 4 juillet 1772, il convia deux Anglais, Richard Neville et ,son fils, amis de Tronchin, qui se trouvaient à Genève et qui avaient l’ambition ,d’être reçus à Ferney, par ce billet :

« Messieurs, je suis bien malade, mais cela ne fait rien. Venez tous deux ce soir, sans cérémonie. Si je suis mort, Mme Denis vous donnera à souper. Si je suis en vie, nous boirons ensemble. »

Voltaire.

Les deux Anglais ne laissèrent pas d’être surpris. Ils arrivèrent, un peu inquiets, mais leur inquiétude se dissipa vite, car tout moribond qu’il prétendit être, Voltaire n’avait jamais été d’humeur plus enjouée. II parla abondamment de ses maux, cependant, mais il en parla avec une vivacité extrême, et sans qu’il parût, dans l’instant, en être le moins du monde incommodé. Mme Fleurian, qui était parmi les convives, avertit Richard Neville que le châtelain de Ferney commençait toujours par se plaindre, afin d’avoir un prétexte pour se retirer si la compagnie venait à l’ennuyer.

Il ne se retira point, ce dont les Anglais furent flattés. Ils se mirent en frais de coquetterie pour lui plaire. A un moment donné, ils citèrent quelques-uns de ses vers, que Voltaire ne se rappela point, ou feignit de ne point se rappeler, et quand on lui eut dit qu’ils étaient de lui, il répliqua avec une apparente indifférence : 

— Je ne relis que les vers des autres.
Ma foi, dit galamment Richard Neville, les autres vous le rendent bien. 

On lui fit compliment sur la vue excellente qu’il avait conservée, malgré ses soixante-dix-neuf ans.

Peuh ! soupirait-il, qu’importe que les fenêtres soient encore bonnes, quand les murailles tombent !

Mais il n’en soutint pas moins la conversation jusqu’à minuit, et il accompagna ses hôtes, rejoignant leur voiture, à travers les jardins. Ce billet de Voltaire revient d’Angleterre, où il fut solennellement conservé, au château d’Andley-End, par les descendants de Richard Neville, pour qui ce dîner chez le « patriarche » avait été un grand souvenir…

« Touche à tout : magazine des magazines. »  Paris, 1909.
Peinture de Jean Huber.

Un défi

Publié le Mis à jour le

piron-voltaire

Voltaire et Piron s’étaient défiés à qui écrirait la lettre la plus concise. Piron se tint tranquille, se réservant la réplique : on était maître du choix de la langue.

Voltaire, prêt à partir pour la campagne, et se croyant certain de la victoire, écrit à Piron ces mots :

Eo rus (je vais à la campagne).

Mais l’auteur de la Métromanie lui répondit sur-le-champ par cette lettre :

I (va).

Victor Fournel. « Dictionnaire encyclopédique. »  Paris, 1872.

A propos de tabac à priser

Publié le Mis à jour le

tabac-a-priser

Le père Labat raconte dans son voyage aux îles de l’Amérique (1722) que « le tabac fut une pomme de discorde qui alluma la guerre entre les sçavants ».

« En seize cent quatre vingt dix neuf, dit ensuite le bon père dominicain, M. Fagon, premier médecin du Roi, n’ayant pu se trouver à une thèse de médecine sur le tabac à laquelle il devait présider en chargea un autre médecin. Le nez de ce médecin ne fut pas d’accord avec la langue, car on remarqua que pendant tout le temps que dura l’acte il eut la tabatière à la main et ne cessa de prendre du tabac. La conclusion de la thèse était que le tabac abrégeait la vie. »

On sait que Napoléon prisait outrageusement. Avant lui, le jeune Arouet avait de très bonne heure contracté semblable habitude. Il arriva qu’un jour où il faisait sauter sa tabatière pendant la classe, on la lui confisqua, et il fit, paraît-il, une supplique en vers pour la ravoir.

On sait aussi que Voltaire détestait les jeux de mots. Cependant le tabac lui en fit commettre un… bien mauvais.

« Je préfère, aurait-il dit un jour, une once de tabac à un nonce du pape. »

« Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique. »  Paris, 1923.

La chapelle de Voltaire

Publié le Mis à jour le

voltaire-ferney-chapelle.

Oui ! Voltaire lui-même construisit une chapelle à Ferney et y entretint un curé de ses deniers, dont pourtant il était fort ménager. Un mémoire autographe de l’auteur du Dictionnaire philosophique est conservé à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg, il se rattache à la construction de l’église. Il comprend les plans, devis, et jusqu’au contrat avec l’entrepreneur, passé le 6 août 1760, avec maître Guillot et maître Desplaces, entrepreneur.

Sur la porte, Voltaire avait fait peindre cette inscription : Soli Deo et sur le frontispice, graver cette autre en lettres d’or sur marbre noir : Deo erexit Voltaire. Quand l’église fut bâtie, il s’enquit d’un curé et il en trouva deux : l’un en payant, l’autre qui payait pour avoir l’honneur d’être de la suite du philosophe. Aussi écrit-il à d’Alembert : « J’ai deux curés dont je suis assez content, je ruine l’un et je fais l’aumône à l’autre. »

Le desservant rétribué touchait huit cents livres de traitement par an, comme nous l’apprennent les comptes de Voltaire, très bien tenus par le philosophe lui-même par « Doit » et « Avoir » comme ceux d’un petit commerçant. Huit cents livres étaient une assez jolie somme pour l’époque et au prix où étaient les congruistes, celui de Ferney pouvait s’estimer heureux.

Ces détails connus du temps de Voltaire sont généralement ignorés du nôtre : ils expliquent bien des actes du patriarche et cette phrase célèbre : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer ». Voltaire assistait du reste de temps à autre aux offices en compagnie de sa nièce Mme Denis, qui était dévote, et il exigeait les honneurs dus à un seigneur justicier qu’il était à Ferney. Il ne faisait grâce à son curé ni d’un coup de goupillon, ni d’un coup d’encensoir.

Etranges contradictions de l’esprit humain, même quand il s’élève jusqu’au génie.

« Journal littéraire et bibliographique. »  Paris, 1890.  
Illustration : bidouillage maison.